COUV TADJELE SMALLCOUV ANTHOLOGIE SMALL

DYSTOPIES

Jacques Mucchielli nous a quitté il y a à peine plus d’un an. Le 26 novembre 2011, il laissait derrière lui deux ouvrages déjà publiés, et devant lui deux projets tout juste engagés dans le programme de Dystopia, son éditeur : un roman collectif* et une nouvelle* destinée au premier volume d’une série anthologique.

Les deux viennent de paraître, confirmant ce que nous nous disions tous naguère dans la tristesse des éloges funèbres : des textes aussi forts et aussi maîtrisés méritaient un autre point final que celui qu’a imprimé le destin.

Pour nous tous, qui connaissions Jacques, ce roman et cette nouvelle ne promettent pas une lecture facile. En effet, comment désormais s’éblouir de sa plume en se sachant cruellement privé du plaisir de s’en réjouir avec lui ? Mais que la douleur s’estompe : ses amis et complices ont fait naître de ses cendres et de leurs larmes de véritables livres d’orfèvres, aux textes ciselés, à la typographie exemplaire, sous des couvertures qui se déploient comme des polyptiques et rénovent le genre, en immergeant dans le graphisme toute la signalétique de l’ouvrage, du titre jusqu’à l’ISBN.

Vue de Corse, la dystopie est de saison, ou plutôt la mort lente des utopies, sous les yeux même de ceux qui les ont portées. Utopies collectives, avec L’Ultimu de Jean-Pierre Santini*, qui projette dans les lettres corses l’image d’une île imaginée au terme du repli de sa propre histoire, malgré le sursaut des années 70. Un repli sur le néant, sauf la survivance sur un ilot désert d’une ultime mémoire dialoguant face à l’horizon muet avec ses souvenirs fragmentés. Utopies plus personnelles, avec le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari*, qui rapporte la dissolution dans la réalité des rêves de jeunes adultes des années 90, de retour au pays pour y fonder ce qui devait être une oasis, mais qui se sont sitôt trouvés submergés par l’avancée inéluctable des lois impitoyables et desséchantes du désert. Utopie plus intime, avec Murtoriu de Marc Biancarelli*, où, toujours dans les années 90, deux refuges s’effondrent. D’un côté, la librairie où, dans une ville somnolente, le libraire commerce seul avec les livres. D’un autre côté, la maison de campagne où, dans un hameau dépouillé de sa substance vive, le vide social est le lieu ou la vacuité humaine s’exacerbe jusqu’au pire.

Après les fins de siècle, le nouveau millénaire et la génération suivante. Autre lucidité, autre acidité. Le regard de Jacques Mucchielli et de ses complices, d’une certaine façon, porte plus loin et embrasse un horizon plus vaste que notre petit microcosme insulaire et ses vacarmes de vase clos. Ils imaginent un monde terriblement urbain, et une mégalopole où se projettent de manière paroxystique toutes ces grandes et petites peurs que nous avons acceptées — plutôt que d’y réfléchir, plutôt que de les assumer, plutôt que d’y faire face par nous mêmes — de voir progressivement transformées en lois, en appareils et en marchés dédiés à l’éradication de la peur, au fil de délégations concédées à toutes sortes de spécialistes de la violence, ou, au besoin, arrachées par eux, par la force et par la ruse.

• Page 268, « les psychologues ont conçu les nouvelles séances de calibration ». On expose les sujets déficients à des films d’entreprise et à des publicités, avant de leur projeter des séquences où sont filmés des patients atteints de maladies mortelles aussi spectaculaires que la maladie tropicale introduite par Jérôme Ferrari dans son Sermon.

• Page 304, le Parti du Peuple organise un sabotage du site minier, avant de procéder à des rafles de grande ampleur dirigée contre les subversifs. Curieusement, ces mesures n’auront aucune incidence négative, bien au contraire, sur la productivité des sites d’extraction et de transformation des terres rares.

• Page 143, le décor est cerné. « Les lumières dinguent au cul des tramways, dans les vitrines des bars de nuit. » Le personnage du moment est campé. « Derrière chaque fissure, il devine un séisme. Dans chaque regard, un gouffre de terreur. »

• Page 182, surgit une poésie qui nous manquait, celle de la disgrâce. « Dans les cités-déchets de sous l’échangeur, Maalik rencontra Norcim. C’était une femme grise et noueuse, torse comme du bois flotté, qui s’habillait de sacs nylon et recueillait, dans son chignon, tous les miasmes, toutes les fumées des temps enfuis. »

• Page 20, « Todor Dertli a pensé à Tereza Bilgili, à Timotei Kahvecci, à Ioana Kahvecci, à Stefan Pehlivan, à Kiril Pehlivan, à Tatiana Pehlivan, à Alim Atanasoff, à Yasemin Atanasoff, à Melk Atanasoff, à Vassil Sert, à Filip Sert, à Konstantin Kahraman, à Anton Celik, à Petar Celik, à Nokolina Celik, à Yulia Celik, à Andei Celik et à Todor Dertli.
Puis Todor Dertli a souri et a appuyé sur la détente. »
Ami lecteur, je te laisse deviner s’il s’agit d’une exécution ou d’un suicide, au gré de tes propres attitudes face aux réflexions en cours sur la violence.

Ami lecteur, c’est ainsi que je t’invite à plonger au plus vite dans les 19 chapitres de Tadjélé : récits d’exil. Mais aussi à mettre la main sur Yama Loka terminus : dernières nouvelles de Yirminadingrad *. Cette ville maudite avait, avec Bara Yogoï *, réouvert ses entrailles. Avec Tadjélé, elle nous prend irrésistiblement aux trippes.

[] Xavier Casanova


ŒUVRES POSTHUMES
Léo H
ENRY,
Jacques MUCCHIELLI,
Stéphane PERGER,
Laurent KLOETZER.
Tadjélé : Récits d’exil.
Evry : Dystopia, 2012.
Broché, format 15x20, 352 pages, 20,00 €.
ISBN : 979-10-91146-00-5
Jacques MUCCHIELLI.
« Journal anticipé d'un écrivain mythomane »
in Jacques MUCCHIELLI et al.
Anthologie 01.
Evry : Dystopia, 2012 (Coll. Anthologies dystopia).
Broché, 288 pages, 15,00 €.
ISBN : 979-10-91146-01-2

OUVRAGES ANTERIEURS
Léo HENRY,
Jacques MUCCHIELLI,
Stéphane PERGER.
Bara Yogoï.
Evry : Dystopia, 2010.
Broché, 150 pages, 10,00 €.
ISBN : 978-2-9535951-0-9
Léo HENRY,Jacques MUCCHIELLI.Yama Loka Terminus.
Evry : Dystopia, 2008.
Broché, 320 pages, 15,00 €.
ISBN : 978-2-35346-021-2


TROIS DYSTOPIES CORSES CRU 2012 ICI CITEES
Jérôme FERRARI.
Sermon sur la chute de Rome.
Arles : Actes Sud, 2012
(Prix Goncourt 2012)
Marc BIANCARELLI.
Murtoriu.
Arles : Actes Sud, 2012.
Jean-Pierre SANTINI.
L’Ultimu.
Barrettali : A fior di Carta, 2012.