Voilà donc la présentation bien réelle de la dernière fiction ajoutée par la Gare à son catalogue fictif. Le dynamisme de cet éditeur montre à l'évidence une approche marketing aussi originale qu'audacieuse. S'adaptant à un marché très circonscrit comptant trop peu de bibliophiles pour pouvoir espérer une thésaurisation des œuvres, leur création se limite à leur description, tout le reste étant de la pure fiction.
Si le marché était plus vivace, argenté et dynamique, la fraction la mieux pourvue en moyens financiers pourrait créer la fiction d'une lecture en achetant le volume correspondant à ce qui en est dit ci-dessous, et qui résume très bien ce qui alimente déjà les conversations mondaines. Que toutes ces fictions ne nous trompent pas sur l'essentiel : celui qui, dans une telle conversation, peut exhiber l'ouvrage ou donner des signes patents de possession, l'emporte haut la main sur celui qui ne pourrait que se prévaloir de la lecture d'un commentaire, fût-il brillant, attrapé au vol sur Isularama. Et bien, La Gare garantissant réellement que personne ne peut mettre la main sur les ouvrages fictifs mis à son catalogue fictif, sachez que vous pouvez vous prévaloir d'Isularama sans risque. Et même, si quelqu'un prétendait avoir lu, ce serait un imposteur. Et pire encore s'il disait avoir acheté à regret, tant il a eu du mal à entrer dans le texte…
Faites le test ! Dès que vous êtes plongé dans le beau monde, évoquez les Gurgugliamenti de Cacciamosaca !


COUV_GURGUGLIAMDans le domaine de la bande dessinée, Cacciamosca innove avec Gurgugliamenti, un album dont le titre peut à juste titre être traduit par « gargouillements ». En effet, le scénario raconte l’histoire de son scénariste absent. Sans crier gare, il a quitté la Gare de Ghisonaccia, où sa famille est honorablement connue quoique moyennement appréciée, pour aller suivre à ses frais, sur la Côte Ouest des Etats-Unis, une formation accélérée de faiseur de bulles, dans un stage en immersion totale. Imaginez un psychanalyste installant son divan au fond de sa piscine, revêtant un casque de scaphandrier et invitant son patient à faire de même, avant de commencer la séance (compter 29 séances pour une fast cure et 203 pour une full therapy). En fait, l’analogie avec l’analyse freudienne se limite à l’instauration d’une relation de face à face précédée d’une perception d’honoraires. Le fondement théorique s’en distingue très fortement en ce sens que, contrairement à une analyste classique, où il est toujours difficile d’apprécier l’objectivité de la méthode, le bubble coaching met en œuvre des outils d’autant plus réels et tangibles que, sans eux, il serait tout simplement impossible de rester sous l’eau le temps de la séance (30 minutes). Ces outils permettent, en outre, de dépasser la principale limite de la méthode freudienne, qui est le langage lui-même. On a, en effet, suffisamment reproché à Freud d’avoir bâti sa théorie sur l’idiome très particulier des bourgeoises de Vienne. Dans la bubblanalysis, les spécificités linguistiques sont totalement effacées par la traduction en temps réel de tout flux verbal par une émission de bulles. Ainsi objectivée, la parole se prête à des mesures objectives, notamment l’enregistrement bulle à bulle de paramètres tels que le diamètre et le rayon de courbure. Ainsi les outils permettent-il de rendre compte d’un comportement verbal en le décrivant, en toute objectivité, comme le déploiement dans le temps d’un nuage statistique, sur lequel s’appliquent alors la loi des grands nombres et tous les outils de l’analyse stochastique. En sort-on guéri ? Oui. La méthode garantit, dès la fast cure, l’amorce prometteuse d’un début de restauration de la confiance en soi (taux de réussite : 89,07 %). Avec la full therapy, elle garantit l’instauration durable d’une confiance en soi totale, qu’il conviendra cependant d’entetenir en souscrivant au SARP (self-assurance renewal program). Cacciamosca a reçu par mail les bubbles in progress de son scénariste en cours de formatage. Il s’avèrera que ces images ne sont interprétables que par un bubble coach. Elles resteront donc muettes jusqu’au très improbable retour du bubble maker qui, de son côté, a développé une telle croyance en ses bulles qu’il a fondé, à Los Angeles, la Corsican Bubble Society (CBS), et récemment inaugurée sa Corsican Bubble School (ou CBS@CBS), qui a déjà initié 672 membres, qui tous, désormais, portent fièrement le titre de Giovannali, ou US Gio.

Cacciamosca, Gurgugliamenti.
Ghisonaccia : La Gare, 2010
(Coll. « Fiction totale »)