MANTIS RELIGIOSISSIMA

Dans deux récent billets [∆], François-Xavier Renucci prend au vol un article d’Ariane Chemin où, dit-il — je n’ai pas pu le lire — cette journaliste, qui suit de près la Corse, s’étonnerait du silence de ses Lettres.

1. — Avant de partir en meute contre Ariane Chemin, je propose l’exercice intellectuel suivant, inspiré du Codex Corsicæ, un ouvrage de très grande ignorance, opposable à tous ceux qui manipulent le silence, que ce soit pour lui faire dire davantage que ce que chacun ignore, ou pour lui faire taire ce que peu savent et beaucoup supputent.

EXERCICE
Soit un cénacle d’intellectuels en dispute à propos d’une évidence de récente et patente révélation, quoique fort mal résolue. Chacun a ses prétentions : l’avoir toujours pensé, pour le premier (dans l’ordre alphabétique) ; l’avoir maintes fois dit, pour le deuxième ; l’avoir déjà écrit, pour le troisième ; l’avoir de tous temps fait, pour le quatrième ; être le seul à y croire, pour le cinquième. Les reproches réciproques sont alors simples : défaillance de la pensée, de la parole, de l’écriture, des actes ou de la sincérité.

Ami lecteur, dans un premier temps de l’exercice, contente-toi de repérer quelques cas où la mise en œuvre de l’un ou l’autre de ces cinq reproches n’est pas totalement improbable et assurément utile à quelque chose. C’est le premier niveau, ou ground zero dans la terminologie internationale.

Ami lecteur, le deuxième temps de l’exercice est réservé aux abonnés. Quelques perspicaces sauront, hors abonnement, le reconstituer d’eux-mêmes, voire s’en inspirer pour affiner leur théorie, leur pratique ou leur éthique de l’à-propos, selon ce qui prévaut et distingue dans le monde dont ils se prévalent et où ils se distinguent.

2. — Avant de déployer comme des flammes et bannières les derniers ouvrages de Ferrari et Biancarelli, notons d’abord qu’ils proposent deux dissections très parlantes de ce que la vie ordinaire devient dans un monde où rapacité et cruauté font loi. Notons, surtout, que, dans leurs constructions narratives, l’épisode sanglant est le terminus a quo, et non pas le terminus ad quem, celui qui d’ordinaire ouvre l’instruction. On est ainsi très loin de la littérature rituelle des lendemains de drame, celle qui, sur le cadavre, tire la couverture médiatique à coup d’indignations attendues, de condamnations officielles, assorties parfois de récapitulation des faits similaires, voire de calcul savant des variations statistiques. Pour ne pas parler du déstockage des suspicions toutes faites, ou des géolocalisations rassurantes des faits aux confins de la terre saine, ses banlieues et provinces.

3. — Avant d’ajouter aux oriflammes et étendards les œuvres de Santini, projetons sur L’Ultimu la plus vieille histoire de frères ennemis qui circule dans notre monde depuis la Genèse : Abel et Caïn, dans la Bible, Hâbîl et Qâbîl dans le Coran. Un rappel qui évite de jouer l’étonné chaque fois que se répète l’écrasement du plus vertueux par le moins scrupuleux. Le dominant ? Celui qui regarde de si haut — depuis, « l’Observatoire du verbe et des actes (OVA) » — se disputer ces deux-là qu’il ne s’en affole pas davantage qu’un entomologiste observant une mante religieuse en train de croquer, au cours même de sa copulation, les ganglions cervicaux de son partenaire qui, pour la plus grande gloire de sa propre descendance, poursuivra sa besogne séminale et la finira sans tête.