Biblios, le dernier roman de Jean-Pierre Santini, est – dans le langage inconvenant de l’industrie du livre –, un « produit dérivé » de L’Ultimu, dont il réemploie le cadre temporel, resserre la géographie sur deux demeures d’Imiza, et concentre la psychologie sociale sur les deux derniers habitants : Samuel Romani et Andria Costa.

IMIZA, DEMAIN. – Ces deux anciens forment un couple complémentaire, où Samuel tient le rôle de l’écrivain compulsif et Andria celui de l’éditeur utopique : le juste nécessaire pour donner corps à la fiction d’une vie littéraire naissant de cette rencontre-là, dont les ricochets réanimeraient une bourgade rurale exsangue sinon déjà morte. Mais, que fait Andria Costa ? Il assigne Samuel Romani au comité de lecture plutôt que de voir en lui un auteur vivant à affecter au vivier des créateurs. Et il se lance dans la résurrection de deux œuvres antiques : Le Sermon sur la chute de Rome, le roman de Jérôme Ferrari, et Bastion sous le vent, le « récit onirique » de Marie-Jean-Vinciguerra.

FILS DE TRAME. – Une évidente intertextualité donne ainsi, empruntés à L’Ultimu, les fils de trame sur lesquels bâtir un autre texte, Biblios, en faisant circuler comme des navettes quelques personnages féminins typiques propres à construire, « par le maillage des mots qui ne mènent nulle part qu’à eux-même » (164), l’intertexte qui, sous l’intersexualité apparente, est l’objet même de ce nouveau roman, où, Jean-Pierre Santini s’incline au passage devant deux de ses contemporains.

JEUX DE LANGAGE. – Une autre intertextualité est sans doute à l’œuvre : à Jean-Pierre Santini lui-même d’en réfuter ou valider l’hypothèse. En effet, dans L’Or est un poison, Jean-Louis Tourné déploie deux jeux de langages – comme dirait Wittgenstein – distincts et incommensurables. L’un, noté en romain, déroule sous les pas d’un enquêteur le récit prosaïque de la mission qui, statutairement, lui commande de qualifier une mort suspecte en meurtre ou en accident. L’autre, noté en italique, se déploie dans une langue réservée d’ordinaire aux poètes et aux prophètes, et dévoile progressivement l’hubris, la démesure qui transcende le passage à l’acte tombant sous le coup de la justice, en drame antique qui, tombant sous le coup d’une pitié absolue, « s’élève au dessus d’un apitoiement passager et arrive à des énergies de compassion, à des surcroîts de vertu et d’humanité, autrement inouïs. » (Sainte Beuve, Port-Royal 3, p. 269).

JEU DE RÔLE. – Biblios offre la même alternance de chapitres typographié en romain et en italique. En romain, le récit prosaïque de la gestion d’un double héritage, immobilier et culturel, conduisant Andria Costa à transformer en maison d’édition une maison d’américain cossue, dont le cœur est, plus qu’un salon de lecture, un mausolée conservant pieusement les livres accumulés une vie durant par une grand-mère à première vue fascinante, mais en fait cloîtrée dans une forme de bovarysme aussi aigu que respecté. Toujours en romain, le jeu de rôles. Andria Costa entre dans le manège des édiles locaux, fait valoir le rôle qu’il se donne, configure à ses besoins celui de Samuel Romani et installe les adjuvants fonctionnels indispensables au fonctionnement de la fiction dans le registre réel du crédible : un machiniste, un livreur et une communicante. Cette distribution sexuelle du travail rencontre la distribution du travail sexuel, dans quelques unes de ses manières diverses de l’accomplir, par devant ou par derrière, gracieusement ou vénalement, avec constance ou par intermittence, à l’année ou en saison, charnellement ou platoniquement, au corps à corps ou à la jumelle…

POLYGRAPHIE. – En italique se déploie, en marge du jeu de langage circonscrit par le jeu de rôle, un jeu de langage autre, réflexif et poétique, noyant le trivial dans un flot quasiment rimbaldien, qui distend jusqu’à son explosion le jeu de rôle, en l’entraînant dans les oscillations de l’eros entre son terminus a quo – la pulsion primordiale , « l’évangile d’avant les mots » (53) – et son terminus ad quem – la mort, omniprésente en ce lieu qui a toutes les apparences d’un village fantôme, d’un tumulus où s’ensevelissent les décombres des temps passés ; où l’amour est un souvenir et non plus la promesse d’une espérance ; où l’horizon est un maquis au milieu duquel erre – comme en ses marécages la Lliorona du Mexique – « Le personnage d'Alice nourri par les référents sublimes des amours mortes » (ibid.). Qu’est-ce donc, alors qu’Imiza, à travers cet italique, sinon Le non-lieu des origines, quand l’auteur écrivait déjà en 1967 « J’ai des impressions étranges d’un seul coup. Une lente rupture. Je sens que j’ai fini de t’écrire. » Qu’est-ce donc que cet italique sinon cette « écriture d’outre-tombe » évoquée au dos du livre ? Qu’est-ce donc que cette tombe sinon l’inhumation précoce d’un destin littéraire en éclosion ? Qu’est-ce donc que cette inhumation sinon le sacrifice d’une vie au profit d’une cause ? Qu’est-ce donc que cette cause sinon un roman collectif où les jeux de langages et les jeux de rôles échoient à des hommes de chair et non pas à des personnages de papier ? Que sont cette langue et ces actes sinon ceux d’un peuple clamant haut et fort son existence, renvoyant à la fiction son assimilation passée et son anéantissement futur ?

INTENSITE. – Une histoire prosaïque se déroule ainsi en romain, qui raconte comment des hommes s’entendent entre eux pour s’accommoder des déshérences de leur âge et de la décrépitude des lieux. Une autre porte en italique la voix sans écho du poète et du prophète, celle qui parle au dessus des murmures ordinaires façonnant a minima les compromis du quotidien, celle qui ressent les trois vraies dimensions de la vie – le dérisoire, le transitoire et le nécessaire –, celle qui ne s’en protège pas en s’agrippant au rituel et ses répétitions comme à la rambarde au bord du gouffre, celle qui voit en ces trois dimensions la mesure même de la liberté, celle qui oppose à toutes les puissances et tous les honneurs du monde le jeu incertain du désir et le jeu infini de l’imagination. « La force paradoxale de cette femme imaginaire qui était toutes les femmes à la fois, c’était sa fragilité même, son absence apparente d’orientation, le fait qu’elle aille en tous sens, déboussolée, mais terriblement présente dans sa quête d’amour. » Faute d’ancrage de son désir dans un jeu de rôle qui l’assouvit et un jeu de langage qui le transcende, la femme se démultiplie en nuée de désirs vibrionnant comme des spermatozoïdes dans la liqueur séminale. Inversion. L’immobilité du lieu d’où s’est échappée la vie conduit le désir figé à féminiser son organe et à le dresser comme un pistil offert aux quatre vents et aux courant marins. 

METAPHORE. – Mais n’est-ce pas l’île entière qui, faute de meilleur accomplissement du désir, ovule dans son coin attendant désormais la saison séminale, en travaillant activement à se donner la passivité la plus favorable à son insémination, espérant que la mer et les airs transportent à elle comme des pollens cette myriade de désirs solvables exacerbés par l’attente des vacances ? Enfermée dans un jeu de rôle où l’hospitalité ne s’offre plus mais se vend, en posant sur la table le bouquet de fleur et la chandelle qui recevront des confidences étrangères ; où le soir on lisse les draps pour offrir aux ébats des autres la page blanche où ils consigneront sinon leurs mots d’amour du moins les traces de leurs actes ; où le matin on froisse sans le lire ce journal quotidien imprimé dans la nuit, en répétant des gestes mécaniques davantage inscrits dans les cycles de lavage que dans la régénération du désir.

ADRESSE. – Alors, ami lecteur, sache que tout ceci n’est que littérature et que deux livres suffisent à t’en dire autant : Le Sermon sur la chute de Rome et Bastion sous le vent. Soumission ? Jérôme Ferrari t’aidera à faire le deuil de ce qui s’efface en te proposant de naturaliser le grand mouvement historique d’inclusion inéluctable et sans cesse recommencé de ta bien faible barbarie, sévèrement décrite, dans une barbarie triomphante, sévèrement annoncée. Révolte ? Marie-Jean Vinciguerra t’aidera à sauter du récit historique au récit onirique : quelles que soient les péripéties qui ont ponctué ton existence et celle de tes semblables, échappe-toi à la vérité historique qu’ils veulent t’imposer en faisant mine de se l’imposer les uns aux autres ou de la tenir des dieux : il n’est de vérité que les rêves fous et les émotions sincères nés du peu de ce que tu as vécu toi-même ; il n’est de liberté que la langue que tu te forges en parcourant le labyrinthe pour le marquer de ton expression. Cette parole t’appartiens.  Ce verbe est « le territoire d’une autonomie garante d’une création littéraire originale ». Contre père et mère. Contre vents et marées.

VEINE. – Mais n’oublie pas L’Ultimu. Ce souffle-là, quasiment biblique, cousait bout à bout sur un même rouleau les fragments dispersés d’une même et vraie prière : un jeu collectif avec les espérances, moitié jeu de rôle et moitié jeu de langage, appelés à se vivifier l’un l’autre, menacés de se pervertir l’un l’autre. C’est ce souffle que reprend Biblios, comme un produit dérivé, où la même histoire inachevée rebondit, mais en étant à L’Ultimu ce qu’un péplum est à l’Antiquité : une œuvre lisible par tous les publics, inspirée d’une somme encyclopédique livrant le témoignage complexe et composite d’un sursaut collectif et tragique. Là sont les pages noircies par Samuel Romani, ses dits et les litanies des siens, consignées dans L’Ultimu.

GRIFFE. – Entends le verbe propre de Jean-Pierre Santini – ce qui est un peu plus fort qu’un style – et sa capacité à conduire de front un sens littéral ancré dans le présent singulier d’un canton rural du Cap Corse, et un sens anagogique – si on veut bien entendre ce terme comme un concept fourre-tout sous lequel ranger toutes les manières dont l’auteur décolle du terre-à-terre pour des sphères plus élevées de la sensation et de la réflexion – au cœur du lien insondable entre la puissance transitoire du désir et de la puissance infinie du langage. « Il s’imposait l’obligation morale d’accorder les paroles aux actes. » (115) Mais, qu’est-ce à dire sinon soit couler ses actes dans une fiction déjà écrite, soit superposer à des actes obscurs la fiction qui les éclaire ? « Histoire et psychanalyse entre science et fiction », comme dirait Michel de Certeau. Et qu’est-ce à faire d’autre que de prendre et d’assumer, perinde ac cadaver, le risque de se projeter trop haut, donc ailleurs, satellisé en « bel objet imputrescible et lent, dans le diamant noir des hautes sphères, cadavre émerveillé qui danse sous les étoiles appelant à lui un peu de leur clarté. » (136)

PERORAISON. – On aura compris, j’espère, que Biblios, « produit dérivé » de L’Ultimu est tout sauf son épilogue. J’y vois plutôt un escalier dérobé par où faire passer vers l’œuvre de Jean-Pierre Santini un public plus large, impressionné par l’architecture monumentale et labyrinthique de L’Ultimu. L’ouvrage est plus léger, en termes de poids mais surtout de thème et de développement. Le cadre est typique : un territoire rural déserté, une maison de maître, un héritier, ses rentes confortables, son oisiveté patente, sa culture probable et ses fascinations littéraires certaines. Tous les ingrédients sont réunis pour qu’il endosse, sans trop de risques, sa panoplie d’éditeur : une machine et son machiniste, un stock et son livreur, un catalogue et sa présentatrice. Le hasard et les circonstances amènent à l’éditeur en titre son double en âme : son comité de lecture. L’oubli étant devenu une nécessité indispensable à la régénération du cycle frénétique des nouveautés et des soldes, les « diamants noirs » se récoltent en passant à la battée le fonds de plus en plus frais des bouquinistes. Sur cet argument simple s’en greffe un autre, universel et plaisant : deux libidos mâles et mûres confrontent leurs ardeurs, leurs beaux restes et leurs manières de les assouvir ou de les consoler. Et c’est dit avec ce qu’il faut de moderne crudité, « a fior di sessu », si je puis me permettre, par ce jeu de mot, de suggérer l’épice plus que d’en dévoiler l’emploi et la saveur. Ami lecteur, c’est assez dit. Tiens le livre comme la battée et cherche toi-même le « diamant noir » : c’est ce qui cristallisera peut-être sous tes yeux alors que, d’une page à l’autre, tu balances lentement Biblios, mélangeant peu à peu le romain et l’italique, le récit qui se déroule et tes pensées qui s’affinent, tes émotions qui s’éveillent et le verbe qui les transcende. Si tu l’entrevois – c’est la grâce que je te souhaite – alors tu sais comment lire L’Ultimu.

[] Xavier Casanova

COUV BIBLIOS

Jean-Pierre Santini, Biblios.
Barrettali : A Fior di Carta, 2014.
(168 pages, 13,00 €)