Le blog a ses charmes et, dans les discussions qui s’engagent, ses limites aussi. Il arrive que l’on puisse toucher, parfois, à des sujets qui méritent un peu plus qu’une avalanche de commentaires débridés. Le nombre n’est jamais une garantie d’approfondissement. J’ai donc décidé de traiter les commentaires différemment. S’ils me semblent utiles, ils passeront dans le corps du blog, en tête du billet développant la réponse. Sinon, ils resteront dans les archives muettes. J’inaugure ici cette formule en répondant à un commentaire reçu de François-Xavier Renucci à propos de mon billet où j’épingle le traitement éditorial réservé aux « Chroniques littéraires » de Marie-Jean Vinciguerra, récemment parues aux éditions Piazzola.


François-Xavier Renucci
La forme et le fond
Je trouve que cette critique est à la fois pertinente et impertinente (si l'on me permet ce jugement).
Oui, il me semble qu'on peut se poser les questions présentes dans le billet concernant l'ordre non chronologique, l'absence de groupement thématique explicite. Cependant, la façon de faire peut paraître inutilement agressive (personnellement, je préfère une prise de parole intéressante et inutilement agressive que l'absence de critique).
Personnellement, j'aimerai lire un entretien avec l'éditeur, voire l'auteur afin que les lecteurs que nous sommes puissent mieux connaître les intentions des uns et des autres mais surtout puissent mieux apprécier l'ouvrage. Car si je comprends bien : il s'agit d'un billet très positif sur le fond du livre (et j'approuve), car presque 70 textes de critique littéraire corse en un seul volume, c'est tout de même assez rare par les temps qui courent, non ?
Alors, jetons-nous sur ce livre, lisons-le, décortiquons-le, critiquons-le et qu'il devienne ainsi une des clés les plus utiles pour faire jouer l'imaginaire corse contemporain !


Xavier Casanova
Est-on obligé de tout bénir ?

François-Xavier, tu fais exactement ce que, d'ordinaire, il convient de faire : se réjouir du peu.
Pour ma part, j'en ai ras-le-bol de me réjouir du peu, et d'entretenir ainsi une culture du peu.

Horizon ?
Si j'étais en chaire, en train de participer à la construction en corse d'une capacité d'action collective dotée de quelques outils de mise en œuvre experte de la chose écrite, mon agressivité serait employée différemment puisqu'elle viserait à briser à coup de compétences les résistances de la matière d'œuvre, et à coup d'audace les inhibitions qui résultent de toutes sortes de sur-valorisations de l’écrit (la loi, la doctrine, la science, les lettres, ou, de manière plus scolaire, les grammaires et autres catéchismes). Or, ici bas, je ne m'affronte pas à cette matière d'œuvre mais à l'interdiction d'y toucher, en actes ou en parole. « Compétence et audace ? Pour qui il se prend ? Pour qui il nous prend ? », dit aussitôt le non-dit à la rumeur. Eventuellement, en faisant ressortir la trame d’une offense statutaire à la française et ses modes ordinaires de confiscation de la parole, où tout peut être dit — mais, de grâce, sans oublier la révérence — puisque l'écoute est morte. 

Vision ?
Dans un billet récent où tu salues la parution des Chroniques littéraires, tu te mets toi-même en scène te revoyant plonger avec avidité dans Kyrn à la recherche de cette parole structurante qui manque parfois dans cette littérature périodique, mais qui apparaît toujours, vive, érudite et incisive, sous la plume de Marie-Jean Vinciguerra. Lui fait ce travail analytique consistant à dessiner les perspectives dans lesquelles s'inscrivent ces fragments éclatés où se lisent notre culture commune en mal d'institutions. Feuilletant le livre en librairie, me sautent à la figure — à condition de les reconnaître sous cette édition où les nourritures terrestres sont devenues plat de nouilles — des articles qui autrefois m'avaient surpris, à une époque où j'épluchais Kyrn à la recherche de ce qui peut faire sens en vivant à Paris, détaché des querelles de clocher et des subtilités de la pulitichella. Ce sont ces mouvement, que nous avons partagés, qui portent la raison de lire, et qui permettent d'offrir à ce lectorat dont nous faisons partie un « best off » géré selon les lois du genre, et non pas servi sous les espèces indigestes d'une publication de servitude comme en éditent les services de reprographie des universités, lorsqu'ils s'avisent de publier — solennité oblige — un cran au dessus du polycop. 

Passion ?
Il y aura toujours des passionnés à ta façon pour s'investir dans les textes, en trouvant même délicieux de les lire sur des photocopies de tablettes d'argile plutôt que dans une édition transcrite, typographiée, raisonnée et commentée. Mais s'il s'agit de faire sortir ces textes du cercle étroit des thésards, il faut bien mettre en œuvre, au delà de leur simple reproduction, leur mise en scène dans un acte éditorial : faire de la publication un événement solennel qui conclue quelque chose et ouvre une perspective, et faire de l'édition un objet solennel qui consacre et, au nom de cette consécration, se projette sur un horizon social plus vaste que son horizon initial. Où commence et où s’arrête, par exemple, la publication des Raguali ? Suffit-il d’exhumer et de reproduire ? L’encre a traversé le papier forçant au déchiffrage, mais le malheur archivistique est un bonheur bibliographique, imposant une retranscription et, de ce fait, un acte éditorial qui accentue la visibilité moderne de ce texte ancien, son adaptation aux cadres de lecture du lieu et du moment. Simple transposition typographique ? Geste conservatoire ? Ou — l’éditeur prenant le relais des historiens — projection compétente et audacieuse de ce texte dans des raisons de lire, qui n’ont rien à voir avec les raisons d’ajouter un titre à sa bibliographie et une subvention à son compte d'exploitation. J’ai encore en tête un livre assez récent sur les incunables où, horreur, je n’ai vu rien d’autre que la réplication de leurs savantes et obscures notices. J’en ai ras-le-bol d’engager ma curiosité sur des livres qui me tombent des mains en constatant avec tristesse l’écart entre ce qui a été fait et ce qui pourrait se faire, si le métier d’éditeur prenait, sur certains projets, un tour un peu plus architectural. Un surcroît de compétence et d’audace ne ferait pas de mal, en effet, à la « défence et yllustration » de nos lettres locales, comme à la vulgarisation des dernières connaissances relatives à la Corse.

Confrontation ?
Un débat avec l’éditeur ? Il aurait dû avoir lieu le 22 mai à Bastia, dans une table ronde annoncée par Arte Mare, et finalement déprogrammée. J’avais le livre à la main. Aller vers l'éditeur avec une liste de questions ? Quel intérêt ? Publier ouvertement cette liste de questions est infiniment plus utile. L'éditeur ne transformera ses propres pratiques que si ses pratiques ordinaires se trouvent disqualifiées. Il peut à tout instant reconfigurer son cercle de qualité et réviser à la baisse comme à la hausse ses exigences internes. La CTC peut faire de même, relativement à sa politique d'aides à la création. Et tout un chacun peut faire de même avec ses propres exigences culturelles, et participer ainsi à la gestion de la qualité.

Se réjouir inlassablement du peu n'est qu'une forme euphémisée de politique du pire.