TARRA VISUEL ARTICLE

Le 14 septembre dernier, l’éditeur et écrivain Jean-Pierre Santini lançait un appel à la mobilisation d’artistes et d’auteurs corses contre le racisme et la xénophobie. En un temps record, trente cinq textes ont été réunis et versés à la publication d’un ouvrage collectif au titre explicite : Tarra d’accolta : a corsican bookmob : 35 auteurs insulaires contre le racisme et la xénophobie.

Entre le lancement de cette « bookmob » et la sortie du recueil, nous avons tous été frappés de plein fouet par l’annonce des massacres insensés du 13 novembre. Stupeur, tant la secousse est intense. Attention exacerbée. Recherche et partage effréné d’information. Perméabilité accrue aux émotions. Participation aux actes de gestion collective de l’angoisse. Entrée dans le deuil. Hommage aux victimes. Direct. Simple. Projection de soi au cœur du drame. Parmi cent trente d’entre nous sauvagement assassinés, arbitrairement, sans autre raison que de nous atteindre tous, sans distinction. Parmi trois cent cinquante blessés par balle, dont certains mutilés à vie. Parmi le millier de personnes ayant vécu l’horreur en live et en direct, ou l’ayant découvert sur place lors de leur intervention. Qui pouvait imaginer un traumatisme aussi massif et partagé ?

Un événement d’une telle gravité, d’une telle intensité dramatique, moins d’un an après l’attentat contre Charlie Hebdo, marque nécessairement une rupture, un avant et un après. Que va-t-on pousser en avant dans cet après ? Un « Patriot Act » à la française à faire naître du concept on ne peut plus flou de « terrorisme de guerre » ? Un état d’urgence compréhensible dans l’urgence, mais sitôt étendu à trois mois, comme une bonne aubaine – plébicitée par les sondages – avant la tenue d’une conférence internationale sur les changements climatiques ? Accepter, comme dans une vente forcée, d’échanger liberté contre sécurité ? Démocratie contre protection policière ? Solidarité contre suspicion ? Métissage contre « limpieza de sangre » ? Dialogue des cultures contre choc des civilisations ? Maturité et responsabilité politique contre abandon du pouvoir aux mains de petites coteries d’experts se cooptant entre eux ? Et désignant finalement eux-mêmes l’homme providentiel chargé de gérer la grande peur consensuelle ?

Une semaine s’est écoulée. C’est suffisant pour sortir sinon des larmes, du moins de la stupeur et faire le tri entre les gestes de sauvegarde et de riposte immédiate, et le retour à la raison. C’est suffisant pour s’écœurer encore plus des récupérations obscènes, qui ont de moins en moins l’excuse de la réaction à vif. C’est suffisant pour reprendre le cours normal des choses, et continuer à faire en sorte que chacun trouve sa place aussi paisiblement que possible dans un monde qui exacerbe les antagonismes extrêmes pour faire croire à la normalité des compétitions économiques. C’est suffisant pour continuer à faire le choix de la compréhension, contre tous les raccourcis commodes déguisés en pensées éternelles, contre toutes les simplifications abusives déguisées en évidences. C’est suffisant pour affirmer qu’à trop éclairer le fondamentalisme religieux on laisse dans l’ombre un fondamentalisme politique prônant le retour à un ordre social éculé prêt à gommer trois siècles de batailles de la pensée et de combat des peuples pour imposer la démocratie, contre les lois descendues du haut d’un petit panthéon où une poignée de nantis tirent les ficelles en accaparant à leur profit les avoirs qu’ils accumulent, les savoirs qui les arrangent et les pouvoirs qui nous écrasent.

Une semaine s’est écoulée, et je pense aussi aux musulmans qui m’entourent, à leur tristesse, à leurs doutes, à leurs craintes, et à l’obligation de se justifier devant les imbéciles et les tordus de tous bords, en fermant les yeux sur les graffitis sordides qui surgissent sur les murs, comme sur les insanités répandues sur les réseaux sociaux. Les mettre globalement à l’index, du côté des coupables et non pas des victimes, c’est tout simplement les livrer sans défense à ceux qui s’attachent à effacer l’histoire même de l’Islam en prônant le retour aux siècles des Salafs, les premiers successeurs du Prophète, à travers une interprétation de la Charia ressuscitant la brutalité sanglante du Moyen-Âge, en habillant de théologie le salafisme, qui n’est qu’une idéologie parmi les pires des idéologies, où le quiétisme et le jihadisme ne sont que les deux faces de la même main.

Il y a 30 ans, Jean Amrouche préconisait l’ouverture à Strasbourg d’une Université théologique islamique. Il n’a pas été entendu. La proposition est tombée dans le déni ordinaire effaçant tout ce qui, en France, concerne l’Islam. Malgré le nombre de travailleurs et d’intellectuels musulmans partageant de longue date notre citoyenneté : au mieux, on leur offrira le droit de se faire oublier. Malgré le poids, la finesse, l’ancienneté et l’érudition de nos orientalistes : au mieux, on aura écouté ceux qui pouvaient apporter aux collections des musées ou au catalogue des folklores quelques belles pièces indigènes. Cadre de lecture indigent, produisant, par exemple, lors de la destruction de mausolées à Tombouctou (2012) un mix creux et inopérant d’indignations patrimoniales et de dénonciations de crimes de guerre, quand il eut été plus parlant de répondre par une fatwa [1].

À cet égard, ce n’est pas en renforçant la tutelle du Ministère de l’Intérieur sur les institutions musulmanes qu’elles seront en état de produire mieux, plus audible et plus fort que des indignations de circonstance décalquant très exactement ce que tous les responsables politiques savent si unanimement décalquer. Sans autonomie, la parole est aussi vaine que celle des guignols, des pantins et des perroquets. Ce que savent très bien tous ceux qui œuvrent à réduire par la peur le champ du pensable et du dicible en enfermant tout le monde dans le dialogue borné de la terreur et de la contre terreur. De la théologie comme de la laïcité ne subsistent alors que leurs effets pervers : une distribution généralisée d’anathèmes et de condamnations où chacun sidère l’autre et les siens plus qu’il ne libère qui que ce soit.

[] Xavier Casanova

Collectif
TARRA D’ACCOLTA
a corsican bookmob
35 auteurs insulaires
contre le racisme et la xénophobie
Barrettali : À Fior di Carta Editions, 2015
Broché, 256 pages, format 148x210
15,00 €
ISBN 979-10-95053-03-3

NOTULINE
[1] De telles condamnations morales son inopérantes, étant interprétées comme relevant d’une réflexions à l’occcidentale. Voir : « Comment la loi islamique peut s’attaquer à Daech »