Poursuivant dans la veine de l'édition fictive de livres improbables, La Gare vient de franchir un cap, en allant jusqu'à imaginer la réception fictive d'un « service de presse » par un de ces pauvres diables débordant de finesse et d'instruction — astutu è struitu —, comme il en survit encore quelques uns dans les bourgs de campagne où on n'a pas encore mis des vigiles autour des poubelles où se déversent les légumes fatiqués et les produits frais arrivés à péremption. Il se chauffe au bois de palette et « pige » pour un journal qui le paye à l’omission plutôt qu'à la commission ; mais qui, sans compter, déverse sur sa table tous les livres adressés à la rédaction, parfois avec un petit Post-it™ où rien n'est écrit, signalant en silence qu'il existe dans le monde des cocktail une amitié ou une parenté rendant obligatoire une recension aussi flatteuse et crédible que possible. À la charge du pigiste d'en fabriquer les arguments. Voila ce que l'un d'eux vient d'écrire, ayant reçu Focu spintu è pignata rota, de Jean-Félix Cacciamosca, un auteur systématiquement crédité par la rédaction de deux Post-it™™. Sur le second est griffonné « URGENT ! ».


COUV_FOCU_SPINTULes seize dernières pages de mon exemplaire de presse sont à jamais maculées des larmes que j’ai versées sur elles. Et il m’aura fallu m’enfiler deux expresseaux bien arrosés d’acqua vita avant d’être en mesure de passer à la deuxième phase de ma besogne ordinaire : quitter le fauteuil Voltaire où je fais mes lectures pour le siège dactylo où j’étale mes humeurs. La souris était alors bien froide et le clavier glacé. Et le fond d’écran où se réplique quasiment la même vue du même village — celle qui orne la couverture — semblait me narguer. « Ah ! Tu t’es écarté des paysages d’été et leurs images de carte postale, saturée de couleurs et de ciels sans nuages. Oh !  Tu t’es aventuré là où s’effacent les lumières et les nuances sous l’effet de la neige qui perdure et du brouillard qui s’épaissit ! » Et il me semblait que sitôt sorti de ma lecture, c’est moi qui commençais à givrer, incapable de ressaisir ce lent cheminement qui m’avait conduit d’un incipit insipide à une péroraison bouleversante. Les doigts gourds restent en suspension sur le clavier et reçoivent une dernière larme comme une invitation au silence. Je passe outre. Je dois rendre ma copie, mais j’arrive tout juste à écrire, avec des lenteurs de caméléon rassasié, les trois premières lettres du seul mot qui émerge de tous ceux que j'avais avalés : « nos… ». Et Google, qui me comprend désormais à demi mots plus que je ne saurais jamais moi-même me deviner, me propose déjà, en temps réel, fier de sa toute dernière fonctionnalité : « nostalgie ». Et je lis au dessous « le site radio des années de légende », pour me convaincre définitivement que désormais tout va si vite que ces années pourtant si proches ont déjà basculé dans la légende, au delà de l’histoire et de ses manières de débusquer des textes leurs contradictions. À nouveau l’image du caméléon. Non plus sa lenteur, mais sa capacité à dissocier le mouvement de ses yeux et à fabriquer ainsi des synthèses d’autant plus pertinentes qu’il sait assembler dans une même image ce qu’il voit devant lui et qu’il observe encore derrière. Je ne sais pas faire. Je ne peux pas faire. Je ne veux pas faire. Lecteur, pourquoi dirigerai-je ton regard vers ce que je n’ai su digérer ? Reste, toi aussi, dans le temps réel. Efface de ton esprit ce qui est advenu et ce qui doit advenir. Comble avec l’instant tes rêves et tes espoirs. Apprends à ne plus jamais extraire de toi-même davantage que trois lettres et laisse Google faire le reste. Sa case vide est déjà notre littérature de demain. Un champ miniaturisé où, semant notre ignorance, nous ne récolterons jamais que du bruit.


Jean Félix Cacciamosca,
Focu spintu è pignata rota,
Ghisonaccia : La Gare, 2010.
Coll. « Fiction totale »