COUV_VINCIGUERRAColonna édition
vient de publier,
sous le titre de
Bastion sous le vent,
un ouvrage très attendu
de Marie-Jean Vinciguerra.
Un bref récit de vie, dense, incisif,
appelant une multitude de lectures.
Travail d’orfèvre, qui pose son
originalité littéraire dans la finesse
et la précision de ses ciselures,
aussi bien appliquées au français
qu’au corse et à l’italien, et qui joue
avec brio dans tellement de registres
qu’il impose au milieu des lettres
son propre genre,
le « récit onirique ».

SITUER
Bastion sous le vent est un livre qui, bien évidemment touchera droit au cœur tous les ghisonais tant les allusions à Ghisoni sont présentes et parlantes. Coup de maître des Lettres Ghisonaises, à de multiples reprises saluées ici, par exemple lors de la sortie de No pasaran, la BD de JB. Ou des ouvrages successifs de Jacques Mucchielli, son Yama Loka Terminus, puis son Bara Yogoï, dans la veine fantastique. Ou de Chris Costantini, sa Note noire, puis son À pas comptés, dans la veine du thriller américanisant. Sans oublier notre Saint Jérôme local, Christian Dubois, et sa traduction de la Bible en langue corse. Il y en a d’autres : ce blog est trop récent. La rétrospective viendra en son temps.

LIRE
Mettre ainsi Ghisoni en avant, – petre, case, omi è scritti – est-ce à dire que Bastion sous le vent manquerait cruellement d’universalité ? Non. C’est simplement souligner que les occupants de Moulinsart sont les plus mal placés pour sentir l’universalité de Tintin. Il y aura, à Ghisoni, une lecture différente. Comme il y aura autant de lectures que de lieux, d’âges et de destins. Peut-être même que l’universalité n’est pas une propriété du texte, mais de la démultiplication effective de ses lectures et de ses commentaires. Le jeu effectif d’un travail d’universalisation aidant un texte à pénétrer tel ou tel univers. Le jeu même qu’a si magistralement joué Marie-Jean Vinciguerra, à propos de toutes sortes d’œuvres, à travers ses chroniques, à travers ses préfaces. Un jeu si souvent joué qu’il serait injuste qu’il ne joue pas désormais au profit de son œuvre. L’homme le mérite. Le livre le permet. La densité des quelques 100 pages de son Bastion sous le vent le reflète et l’exprime. À nous de lire et de dire…

RUMINER
Bastion sous le vent se ferme sur sa première lecture. Il y en aura d’autres. La réception d’un livre est toujours la rencontre de ce qu’il apporte, au milieu des lectures en cours de digestion. Je n’ai pas vraiment fini la digestion des Fragments philophoriques, un de ces ouvrages qui vous transforment en ruminant. Et je sens qu’il en sera nécessairement de même avec le « récit onirique » de Marie-Jean Vinciguerra. Les deux ouvrages posent à leur façon les limites du récit, leurs manières factices et efficace de servir de la littérature digeste, à la limite, prédigérée. Alexandre Ducommun alterne la laborieuse élaboration d’un récit qui ne raconte rien d’autre que son impossibilité, et une lumineuse argumentation sur les effets ultimes du récit réussi : le triomphe transitoire de la doxa, des normes du moment. Marie-Jean Vinciguerra fait éclater le récit dans un patchwork où s’assemblent des textes qui, pour la plupart, relèvent bien de son ordre, mais en sortent par le commentaire incident et l’échappée poétique. Il y a toujours un regard et une voix de plus pour extraire l’impensé qui galope dans le récit, sous ses mots attendus et leurs effets d’évidence, sous ses mots insolites et leurs effets de réel. Déconstruction.

INTERROGER
Le premier scénario déconstruit est celui de la cure psychanaly- tique, son divan invitant le sujet à molle régression dans ses petites histoires personnelles, énoncées dans la silencieuse vacuité d’un écoutant patenté, qui, un jour, parlera pour ne rien dire, sommant l’autre de se justifier d’un détail fortuit, insignifiant, accidentel. Le deuxième scénario déconstruit, est celui du récit de vie, quand il cherche désespérément sa jonction à d’autres récits de vie. Vie de la mère austère dont les exigences cherchent à faire entrer l’enfant dans sa manière désespérément bovarienne de conduire sa vie comme un roman. Enfant palimpseste dont la parole et les pensées émergeantes sont effacées pour que s’écrive sur son désir naissant la norme que d’autres portent, rêvent ou simulent. Vie complexe des groupes humains passant parfois, notamment avec la guerre, de la vie sans histoires au surgissement d’une Histoire à majuscule, son feu, son sang, ses martyrs et ses héros. Vie nécessairement idéalisée des défunts, dont le regard sévère perdure dans quelques portraits ornant les murs de la maison familiale, réussissant à imposer leur norme aux vivants à travers un blason, à travers une devise. Qu’est-ce alors qu’être soi-même, si ce n’est conserver une certaine unité dans une inlassable course d’obstacle, désir contre désir ? Et de conserver une certaine parenté en reconnaissant, dans ses manières de suivre ou de sauter les barrières, leur air de famille ?

APPRECIER
Récit onirique ? L’appel au rêve vient atténuer le choc. L’armoire aux souvenirs ne s’ouvre pas sur l’espace lissé, ordonné, et aseptisé d’un grand récit unique et simplificateur. Son ouverture est une dégringolade de fragments. Les plus directement lisibles ont les dimensions et la saveur d’une maxime, d’un stalvatoghju (une anecdote) ou d’une fable. Au plus près de nos manières ordinaire de découper dans le flux continu de nos existences des pièces signifiantes dignes d’être rapportée. Il nous resterait alors à faire ce que Marie-Jean Vinciguerra a fait et bien fait : y ajouter le regard distancié du commentateur et le style incisif du poète, tout en conservant ici ou là le tour de main du conteur. Il en résulte un livre qui entraîne le lecteur dans une succession de tableaux. Ils induisent toutes sortes de changements de ton, sans faire entendre la moindre dissonance. Maîtrise éblouissante de l’art de la modulation mettant ainsi bout à bout le spectre complet des états d’âme réveillés par l’introspection, des prémices des transes mystiques jusqu’aux cris de colère. Mais n’est-ce pas être soi-même que de s’assumer jusqu’à l’excès ? Plutôt que faire de nécessité vertu, faire de ses défauts blason. C’est aussi avoir le sens des réalités que de se faire réel… 

Xavier Casanova

LIRE AUSSI / D’autres notes de lecture
[] Angèle Paoli, « Bastion sous le vent », in Terres de Femmes
[] 
Ivana Polisini-Mattei, « Bastion sous le vent », in Musanostra
[] Joseph-Guy Poletti, « Petits secrets de famille », in Corsica

BIBLIOGRAPHIE Les ouvrages cités
[]
Marie-Jean Vinciguerra. BASTION SOUS LE VENT. Colonna édition, 2011.
[] Chris CostantiniÀ PAS COMPTES. Michel Lafon, 2011.
[] Jacques Mucchielli, Léo HenryBARA YOGOÏ. Dystopia, 2010.
[] JB. NO PASARAN. Libertalia, 2009.
[] Costantini. LA NOTE NOIRE. Le Masque, 2009.
[] Jacques Mucchielli, Léo Henry. YAMA LOKA TERMINUS. L'Altiplano, 2008.
[] Alexandre Ducommun. FRAGMENTS PHILOPHORIQUES… La Gare, 2010.