Ne donne jamais d’ordre, mais énonce des idées générales.

Dressée à devancer tes pensées, ta soldatesque impatiente, t’offrira de temps à autre — à toi, leur chef muet — un petit sacrifice.
Tu les récompenseras d’un grand silence, lointain et hautain.

Victoire ! Hurleront-ils à tue-tête, comme s’ils saluaient la mort d’un ennemi.
Victoire ! Feras-tu dire par la bande et par la rumeur.

Tu jubileras alors en silence de si bien écraser les tiens que tu pourras poursuivre sans hésitations le rêve d'écraser tous les autres.

Laisser faire en silence est, en effet, le meilleur moyen de t’assurer que tous se tournent vers ta puissance pour réclamer toujours plus de justice.
Ainsi obtiendras-tu toujours plus d’obéissance.

Quant à ceux qui se feraient eux-mêmes justice, malheur à eux !

Distribue les médailles au hasard.

Laisse-les se forger eux-mêmes la raison des récompenses.
Laisse-les ferrailler entre eux pour faire valoir la seule breloque en laquelle ils veulent bien croire, malgré tout : la leur.

Les efforts qu’ils feront pour se montrer vraiment dignes de porter ce qu’ils savent tous avoir plus ou moins reçu à tort auront plus d’effet qu’une distribution juste, impartiale et motivée.

Destitue de temps à autre quelques médaillés.

Rappelle-toi qu’une médaille arrachée marque davantage les esprits qu’une médaille épinglée.
L’une apaise la jalousie, l’autre l’avive.
Tous mettront en pièce celui que tu dégrades.
C’est ce qu’ils rêvaient de faire de celui que tu décores.

Il plait à tous d’accuser certains d’avoir usurpé outrancièrement la décoration qu’ils portent ostensiblement.
Les non décorés hurleront à la vanité du symbole ; les décorés à sa pureté.

Les deux manières de croire.

[] Jean-Félix Cacciamosca, Touche pas à mon despote, Ghisonaccia : La Gare
(Coll. « Avenir des Lettres »). Impression jet d'encre sur copie perforée grand format petits carreaux.