« Quel autre recours, contre la vie mouvante, contre le vertige, quelle autre issue que de choisir, que de partir ? Mais la prison est au dedans. La liberté se borne à inventer la sienne, et toutes les prisons se ressemblent. Il faut revenir, s’installer dans l’absence, dans les noces étranges de l’amour et de l’égoïsme. »

Jean-Pierre Santini,
Le Non-lieu,
Paris : Mercure de France, 1967.
(Coll. « L’initiale »). 72 pages.

COUV Commando FLNC

Dans Commando FLNC, le dernier ouvrage de Jean-Pierre Santini, mon regard est longtemps resté fixé sur une page qui me semblait résumer à elle seule tout le tragique de l’œuvre de Jean-Pierre Santini, et de sa vie tant elle colle à son œuvre. Cette page, c’est la quatrième. Non pas la quatrième de couverture, mais la quatrième page de l’opus lui-même. Une page sans folio. Un hors texte, rangé dans ces pages liminaires où, avant même la page de titre, sont listées les œuvres du même auteur. Pour mémoire.

Dans Commando FLNC, cette page rappelle à nouveau que l’auteur est entré en littérature à 23 ans, et par la grande porte : Gallimard. Son premier roman, Le Non-lieu, sort en 1967, sous la griffe du Mercure de France, autant dire sous la houlette de Simone Gallimard, qui en assume la direction depuis 1958, et la conservera jusqu’en 1995. Très joli badge, n’est-ce pas, que de se prévaloir, à cet âge, d’un roman accueilli sur un catalogue réputé pour ses succès établis, autant que pour sa recherche constante de nouveaux talents. Page 4 : du même auteur, donc. Page 5 : page de titre. Page 6 : blanche. Page 7 : l’ouvrage est dédicacé « À tous les patriotes qui ont fait le sacrifice de leur vie pour la cause du peuple corse. » La formule fait penser à une stèle listant des héros trépassés. Ne vaut-elle pas, aussi, et avant tout, pour qui a sacrifié sa vie littéraire à une cause romanesque en attente d’écriture ?

Et je pense à toutes les contorsions qu’il faut faire, aujourd’hui où l’auteur s’approche des 70 ans, pour lui accorder une place majeure et méritée, si ce n’est dans la littérature française, du moins dans les lettres corses d’expression française. Malgré Corsica clandestina (2004), Isula blues (2005), Nimu (2006), Le sentier lumineux (2008), et L’Ultimu (2012), pour ne citer que les œuvres les plus fortement liées les une aux autres par l’expérience de la lutte clandestine, d’où devait naître une Corse retrouvant, par l’indépendance, la maîtrise de son destin, « une Corse libre, démocratique et sociale ».

Dans Commando FLNC, sans fioritures de style, à l’exception de son dernier chapitre, Jean-Pierre Santini trace le quotidien d’une des unités de base de cette armée qui n’est qu’une ombre de l’armée des ombres. Un quotidien qui progressivement bascule dans le rituel, la mascarade. L’ouvrage aurait pu être intégré à L’Ultimu, aux multiples voix qui s’y entrecroisent. Il aurait alors ajouté la voix terne du militant sans parole — sauf le renouvellement tacite de ses consentements —, assigné à quelques expéditions nocturnes sans autre finalité que l’entretien d’un mythe. Voix terne, sous une plume désabusée. L’éveil des consciences n’était pas au programme. Simple déploiement de petites brigades territoriales, répandant en profondeur quelques coups d’éclats sporadiques et de proximité. La stratégie ? Degré zéro : aux brigadistes d’identifier leurs cibles et de les traiter, contre le simple renouvellement de leur adhésion. Degré moins un : butiner, recycler les prises de guerre et exploiter à son profit l’emprise de cette guerre. À tous les niveaux. Jusqu’à l’affrontement fratricide des intouchables. Les rêves ardents, un état d’âme. Le pot pourri qui dissimule les odeurs rances et crasses d’un conflit sans nom, nocturne et anonyme. Le jeu avec le feu, un état de fait. À l’écriture du texte inspiré, fondant et animant le renouveau d’un peuple, s’est substitué une kyrielle de pactes individuels avec les puissances apparentes et fluctuantes du moment. Reste un peuple exsangue, recroquevillé sur sa langue, faute de parole. Et des paroles vacantes empilant les pierres du désert, tant semble vain, désormais, l’empilement des mots. Hier, le don de soi. Aujourd’hui, le deuil des dons. Tragique épilogue. Bénis soient ceux qui ont cru.

Si un jour, l’œuvre de Jean-Pierre Santini suscite assez de curiosité pour qu’on cherche à la rapprocher d’autres parcours littéraires, je suggèrerai de l’éclairer à travers l’exemple de Romain Gary, et notamment Les Racines du ciel… Et que l’Ultimu, alors refondu avec son épilogue, rejoigne le catalogue de ses origines : Gallimard. Simple anamorphose : déplace ton regard, tu verras la figure. Elle est là. Belle. Puissante. Tragique.

[] Xavier Casanova