Fait. Lu le dernier Biancarelli. Œuvre éblouissante, que j’espère en train de graviter sur l’orbite des grands prix littéraires. Il n’y a plus qu’à croiser les doigts et attendre. Une attente que je meublerai de quatre méditations d’après lecture.

COUV ORPHELINS SMALL

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« L’état naturel des hommes,
avant qu’ils fussent unis en société,
était une guerre, et non simplement,
mais une guerre de tous contre tous.  »

Thomas Hobbes, Leviathan, 1651.


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WESTERN. Western, disait le prospectus. Le genre est aussi vaste que les grands espaces qu’il parcourt, et l’imaginaire qu’il travaille. L’Ouest était une frontière en mouvement tracée par des hommes en marche. Un lieu à partir duquel ils pouvaient porter le regard en arrière, vers le vieux monde aristocratique laissé derrière eux, et en avant, vers le nouveau monde où domicilier leurs espérances. Ce qui, dans le dernier quart du XIXe siècle, était l’aube de temps nouveaux, se transforme, dans le dernier quart du XXe siècle, en crépuscule des héros. Le cow boy incarne alors la figure du déphasé, roulant ses mécaniques désuètes dans un monde qui roule désormais sans lui et le met sur la touche. La frontière agissante, entre l’Est et l’Ouest, s’était déplacée du côté du 17e parallèle. Le vétéran gérait tant bien que mal ses névroses de guerre, sans autre vrai public que quelques névrosés de paix astiquant leur colt 45 entre deux films réduisant, sur fond de menace nucléaire, le monde à sa plus simple expression, et la conquête de l’Ouest à sa caricature : l’expression d’une violence sans borne, œuvrée par des individus sans foi ni loi. Pour ligne de partage entre le bien et le mal, dans ce monde noyant ses peurs dans des fictions sanglantes, ne subsiste que l’opposition entre les actes accomplis par nécessité et les actes accomplis par perversité. La violence y est générale, se séparant tout juste entre celle qui se dédouane et celle qui se condamne. Sa représentation microcosmique en fait une question privée, circonscrite dans un récit dont la prégnance tient à distance toute compréhension des enjeux qui agitent et régissent le macrocosme. Ainsi universalise-t-on, en plongeant des personnages stéréotypés dans des histoires répétant au final, comme le western, la plus vieille histoire du monde.

ROMAN NATURALISTE. Le roman naturaliste du XIXe siècle a pétrifié les types corses autour d’observations extérieures conduites sous croyance en la force propre des peuples et de leurs facultés dominantes, confrontée aux caractéristiques de leur milieu et de leur époque, sinon forgées par elles. Quelque bienveillant que fut ce regard — utile pour construire la République, puisqu’il dotait les peuples de vertus confisquées par leurs aristocraties — il n’en n’était pas moins porté de loin, depuis une avant-garde parisienne en train de réviser la chose littéraire à la lumière de la science expérimentale émergente, déplaçant le point d’ancrage de la vérité des textes : ce n’est plus tant la force des sentiments remuant les sensibilités romantiques, que la solidité des observations forçant l’esprit à la raison. Le positivisme fige ce glissement, de l’introspection à l’expérience, en le présentant comme l’expression d’une loi fondamentale guidant les progrès de l’esprit humain à travers les trois stades successifs posés par Auguste Comte : le temps de la théologie, celui de la métaphysique et, enfin, de la science, qui renvoie à tout jamais la théologie et la métaphysique au placard. Donc, Dieu est mort, résume Nietzsche. Voilà, donc, ce que sont les « orphelins de Dieu » : des êtres ambivalents, triomphants quand la science et la technique sont avec eux, ou anéantis quand elles brisent à coups d’hypothèses et d’expériences leurs dieux et leurs héros d’autrefois.

VIOLENCE INCARNEE. Né avec la science naissante du fait social et observé en naturaliste, le type corse devient un stéréotype aussi solide que celui que les paléontologues tissent autour du Tyranosaurus Rex en l’extrapolant de ses os et de ses dents fossiles. Ce qui mérite révision. Et c’est très habile d’y procéder en reprenant la plume naturaliste, mais dans la perspective interne d’un fin connaisseur de sa propre « nature » et de sa propre histoire. Histoire ponctuée de violence, personne ne le démentira. Mais qui peut être revue en évitant de faire de la violence l’expression d’un caractère typé, endémique et spécifique, pas plus que la conséquence d’un rapport de classe exacerbé, né de rapports de production dissymétriques. Il y a plus archaïque et mieux partagé : les rapports de prédation. Ils ramènent la violence à ses origines : l’expression d’un antagonisme entre deux forces vitales, dans laquelle s’engage la capacité de chacune à conserver son intégrité, sinon à accroître sa puissance, en jouant l’évitement, l’affrontement ou la coalition. Comme dirait un ami programmeur, l’algorithme est d’une simplicité biblique, et se complique à peine en y ajoutant la coalition sur le dos d’autrui, victime partagée, ennemi commun ou bouc émissaire. Sous la plume de Max Weber, la science naissante du fait social donne un nom à ce tableau : anomie, absence de normes. Le terme est introduit dans Le Suicide (1897), un ouvrage où il montre que le taux de suicide augmente dans les situations caractérisées par une désagrégation des normes régulant les conduites et encadrant la satisfaction des désirs, tandis que ce taux baisse dans des périodes de troubles publics à caractère révolutionnaire. Perte angoissante des repères, contre exaltation à en forger de nouveaux. Sous cet éclairage, les « Orphelins de Dieu », dans leur Voyage au bout de l’enfer, illustrent bien plus que la perte de leur père céleste. S’évanouissent aussi leurs repères terrestres. Effacement de l’Histoire.

AMNESIE DU SURVIVANT. Cette histoire nous rappellerait combien nous sommes tous, d’où que nous venions, des lignées de survivants, porteurs d’un génome qui est passé à travers les massacres ayant ponctué la marche de l’humanité. Certains de ces massacres ont eu la chance de tôt se transformer en grande tragédie fondatrice, comme la Révolte des Gueux (1568), un soulèvement qui, après huit décennies de guerre, conduira les Provinces-Unies à l’indépendance (1648). D’autres ont eu la malchance de ne rien fonder d’autre qu’une aigreur durable, le goût amer des espoirs déçus, qu’ils se soient dilués dans la force fascinante du vainqueur ou dans les faiblesses inavouables du vaincu. Orphelins de Dieu propose, par l’innocence réflexive d’un acte d’imagination, un retour romanesque à la violence brute, au massacre en cours, qu’aucune force collective ne semble pouvoir arrêter. Massacre de basse intensité d’hommes condamnés à gérer eux-mêmes la violence interne, à répondre coup pour coup aux agressions, et à poursuivre par la vengeance les agresseurs ayant outrageusement pris le dessus. Massacre de haute intensité d’hommes entrainés dans la guerre qu’on leur fait ou qu’on leur fait faire. La première est claire, n’appelant que la défense. La seconde est aussi obscure que toutes les entreprises faites pour le compte d’autrui, sauf les bénéfices tangibles qu’elles procurent, en soldes ou en rapines, et les bénéfices symboliques qu’elles produisent, en suscitant un surcroît d’estime ou un excès de crainte.