L’ULTIMU_CUL DE LAMPE

Dans sa lettre à Jean-Pierre Santini, Charlie Galibert [∆] souligne son plaisir à avoir trouvé dans l’Ultimu une référence « savante » à Peter Sloterdijk, et à ses Règles pour le parc humain []. De quoi est-il question dans cet essai philosophique ? D’un retour réflexif sur l’Humanisme et le rôle « anthropotechnique » de l’institution littéraire dans la domestication de l’homme par l’homme.

Epistolaires, les Lettres tissent des communautés d’amis s’appréciant entre eux par leurs lectures réciproques. Littéraires, elles forment des communautés de lecteurs soudées par l’amour commun qu’ils portent aux mêmes textes, aux mêmes auteurs. J’ajouterai que se forment ainsi, dans un double processus de sélection — choix éditorial et réponse des lectorats — des profils d’auteurs exprimant les formes les mieux partagées des vénérations et des exécrations universelles.

Plus loin, Sloterdijk relie littérature et politique : « Chaque nation s’ancrant sur les lectures de référence de sa propre culture (…) les nations bourgeoises allaient devenir, jusqu’à un certain point, des produits littéraires (…) — fictions d’une amitié inéluctable entre compatriotes, même éloignés, et entre lecteurs enthousiastes des mêmes auteurs. » Ce lien ne peut être ignoré, et Charlie Galibert voit, à juste titre, dans L’Ultimu, une « mise en abyme de la littérature ». Elle ne pouvait échapper à un anthropologue déjà exercé à extraire de documents épars les lignes de force de la culture commune qui les relie. Elle ne pouvait, non plus, ne pas faire résonnance avec les réflexions accumulées par cette science sur le poids propre de l’écrit. Il ne transparaît jamais si bien que dans le bouleversement des modes les plus ordinaires d’imposition de la croyance : envouter dans la magie des signes, entrainer dans le flux du récit et enchaîner dans la logique des arguments. Lorsque plus aucune de ces trois forces ne joue, ce n’est pas tant qu’elles se sont effacées des textes qui les consignent. C’est qu’est morte la culture — le Verbe — qui leur donnait vie. « Ces textes que les sages nous ont laissés luisent d’un éclat qui devient de plus en plus sombre. (…) On pourrait les consulter à nouveau, si seulement on avait une raison » dit Sloterdijk en conclusion de ses Règles pour le parc humain. Que sera cette raison ? Celle de l’Ultimu, ou celle des gardiens du parc, qui se coulent sans même y penser dans le dispositif de surveillance ? Un dispositif qui, avant toute chose, les a dressés à se démarquer des sous-hommes dont ils ont la garde.

À suivre…

[] Xavier Casanova