LACANU DI NAZZACONI

Dans un de nos précédent billet,
on lira avec profit la présentation générale que nous faisons du
Lacanu di Nazzaconi : village typoresque,
de Jean-Félix Cacciamosca.

Aujourd’hui, il est de circonstance d’extraire de cette œuvre un passage où il est à la fois question de passage à l’heure d’hiver, et des particularités locales de la nuit du 31 octobre au 1er novembre.

Lorsque les traditions sont bouleversée au point de mettre en danger les identités, il est toujours une porte de sortie consistant à démontrer que l'on peut sans crainte se fondre dans des rituels venus d’ailleurs

Il suffit, en effet, de démontrer qu’ils ne font jamais rien d’autre que de se couler dans un moule formé depuis la nuit des temps, et que tout se résume, finalement, à un simple glissement dans la dénomination des choses. Parfois même à une pure coquetterie orthographique.




SAVOIR METTRE LES PENDULES L’HEURE

Que personne ne s’y trompe : toutes les interprétations sont dans l’erreur et s’y complaisent. Le correctif apporté par Cliff Jackson Frowstingham est resté lettre morte, bien qu’il fut fondé sur une solide argumentation étymologique propre à faire voler en éclat la lecture que les Lacaniens faisaient de leurs traditions.

Mais, n’est-ce pas le propre d’une tradition que de se transmettre en l’état, et de résister à toute correction apportée par la science ? Ainsi en est-il du passage à l’heure d’hiver, traditionnellement opéré en allongeant d’une heure la nuit séparant octobre de novembre, que des technocrates modernes ont réussi à faire coïncider avec un week-end, préférant ainsi donner une heure de plus au repos dominical, quitte à effacer les antiques manières de célébrer cette heure supplémentaire accordée à la Lune, sans condition, et quel que soit son état à cette date.

À Lacanu di Nazzaconi, cette heure fut jadis appelée « a lunina », comme l’atteste un ceppu notarié en date du 22 octobre 1542, rappelant que les actes ne sont valides que s’ils rapportent l’heure de leur accomplissement, et qu’en conséquence aucun ne le serait s’il était accompli durant cette heure échappant au décompte normal des heures successives de la journée. On ne peut, en effet, rendre compte de ses actes qu’en précisant quand ils surviennent, entre la première et la vingt-quatrième heure d’un jour donné, d’un mois connu et d’une année en cours. À cet égard, la vingt-cinquième heure n’existe pas davantage que l’heure moins un. Se forme donc, une fois dans l’année, une heure dotée de la singulière propriété d’ôter toute valeur au rapport qui serait fait de quelque acte accompli sur son intervalle. Ce ceppu du milieu du XVIe siècle est, manifestement, un rappel.

La coutume à laquelle il fait allusion lui est donc antérieure, trouvant sa naissance dans ce que l’on appelle couramment « la nuit des temps », expression juxtaposant la nuit et le temps dans un passé aussi continu que la nature elle-même, partageant son horreur du vide telle qu’énoncée par le grand Aristote, de même que l’absence de sauts reprise par les évolutionnistes de notre temps. Si hiatus il y a, ce n’est jamais dans la nature mais dans la compréhension parcellaire des choses de son ordre, où dans les exceptions que la culture peut éventuellement glisser dans ses façons de régenter l’ordre des choses. Ainsi en est-il de cette heure bien réelle mais réfractaire à son inscription, faute de trouver sa place dans le décompte du temps tel que répété de jour en jour, de mois en mois, d’année en année et de génération en génération. Elle institue un droit au non droit, répétable mais limité. On consacrera donc cette heure à l’accomplissement d’actes dérogeant de manière transitoire et subtile à ce que l’on tient pour l’ordre naturel des choses.

Quoi ? L’historien est en peine de vous répondre puisque, si on peut tenir chronique de tout et alimenter ainsi les archives de notations jusqu’aux plus dérisoires, rien de ce qui se déroule durant « a lunina » ne peut être valablement rapporté. Tous les notaires qui se sont succédés à Lacanu di Nazzaconi ont baissé la plume avant l’heure et ne l’ont reprise qu’après qu’elle se fut écoulée. Si, faute d’écrits, l’historien est muet, il n’en est pas de même de qui se pique de philologie.

Ainsi en est-il de Jean Chirouble, receveur des postes et donc homme de lettre, qui est le premier à avoir conjecturé la série complète des transformations successives qui expliquent comment « a lunina » — transitant par les forme [a lu’ìna] (élision courante d’une consonne dévorée par l’accentuation exagérée de la voyelle ouverte qui le sonorise) ; puis [a luìn’] (amuïssement de la voyelle finale vampirisée par l’accentuation exagéré de la voyelle qui la précède) ; puis [aluìn] (crase de l’article et du mot, courante lorsque les deux participent à la formation d’un nom propre tendant à être perçu comme une seule unité sémantique) — a évolué jusqu’à donner la forme moderne, figée par une transcription « à l’oreille » conduite par un scripteur rédigeant à la hâte une notice destinée à un guide touristique s’efforçant de montrer au voyageur les efforts accomplis de partout, et notamment à Lacanu di Nazzaconi, pour qu’il ne soit nulle part dépaysé.

Ainsi, sans rien dire de la gestion scripturale et culturelle de l’heure surnuméraire engendrée à date fixe par le passage à l’heure d’hiver, notre rédacteur anonyme a osé « halloween » (antéposition d’un h sans autre fonction que de renforcer la crase en donnant à l’initiale l’épaisseur graphique d’une syllabe ; doublement du ll à valeur ornementale ; fermeture du u en o pour introduire une forme parfaite au centre du mot ; adjonction d’un w pour compenser la substitution de o à u ; transformation du i bref final accentué en i long, audacieusement transcrit d’une manière assurant une prononciation correcte à l’international).

Il ne se trouva personne pour s’en offusquer à Lacanu di Nazzaconi, où tout un chacun est intimement persuadé de longue date que « Cui, tuttu hè totalmentu cum’altrò ». Mieux, on se félicita d’être pareil dès 1542, texte à l’appui.


Jean-Félix Cacciamosca,
Lacanu di Nazzaconi : village typoresque,
op. cit.