Où commence un récit de lecture ?
XAVIER CASANOVA
12 décembre 2010

Il y a des livres dont on sent qu’ils méritent
que l’on se mette en éveil avant de les ouvrir.

SE PREPARER A LIRE :

Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme.
Arles : Actes Sud, 2010.

INITIALISATION. — Mon récit de lecture commence par la découverte, sur le net, de l’annonce de la sortie, aux éditions Actes Sud, d’un nouveau roman de Jérôme Ferrari : « Où j’ai laissé mon âme ». Elle vient immédiatement s’accrocher à ce que je sais de l’auteur et lu de ses œuvres. Des bribes biographiques et des fragments bibliographiques. Si je devais citer ses œuvres, il me faudrait fouiller dans ma mémoire : le seul livre qui ait une place claire et stable, c’est « Un dieu un animal », que j’ai lu. Pour les autres, ce sont des titres et des éloges : rien qui accroche la curiosité, en dehors de savoir qu’il existe, ici en Corse, des individus qui applaudissent. Forment-ils un collectif ? Ont-ils un nom ? Une ligne qu’ils défendent ? Des réflexions qu’ils accumulent ? Des problématiques qu’il proposent et affinent ? Pas vraiment. Les choses se font à la manière locale, dans le flou et l’informel, délivrent des jugements plus que des analyses, semblent déployer des étendards plutôt que des réflexions, et avancer des slogans en lieu et place d’arguments. Cela est une contre-vérité, me diront ceux qui sont dans le secret de leur vérité si mal partagée. Non : c’est la vérité de ce que je pense, en toute sincérité, que je me risque à exposer, prêt à tous les ajustements selon ce que j’entends, entre informations incitant à corriger et intimidations incitant à renforcer le trait. Mon observatoire n’est ni l’Olympe, ni un de ces cabinets saturés de statistiques, mais simplement un point quelconque, très quelconque, du territoire. Je n’ai aucune entrée dans les cercles où on cause, ne doute pas de la qualité des débats qui s’y tiennent, et atteste simplement qu’ils sont si feutrés et filtrés qu’il n’en reste quasiment plus rien lorsqu’ils arrivent dans l’espace public où j’ai posé mon tabouret. Je sais mon champ de vision étroit, et suis très sensible à ceux qui m’aident à l’élargir, comme à ceux qui s’efforcent de brouiller le peu que je puis voir. Je sais aussi que toute proposition est une analyse biaisée : il y a plus de vérité à prendre dans ce qu’elle suscite que dans ce qu’elle énonce. C’est la vertu des petites provocations : elles donnent à entendre, en écho, jusqu’où porte le silence.
PREPARATION. — La présentation de « Où j’ai laissé mon âme » permet d’en situer l’action : deux officiers œuvrant, pendant la Bataille d’Alger, dans une unité de renseignement conduisant l’interrogatoire des prisonniers, en recourant à la torture. Nous sommes donc dans un cadre historique, qui m’incite à déstocker les connaissances que j’ai déjà accumulées sur ce sujet, au centre desquelles je place le livre qui, dans mes lectures, m’avait apporté l’éclairage le plus large : « Soldats perdus », du sociologue anglais Georges Armstrong Kelly. Il analyse la manière dont la forme de ce conflit, dérogeant aux lois du genre, conduit à une fracture de l’armée, jusqu’à la sédition. Ce cadre historique fait aussi réapparaître les débats autour de la torture, qui se poursuivent jusque dans l’actualité, par exemple à travers quelques dérives observées à Gantanamo, où il est difficile de faire la part entre des perversités individuelles circonscrites, et les effets pervers inhérents à une institution répressive de circonstance, placée à l’écart du droit commun. Il fait aussi réapparaître « La stratégie du choc », de Naomi Klein, un livre qui montre comment l’étude scientifique de la torture avait donné lieu, dans le milieu néo-libéral de l’Ecole de Chicago, à une théorisation des états de stress majeur, d’où avait été extraite une stratégie du choc permettant d’exploiter les situations de catastrophe naturelle ou de crise provoquée. Ainsi la torture, objet de recherche, a donné naissance à de véritables manuels expliquant comment en maximiser les effets psychologiques sur le suspect, tout en minimisant les atteintes physiques et leurs effets contreproductifs sur les opinions publiques. Ces recherches diffusent même dans un art de la gouvernance misant sur l’efficacité de la coercition pour contenir toutes sortes d’insatisfactions collectives à naître de l’extension du libre marché, de la redéfinition du rôle des états dans la redistribution des fruits de l’activité économique, et, plus généralement, dans la redéfinition des poids respectifs des hommes politiques et des hommes d’affaires dans la conduite des affaires du monde.
PARTICULARISATION. — La présentation du livre, complétée par quelques extraits et les premiers commentaires, signale que deux des principaux protagonistes sont des officiers tous deux entrés dans l’armée par la Résistance, et ayant partagé l’héroïque humiliation de Dien Bien Phu, jusqu’à l’expérience des camps de rééducation du Viet Minh, avant de plonger dans les « événements » d’Algérie. Cette indication donne l’itinéraire typique qui a conduit une poignée d’officiers à entrevoir la différence entre une guerre conventionnelle, visant à tenir le terrain, et une guerre révolutionnaire où il s’agit de tenir la population. En Algérie, ce deuxième objectif se séparera en deux. D’un côté, les tenants de la séduction, s’engageront dans ce que l’on appellera la « pacification », ouvrant des dispensaires et des écoles, déployant ainsi l’administration dans des zones du territoire laissée en friche. D’un autre côté, les tenants de la coercition développeront de nouvelles manières d’engager l’épreuve de force, en concentrant les moyens sur des unités d’élite dont on accroît la mobilité. Ces unités assurent ainsi une maîtrise du terrain sans l’occuper, en démontrant leur capacité à porter des coups décisifs en tous points du territoire. Ces actions coup de poing visent à neutraliser l’adversaire, à la fois dans sa capacité à user de la force, et à la fois dans sa capacité à imposer son ascendant sur les populations. Leur efficacité dépend de la qualité des renseignements qui les déclenchent : plus les coups sont portés à bon escient, plus ils démontrent à l’adversaire, comme aux population, que l’armé maîtrise non seulement la force, mais aussi l’intelligence de la situation, hélas réduite à une identification des fauteurs de troubles. La Bataille d’Alger va déplacer cette logique, née dans les maquis, sur une zone urbaine : un terrain labyrinthique et morcelé, et une population bigarrée d’une extrême densité.
THEATRALISATION. — Les premiers commentaires lus signalent un texte mettant en scène trois personnages centraux, Andreani, Degorce et Tahar, dans un seul lieu, et pour une action qui se joue en trois actes et trois jours consécutifs. Ils mettent en parallèle ce temps dramatique avec un autre temps dramatique, la Passion du Christ, renforçant l’ouverture vers une lecture à connotations religieuses, qui vient développer le mot « âme » donné dans le titre. Le schéma ordinaire de la Passion est simple, permettant de distribuer les rôles qu’il offre : assimiler le condamné à mort à Jésus le Nazaréen, ses accusateurs à Pilate le Romain, qui cède à l’hystéresis de la foule et des prêtres, et s’en lave les mains. Mais le propre de tous les schémas, c’est de mettre en exergue les variables essentielles au récit, noyées dans le flou et la complexité des faits eux-mêmes. C’est une grille de lecture. En tant que telle, elle ne vaut qu’à travers la manière dont on lui demande d’éclairer sa lecture, en aidant à mobiliser ses connaissances et ses interrogations, en aidant à les transformer – ajouter, supprimer, atténuer, renforcer – dans la confrontation au texte. La vieille scholastique distinguait, dans la lecture, trois niveaux : littera, sensus, sententia. Le premier s’attache à la lettre, au formalisme de la notation. Le second s’attache au sens et à toutes les manières de le débusquer dans la confrontation entre eux de fragments, puisés dans le texte ou dans des textes connexes. Le troisième s’attache à la portée générale de cette pensée mise en signes, à portée d’œil et de main, génératrice de sens. Quelle leçon puis-je en tirer, notamment par rapport à cette interrogation jamais achevée, qui m’éclaire sur moi-même et mes semblables : être homme, qu’est-ce à dire et qu’est-ce à faire ?
DRAMATISATION. — À cet égard, la Passion est-elle là pour réveiller la béate certitude des catéchismes, où les interrogations brûlantes qui les laissent muets ? Il est peu probable que Jérôme Ferrari ait introduit cette référence comme un simple enjoliveur, ou comme un lubrifiant devant faciliter le glissement dans une religiosité sulpicienne. Sur cette scène d’encre et de papier, on sait déjà que le rideau va se lever sur une salle de torture, que vont apparaître quelques personnages qui vont jouer, comme une tragédie antique, leur propre transformation sous nos yeux, et nous y entrainer avec eux. La Passion n’est-elle pas plutôt une sorte d’accélérateur de la catharsis, l’indication d’une voie possible qui nous permettrait, en nous en suggérant un modèle transcendant l’histoire, de prendre un peu de recul par rapport à cette « histoire toujours brûlante » ? Mais, au fait, qu’a-t-elle de brûlant ? Sa présence obsédante dans toutes les névroses traumatiques inscrites dans la chair de tous ceux qui se sont approchés de ces événements, où la guerre s’accordait si mal avec toutes nos manières ordinaires de la penser selon les catégories héroïques du sacrifice patriotique et les rituels glorieux du combat militaire. Une guerre qui taira son nom. Une guerre qui, sous l’euphémisme de maintien de l’ordre, se déguisera en généralité bien distribuée de l’horreur et de la terreur. Une guerre qui tait encore aujourd’hui ses dimensions de guerre civile. Une guerre qui a accouché d’une conception de l’ordre obsédée d’ennemis intérieurs, et d’une conception du désordre obsédée de manipulations violentes, aveugles et sournoises. Une guerre qui a conduit, au fil des « retours d’expérience » sans cesse réitérés dans les académies militaires, à inventer ces nouveaux scénarios, répétés de manœuvres en manœuvres, où les rouges sont des déviants civils ou militaires, tandis que les bleus, soldats réguliers, se partagent les informations stratégiques collectées par le renseignement, et se répartissent le travail entre techniciens de la réduction létale des flambées terroristes, et agents de la contention non létale des sautes d’humeur des populations, fût-ce en régulant d’un semblant d’ordre serré les files d’attentes à la distribution de l’eau, du riz et des vaccins.
INTERRUPTION. — a. Il y a des livres dont on sent qu’ils méritent que l’on se mette en éveil avant de les ouvrir. b. Réjouissons-nous d’être toujours dans un monde où les fils peuvent encore décortiquer le passé de leurs pères, plutôt que d’avaler à leur tour les mensonges qui les ont rongés comme ceux qui les ont apaisés, et se faire ainsi les petits soldats des névroses paternelles, et les ardents défenseurs des cataplasmes d’illusions répandus sur les souffrances d’hier. c. Espérons, pour ce faire, ne pas être déjà dans un monde où les textes ne sont plus qu’une manière élégante et prisée de manifester un style, parfois même une âme, et de s’en délecter, mais surtout jamais une manière de développer une pensée, l’assumer, la partager.
Et si ton père a entrevu la vérité,
alors pleure avec lui.

À SUIVRE

© Xavier Casanova, 2010