COUV ORPHELINS ARCHEOLOGIE

Orphelins de Dieu, le dernier Biancarelli, fait son chemin à grand train. De présentation en dédicaces et de chronique en critique, se tisse autour de l’œuvre son aura, qui rayonne déjà. La dimension mythique de ce roman était déjà évoquée dans la présentation de l’éditeur, qui l’assimile aux grands récits fondateurs. Aucun commentateur ne dément ce point. Emmanuelle Caminade l’appuie et parle d’une œuvre « ravivant chez le lecteur les plus grands récits mythiques de l’Antiquité ». Jean-Guy Talamoni le sous-entend, parlant de « tristes héros d’une épopée en décadence ». Au demeurant, si la dimension mythique est admise, elle est très peu commentée, les analyses éclairant avant tout la hauteur littéraire et la profondeur historique.

Mythe. — Au cœur du mythe, un frère et une sœur, donc deux êtres différenciés des autres par leur appartenance à la même fratrie, et différenciés entre eux par leurs sexes opposés. Un trauma, une blessure, vient accroître cette différenciation : le frère est diminué dans son corps et son énergie physique, tandis que la sœur est augmentée dans son âme et son énergie psychique. Cette différenciation joue par rapport aux autres : ils deviennent, l’un en plus et l’autre en moins, des individus à part. Entre eux deux, elle joue comme une inversion de rôles, et la révélation de ce qui distingue le pénis (petit bout de viande), du phallus (sceptre, outil ou arme) : c’est elle qui se dresse, tandis que le frère se ferme. Il se retranche dans son monde. Elle sort affronter le monde. Et le monstre. Non pas en séduisant, mais en négociant, outre les services d’un tueur, son introduction comme frère d’arme dans la fraternité virile des guerriers.

Trauma. — Le frère a été mutilé. Mutilation vile : elle ne vaut pas inscription héroïque sur son corps d’une citation à l’ordre de l’épopée. Blessure sordide : une simple rapine qui, œuvrée par des dégénérés, a dégénéré. Agression endogène : coups portés par des congénères. Lésion essentielle : la langue coupée et le visage lacéré, soit le vecteur de la culture estropié et le porteur de l’identité déchiqueté.

Famille. — Le frère et la sœur sont tout sauf des enfants gâtés se jalousant les bonnes grâces parentales. Les parents sont morts. La différenciation née du trauma remplace les rivalités possibles par de la dépendance certaine. Ils ne joueront plus, en guise de présage, à compter les vautours, comme Romulus et Rémus, au risque de se quereller à mort. Les vautours sont déjà passés. Ils n’ont pas écrit un oracle dans le ciel, mais désigné et déchiré leur proie. La blessure, loin d’engendrer la commisération, déclenche d’autres violences. La parentèle et le voisinage s’émeuvent, mais à la manière d’un carnassier repérant dans le troupeau la brebis qui boîte, la proie facile. Ici, deux jeunes orphelins, dont une fille et une gueule cassée. Quatre indicateurs de faiblesses, donc de bons coups à tenter. On est loin d’un monde où on soupèse le fait divers en termes de laxisme ou de la sévérité de la justice. Nous sommes dans « l’état naturel des hommes » évoqué par Hobbes dans son Léviathan. On y subodore simplement les coups faciles. Les coups tordus supposent déjà un minimum d’ordre institué.

Noms. — Le frère est surnommé Petit Charles. Inversion de Charlemagne, le père de l’instruction dans la légende scolaire, ou du Grand Charles, le père de notre actuelle Constitution. À cet égard, le petit est celui qui est passé au travers des bienfaits promis par les grands. La sœur, Vénérande, porte un prénom rare et étrange, sonnant comme un adjectif verbal : qui vénère. Lire donc ce qu’elle accomplit comme une vénération. Le héros est dénommé Ange Colomba, alias L’Infernu. Bel oxymore tissé entre un patronyme à connotation pacifique, renforcé par un prénom aux connotations célestes, et le surnom proprement maléfique. Ainsi, le talisman noué au bras du nouveau-né n’aura été qu’une illusoire bénédiction, un vœu pieu, un pur fantasme. Le tout anéanti par les hasards de la vie, en sa manière singulière d’extérioriser l’intériorité et d’intérioriser l’extériorité, comme aurait dit Piaget. Ce qui vaut aussi pour la violence, qui peut être aussi bien le caractère de l’individu que la caractéristique de son milieu.

Quête. — Vénérande part à la chasse au dragon bigleux. Trop petite, elle a besoin d’aide. Elle ne monte pas au château trouver le Prince, elle descend dans un « cul de basse fosse » trouver le brigand. Elle ne le séduit pas : elle le provoque. « Si j’étais un homme, je sais bien comment je ferais. » Elle lui demande d’user de sa virilité en engageant, pour elle, un combat avec un autre homme, dans une transaction où elle ne se donne pas elle-même en gage, mais engage les sommes récoltées en ayant déjà mis quelques unes de ses propriétés en gage. Elle dresse ainsi la topologie de ses défenses, entre ligne intime infranchissable et ligne « extime » modulable et monnayable selon les circonstances. Le brigand est d’abord Sphynx, mais Sphynx éberlué par la question qui lui est posée. Par son audace, cette question va raviver le Phénix qui sommeille en lui, mais un Phénix un peu spécial qui renaît quand il s’enflamme, et sera finalement rongé par le feu intérieur accompagnant sa mission, la dernière. Phénix en phase terminale, il ne crache pas le feu mais pisse le sang. L’Infernu prend Vénérande pour fille spirituelle et, au long de son périple, lui déroulant sa propre vie, lui transmet son testament philosophique : inutile d’aller, comme Er l’Arménien, jusqu’au séjour des morts pour témoigner de l’enfer. On le fait tout aussi bien en revenant vivant du champ de bataille. « Rappelle-toi, Vénérande, comment tout a commencé. »

Crudité. — Le mythe est au roman ce que, chez Lévy-Strauss, le cru est au cuit. La première notion ne peut se former à la conscience que si la cuisson a été expérimentée. De la même manière, la crudité du mythe n’est rien d’autre qu’une manière de le servir à l’état brut – aussi probablement indigeste que surement insipide – à des lecteurs accoutumés aux longues cuissons préalables, et à son service à table à la sauce aède ou conteur, pour ne retenir que les plus anciennes saucées. Mais, qu’est-ce que la profondeur d’un texte si ce n’est sa capacité à véhiculer, par l’élan du style et l’entrain du récit, la trame de problématiques humaines aussi vieilles que notre vieux monde ? Et qu’est-ce, alors, que son efficacité, si ce n’est sa capacité à laisser ces vieilles trames transparaître sous les drames d’aujourd’hui ? Et qu’est-ce que sa polysémie si ce n’est le jeu complexe de tous les registres – littéraires, historiques et mythiques – convoqués dans son écriture et déployés dans ses lectures ?

Exemplarité. — Un proverbe chinois dit « Quand le sage désigne la Lune, l’idiot regarde le doigt. » L’idiot que je suis regarde effectivement le doigt, et s’étonne de sa capacité à pointer dans la bonne direction, comme de celle d’y diriger le regard des autres. L’idiot que je suis y voit une maîtrise de l’espace tridimensionnel et une capacité à y instituer un regard commun. Le vécu, combien de dimensions ? Douze, mon général. Quatre pour les choses physiques. Autant pour leurs représentations matérielles. Guère moins pour l’image mentale que nous en construisons. Cela, sans compter les jugements que nous portons sur tout, en bien et en mal. Alors, bravo Marco ! Ce n’était pas chose facile que de transformer à ce point du manichéen en multidimensionnel, dans un texte qui « transcende le réel », comme le dit Emmanuelle Caminade. Mais, sait-on jamais… Peut-être y a-t-il effectivement mieux que la violence poussant à la violence : la violence poussant à la transcendance. Mais il semble quasiment certain qu’il y a pire : la transcendance poussant à la violence.

[] Xavier Casanova