À l’approche de la sortie imminente de l'édition de librairie de L’Ultimu, son auteur, Jean-Pierre Santini, a dévoilé quelques extraits — dont « Les soliloques de Natalucciu » — mis en ligne sur ses pages de Facebook.

Par ce moyen, il ne révèle, en fait, que la notation consignée dans son manuscrit, restituée dans l’expression graphique minimaliste, pour ne pas dire indigente, fixée par les concepteurs de ce réseau social. Il ne montre rien de l’application au manuscrit de formes éditoriales héritées de cinq siècles d’expression typographique, partie intégrante de l'accès de l’œuvre au monde du livre. Plus qu'un simple monde de papier, c’est un univers de formes visibles, couplé à des automatismes de lecture très largement partagés. Pour bien faire sentir l'écart qui sépare le fichier conservant la notation de l'auteur, et le fichier construisant à partir de cette notation une expression typographique, je donne ci-dessous mon interprétation. Chacun pourra comparer la version élaborée ici et celle qui est donnée via Facebook. Elles sont tout aussi numériques l'une que l'autre. À parution de l'ouvrage, on pourra aussi comparer avec la forme imprimée et sentir, au besoin, que la différence ne tient pas à à la nature du support, matériel ou immatériel, mais aux qualités de l’interprétation typographique, aux effets esthétiques et cognitifs qui en résultent et guident la lecture.

 

XI

A VOCE DI NATALUCCIU
LES SOLILOQUES DE NATALUCCIU 


Voce
 
 


Soliloques
 

A Samuel,
l’aghju cunnisciutu…

Omu onestu,
omu d’onore…

Un era micca di a m’età,
ma l’aghju cunisciutu…

Francava a scaletta
di a cinquantina…

Andava sempre
di strada diritta
cu a fede ind’u paese,
quellu di i vivi
è quellu di i morti…

Tandu eramu
di listessa fede,
ma ùn si ne parlava micca...

Zitti l’amichi
chi ci sente
a roba furestera
scalata à centinaie
è spapersa
in ogni paese…

S’arruba a tarra,
s’arruba e nostre case,
e l’estru paesanu
sparisce à mezu
a sti populistrani...

Ellu, fina à a so morte
suminava a so fede…

Ha da rinasce a nazione…

Ma era scrittu u libru…

U libru maiò di u destinu…


Nazione micca,
nè rinascita…

Tempu si ne purtò
a nostra sperenza,
cum’è Golu, tempi fà,
u sangue di i patriotti…

Sott’à a machja bughjicosa
si movenu sempre l’animali…

E certe volte
quand’ellu soffia u ventu
ind’u frundulame,
si sentenu e parolle spente
d’un populu sparitu…

Tempi fà,
quantu spariva a ghjente
pudemu a ritruva
a traccia
ind’u campu santu,
indi aterra sacrata,
indi tutti lochi
induve a morte caminava
cume a vita,
ancu e sopratuttu
indi i nostri cerbelli…

E po so ghjunti
l’usi nucivi
e l’ordine di qualà
o di quassu,
nimu a sà…

Si n’hé sparita a morte
e, pocu a pocu,
a vita anc’ella…

Sintite piu in ghjò
u rumore di l’onda…

L’anime di i morti
scolcanu u mare…

Hannu lampatu
à l’abissu
e sepulture,
materia, petra, calcina,
cascie e corpi mischiati…

Qu’elli sianu maladetti
quelli ch’ hannu fattu e legge,
ch’hannu datu l’ordine,
ch’ hanu fattu
st’opera vergugnosa,
quelli di i guverni
misteriosi,
l’eletti deboli
di u nostru paese,
e l’intrapresa
di stu mulizzu
di Bagnoli…

Eiu aghju salvatu
cio che si pudia salva…

Nantu u mo quaternu,
t’aghju fattu
un pianu cadastrale
di u nostru campu santu
sparitu
ch’un ci n’era micca,
nè in casa cumuna,
nè in l’archivi
in nessumu lochi…


Samuel,
je l’ai connu…

Homme honnête,
homme d’honneur…

Il n’était pas de ma génération,
mais je l’ai connu…

Il franchissait
la cinquantaine…

Il allait toujours
sur une route droite
avec la foi dans son pays,
celui des vivants
et celui des morts…


Autrefois nous partagions
la même espérance,
mais on n’en parlait pas...


Silence les amis,
l’engeance étrangère
nous écoute
débarquée par centaine
et dispersée
dans chaque village…


Elle nous vole la terre,
elle nous vole nos maisons
et le génie national
se dilue au cœur
de ces peuples étranges...


Lui, jusqu’à sa mort,
il semait sa foi…


La nation va renaître…


Mais le livre était écrit…


Le grand livre du destin…

De nation point,
ni de renaissance…


Le temps a emporté
nos espérances,
comme le Golo, autrefois,
le sang des patriotes…

Sous le maquis obscur
les bêtes se déplacent encore… 

Et parfois,
quand le vent souffle
dans les frondaisons,
on entend les paroles éteintes
d’un peuple disparu…

Autrefois,
quand les gens disparaissaient,
on pouvait en retrouver
la trace
dans le cimetière,
dans la terre sacrée
dans tous les lieux
où la mort cheminait
comme la vie,
même et surtout
dans nos têtes…

Et puis sont venus
les coutumes malfaisantes
et les ordres de là-bas
ou de là-haut,
personne ne le sait…

La mort a disparu
et, peu à peu,
la vie aussi…

Écoutez en bas
la rumeur des vagues…

L’âme des défunts
sillonne la mer…

Ils ont jeté
aux abimes
nos sépultures,
matières, pierres, chaux,
cercueils et corps mêlés…

Qu’ils soient maudits
ceux qui ont fait les lois,
qui ont donné l’ordre,
qui ont réalisé
ce travail honteux,
ceux des gouvernements
mystérieux,
les élus débiles
de notre pays
et l’entreprise
de cette pourriture
de Bagnoli…

Moi j’ai sauvé
ce qui pouvait l’être…

Sur mon carnet,
j’ai fait
un plan cadastral
de notre cimetière
disparu
parce qu’il n’y en avait pas,
ni à la mairie,
ni dans les archives
en aucun autre endroit…



Jean-Pierre Santini, L’Ultimu
(extrait)