COUV_MAOUDJEn tête de son recueil
Danièle Maoudj cite
Khalil Gibran.
Incipit insipide ?
Non ! Clé de lecture !

LE POETE EST LIBANAIS. Avec fougue et fulgurance, il s’était appliqué à fondre en une même sagesse ce qu’il héritait de l’Orient et de l’Occident. Dans l'extrait cité, le sage qu’il mettait en scène dans « Le Prophète » est interrogé par une femme tenant un enfant dans ses bras :

« Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne tentez pas de les faire comme vous », s’entend-elle dire « Car la vie ne va pas en arrière ».

TON. — Cette clé, posée au début de la portée, indique le ton de la partition. Sol mineur. Irruption du grave. Cors et timbales. On n’appelle ni à la messe et ses litanies, ni à la kermesse et ses farandoles. Au bord du ravin, appel à la raison désirante. Contre cet enchevêtrement de déraisons inéluctables et calculées qui nous précipitent dans le vide.

DESIR. — Avec Danièle Maoudj, la poésie descend des limbes. Le verbe se fait chair, la chair désir, et le désir cri. Contre « la folie qui tue le rire de la lumière ». Contre « les cicatrices d’une peur lasse ». Contre « la faillite des cœurs où roule le sang de la convoitise ». Contre « ceux qui creusent un tombeau dans un non-lieu ». Contre ce discours insidieux et obligé qui chaque jour tente de te vider de toi même et te mettre au format de son absolue vacuité, reste cette « fontaine persévérante », comme dit Philippe Jacottet. L’eau limpide. Pas la bave répandue sous les « larmes d’un soleil patient privé de couronne ».

SPORE. — On aura donc compris que « Le Soleil est au bord du ravin » n’annonce pas un exercice de style sans autre fin que de projeter dans l’éther poétique une originalité de pure forme. La poésie est, ici, une manière de bombarder de sens l’insensé. Les formules ne sont pas des joliesses à sérigraphier sur les mugs, ni des slogans à accrocher aux murs, ni des badges ou des breloques à épingler à la poitrine. Mais des condensés de désir mis en mot pour le préserver. Prêts à se déployer pour l’exprimer, le mettre en œuvre, le partager. Comme les spores. La forme la plus ténue et la plus résistante de la vie. Spores de combat.

Xavier Casanova 

[] Danièle Maoudj. LE SOLEIL EST AU BORD DU RAVIN. Colonna édition, 2011
[] Khalil Gibran. LE PROPHETE. Le livre de poche, 1993. (Préf. Amin Maalouf).
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