03/07/09
Le baroque religieux en Corse
Baroque : évidence
La caractéristique essentielle du baroque corse, c'est sa longévité : en gros, il ne s'efface qu'au Second Empire. La faiblesse des moyens matériels et l'attachement aux traditions (n'est-ce pas faire de nécessité vertu ?) a fait que la Corse n'a pas procédé aussi profondément qu’ailleurs au remodelage constant des lieux de culte au gré des modes théologiques et des canons artistiques. Ainsi, l’île conserve, dans plus d'une centaine d'édifices religieux disséminé sur tout son territoire, la marque quasiment intacte de la Contre-Réforme et de l'appel d'offre généralisé que le Concile de Trente (milieu du XVIe s.) avait lancé en direction des artistes pour qu'ils mettent leur talent et leur imagination au service de la foi. Une foi dans les images, leurs vertus éducatives et leur portée spirituelle, affirmée contre la Réforme, austère et iconoclaste.
Ceci ayant été affirmé, on débattra, au sortir de la Renaissance, pour savoir si on peut représenter la vierge évanouie au pied de la croix quant il est dit « stabat Mater ». Et on multipliera toutes sortes de scènes d'extases, comme s'il fallait représenter sur le miroir ainsi tendu aux fidèles la bonne attitude à prendre face à une peinture canonique. Le lieu du culte évolue aussi, marqué par l'apparition de la chaire et du confessionnal, les deux manières de penser et d'organiser la circulation de la parole dans l'Eglise. Et l'autel vient s'accoler au mur d'abside pour interdire, autour du lieu de consécration, les déambulations aléatoires ou les processions organisées. Il faudra attendre le souffle de Vatican II pour corriger cet espace baroque dans les églises de Corse, en installant dans le chœur un second autel permettant d’officier face aux fidèles.
Baroque : survivance
Il n’en reste pas moins, en Corse, une profusion d’églises et de chapelles portant témoignage de la manière dont la Contre-Réforme a réussi, à travers le style Baroque, à pénétrer l’Eglise catholique en profondeur et à en uniformiser la couleur. La relative stabilité du style, jusqu’au Second Empire, n’est pas à lire comme une espèce d’immobilisme farouche, mais simplement comme une vie religieuse qui se poursuit sans être touchée, par exemple, par le débat très lointain entre Jésuites et Jansénistes, sans être nullement atteinte par le Gallicanisme et encore moins par l’hégémonisme royal d’un Roi Soleil maniant avec succès la Raison et la Religion d’Etat. Quant au XVIIIe siècle, le clergé local sera davantage agité par l’idée émergente de nation, et sa transformation en réalité politique, que préoccupé d’ajuster sa vision de la grâce ou de la Trinité à ce qui doit s’en dire en Terre Ferme et dogme frais.
Baroque : rémanence
Si je rappelle ce schéma, qui ne demande qu’à être développé, c’est uniquement pour écarter le discours stupide qui se tisse quasiment tout seul autour de « l’âme corse », qui — à supposer qu’elle existe — n’a pas plus de raison de se faire aujourd’hui baroque qu’hier romantique. Le génie de la Corse est ailleurs… Reste, effectivement, une curiosité. Pour le regard extérieur : la manifestation d’un style historique qui, sous d’autres cieux, n’a généralement été conservé qu’à travers quelques unes de ses réalisations les plus spectaculaires. Pour le regard intérieur : l’explicitation d’un décor si familier qu’on pourrait le croire moulé sur un corps social dont il conserverait le masque mortuaire, et, même, dont il éterniserait « l’âme ». Imaginons nos descendants – ou nos successeurs – cherchant, dans deux siècle, « l’âme » rémanente de la Corse en contemplant tour à tour la Préfecture de Bastia et les ruines de la prison de Borgo…

Baroque : insistance
Si je rappelle ce schéma, c’est aussi pour faire un lien entre deux ouvrages du même catalogue, l’un sanctionné par une dissimulatio en fond de fonds, et l’autre par une exhibitio en nouveauté, alors que tous deux s’ancrent très profondément dans notre baroque : mon Codex Corsicæ, d’une part, et Le Baroque religieux corse, de Nicolas Mattei. Notre éditeur commun ne saurait me reprocher de faire d’une pierre deux coups, même si, tombant dans la mare, elle fait aussi ses vaguelettes. Mais tant qu’à jouer baroque…
NOTARELLA
Il va de soi que je n’ai pas lu du livre plus que sa quatrième de couverture. Je reste, en cela, fidèle à ma ligne qui consiste à davantage interroger ou susciter les raisons de lire, qu’à plonger tête biaisée dans l’explication de texte. C’est ma manière de privilégier l’anticipation et l’agitation, plutôt que d’apparier hasard et subventions. Drôle et enivrante, la littérature comme sport de combat. Triste et ennuyeuse, la littérature comme rente de situation. En tout état de cause, lorsqu’un auteur concède à un éditeur 90 % des droits d’exploitation sur son travail, il est en droit d’espérer en retour un travail éditorial à la mesure du temps qu’il a lui-même englouti dans son œuvre. À cet égard, Le Baroque religieux corse, c’est plus de quinze années d’enseignement et de recherches. Ça mérite mieux qu’un mail de plus dans les routines de la série « un été à lire ». Et bien plus qu’un ouvrage supplémentaire posé dans la panoplie du vacancier, après La Cuisine au brocciu : c’est un ouvrage de fond, un long-seller, une référence, un investissement.
Au demeurant, il va aussi de soi que je n’ai aucune leçon à donner dans la mesure où il n’y a personne pour en recevoir. Quoique…
• Nicolas Mattei, Le Baroque religieux corse, Ajaccio : Albiana, 2009. (680 p., 27,00 €)
• XAVIER CASANOVA
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