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Lecture de la notice. — Le texte de présentation, figurant au catalogue et au dos du livre, me fait l’effet d’un de ces résumés qui, dans une étude de cas bien ficelée, pose d’entrée de jeu les grandes lignes d’une situation et de ses enjeux : le surgissement de l’amour dans l’oisiveté confortable et cultivée d’une retraite de fraiche date, rurale et fonctionnaire. Mais le catalogueur ne s’en tient pas aux données, il ajoute un jugement laissant entendre que tout ce qui va advenir dans ce livre — qu’il vous invite à lire — se résume à la rencontre fortuite et tardive de deux profils barbotant dans les mêmes eaux, avec une faible chance d’y voir et d’en faire la même chose : l’artiste et l’esthète.

Sans doute, le rédacteur se perçoit-il lui-même en professionnel du discours esthétique jaugeant les productions artistiques, transformant ainsi la confrontation brutale et clinique des vieilles testostérones et des vieux œstrogènes en haussant au niveau cérébral leurs expressions pelviennes, comme si, plus fort que la raie des fesses, jouait le sillon séparant les cerveaux gauches et les cerveaux droits en deux mondes aussi incommensurables que complémentaires. C’est ainsi que l’on embourgeoise les manœuvres complexes du désir et les entortillements qui en résultent, pour les offrir à lire comme choses tombant, avant toute autre chose — et tous sexes confondus —, sous le coup d’appréciations littéraires.

Préconisation spécifique. — Ici, soyons plus direct et plus directif que ce pavé introductif plutôt lancé dans les nuages du fantasme social que dans la mare du désir concret. Ami lecteur, avant de lire Sanguine, mets le doigt sur ta date de naissance. Si tu es né avant 1954, range le livre au cellier, à côté de la bonne bouteille de vin de garde que tu te réserves pour tes soixante ans. Le livre est déjà mûr, mais pas sûr que tu le soies assez. Attention ! Ne prends pas ton soixantième anniversaire pour le top départ de la lecture : c’est celui du dernier temps de ta maturation. Tu sais que tu as Sanguine à portée de main. Un peu comme un gilet gonflable couleur rescue qui va automatiquement te tomber sous les loupes de lecture en cas de dépressurisation de la vie affective. Ne lis pas. Attends d’abord de ressentir la dépression. Où les turbulences d’un nouvel atterrissage au shaker dans le cocktail sentimental. Là, tu es mûr. Mélancolique. Tu peux lire. Donc, tu dois lire. Surtout si tu as l’expérience — vécue en direct ou soutenue à distance — d’un village exsangue reconverti dans la culture extensive des solitudes honorablement pensionnées, et des acrobaties sentimentales qui, parfois, en résultent.

Prescription singulière. — Or, il se trouve que j’ai un ami en train de faire l’expérience du retour au bled à la soixantaine, dans une localité de montagne enclavée dans le souvenir déjà bien estompé de ses effervescences d’antan ; faisant, lui aussi, l’expérience de la relation amoureuse entre un rural et une citadine. J’ai lu Sanguine. Je lui en ai aussitôt prescrit la lecture, à titre de médication et de méditation. Il y avait, en effet, dans cet ouvrage, suffisamment d’ingrédients qui se recoupent avec son vécu singulier pour provoquer une lecture guidée par l’identification à la situation, plutôt que par des jugements esthétiques portant sur les qualités littéraires de l’œuvre, son style et son récit. Or, c’est bien la mécanique complexe de l’identification, qui est au centre de ce bref roman, à l’écriture simple. Les effets lyriques sont, en effet, assez discrets pour ne pas brouiller et déformer ni l’image qu’il donne du cas rapporté par l’auteur, ni le miroir qu’il tend au cas, plus ou moins similaire, apporté par le lecteur.

Remarque générale. — L’univers des lettres est aujourd’hui cloisonné, séparant, dans la restitution écrite du fait humain, la littérature romanesque et la littérature scientifique. Chacune instaure son propre régime de validité et ses modes de légitimation permettant de séparer le vrai de l’ivraie, à coup de jugements esthétiques pour les uns et épistémologiques pour les autres. Or, « la communication du sentiment crée un domaine objectif » (Ducommun, 2011)*,  tombant sous le coup de ces deux ordres de jugements. Les sciences de l’homme ne s’alimentent pas que d’observations cliniques, elles puisent aussi dans la « vérité un peu détaillée », comme a dit Stendhall, que livrent les romans. Inversement, le roman s’enferme rarement dans l’art pour l’art, laissant généralement la place, au delà des appréciations esthétiques, à leur interprétation à la lumière des sciences humaines. Certes, Sanguine n’a pas la force d’une pièce littéraire offerte et ouverte, comme Nimu ou L’Ultimu, à une multitude d’exégèses. Ce n’est cependant pas avec faiblesse que ce roman déploie, dans un récit dépouillé de tout lyrisme, une histoire sentimentale qui, sous sa banalité pimentée, pose une multitude d’ingrédients exemplaires, et à ce titre transposables. Soit vers des situations similaires, qu’il éclaire. Soit vers des constructions théoriques, qu’il illustre, notamment celles qui se tissent autour de la notion d’identification et la diversité des mécanismes qui la sous-tendent. Sanguine en permet, en effet, une exploration très ouverte à travers la multiplicité des jeux de miroir à l’œuvre dans le roman, selon que le regard du personnage principal porte sur le voisin, sur l’amante, sur la confidente, ou encore sur le lieu de vie, dont le nettoyage objective un grand ménage sentimental accompli comme un travail de deuil. Remarquable, à cet égard, la manière dont l’amant, menacé de vivre la perte de l’être aimé comme une amputation, voit cette angoisse s’effacer au fur et à mesure que l’amante rend visible son mode propre de possession de l’autre, symboliquement démembré et incorporé en pièces détachées à son désir fantasque et singulier.

SANGUINE DETAIL[] Xavier Casanova

Jean-Pierre Santini, Sanguine,
Ajaccio : Albiana, 2014.
120 pages, format 140x220, 17,00 €

NOTARELLA
* Alexandre Ducommun, Fragments philophoriques à l'usage des survivants : Petit précis d'humanités résiduelles. Ghisonaccia : La Gare, 2011. p. 54