FUSINAEC (2010). — J’ai lu l’ouvrage et l’ai placé en position « livre de chevet », à portée de main, pour de fréquents retours et des relectures partielles, sélectives. C’est en effet la première fois que je me trouve face à un ouvrage permettant de parcourir une frise historique récapitulant, de manière condensée, documentée et argumentée, les contributions majeures à la littérature corse d’expression vernaculaire.

Tendances.— EC (2010) décrit la lente « littérarisation » de la langue corse, et sa double tendance, permanente et hésitante, à se structurer en puisant ses thèmes et ses formes dans ses racines orales et populaires, et aussi en prenant modèle dans les genres reconnus des littératures de « terre ferme », épousant alors les valeurs spécifiques des champs littéraires propres aux petits états voisins de la péninsule italique, et au plus proche des grands états d’Europe. Influence toscane. Influence française.

50x50. — Pour dresser son état historique, Jacques Fusina s’est emparé d’une des rares tribunes qui, dans le paysage éditorial national, ménage un espace de toute première qualité aux expressions « minorées ». En effet, son livre prend place dans la liste des quelques 50 ouvrages déjà parus dans la collection « 50 questions » des éditions Klincksiek. Elle offre des analyses sur des thèmes aussi variés que la bande dessinée, la fantasy, l’humour, la littérature de jeunesse, le mélodrame, la musique de film, le péplum, le rap, le récit de rêve, la science fiction, l’uchronie, les vampires, le western… Une liste que l’on peut voir comme la projection d’une pensée construite sur des expressions culturelles de seconde zone, loin des grands genres reconnus.

Cour des grands. — Cette collection ne s’apparente aux « Que sai-je ? » que par son ouverture encyclopédique. Elle s’en éloigne en épargnant aux auteurs la nécessité d’une construction en chapitres et paragraphes, davantage adaptée aux sujets déjà passés et repassés par la moulinette des enseignements universitaires, plutôt qu’à des sujets émergents. Loin de ceux qui occupent la scène académique, avec leurs titres de noblesse acquis de longue date ; et qui en l’occupant occultent les expressions culturelles populaires, provinciales et roturières ; celles qui ont cours dans les marges, ces lieux où pour diverses raisons historiques et sociologiques, on hérite si mal de l’orgueil fondamental de la France : sa culture de cour.

Mises. — Ces remarques ne disqualifient rien du travail remarquable de Jacques Fusina : elles replacent son édition dans le contexte propre à la France, où la culture de cour a pesé et pèse encore sur toutes les activités intellectuelles, selon la noblesse du sujet traité et l’universalité de la méthode déployée. Sauf le regard condescendant du folkloriste s’anoblissant lui-même — ou l’œil arrogant de l’arriviste promettant à la cour des mises aux normes, des mises au pas ou des mises à sac —, vue de France, la Corse n’est pas un problème noble, surtout sa littérature en vernaculaire dont il n’y a pas à prendre ombrage. Aussi, rendons hommage à ceux qui ont usé leurs méthodes, avec constance, finesse et talent, à investir et s’investir sur un sujet si « minoré ». Jacques Fusina est de ceux-là, et son ouvrage une référence. Un moyen de refaire le point et de reprendre le cap, pour d'autres circumnavigations majeures de l’île, conduites avec la même rigueur, la même érudition.

Deux caps corses. — Ceux qui voudraient, après ce billet d’humeur prendre le cap vers un compte rendu plus analytique, plus précis et plus rigoureux peuvent se reporter, si ce n’est déjà fait, à l’article rédigé par Angèle Paoli, et publié sur sa revue littéraire en ligne, Terres de Femmes. Ceux qui affectionnent le jeu plus direct des questions réponse trouveront une interview de Jacques Fusina interrogé par Norbert Paganelli sur sa revue littéraire en ligne, Invistita (in rubrique « News »). En effet, sauf à se limiter à un seul point de vue, cui, tra l’uni è l’altri, c’è tuttu cum’in Parigi !

Jacques Fusina
Ecrire en corse
Paris : Klincksieeck, septembre 2010
17,00 €