FESTA DI A NAZIONE

En ce 8 décembre 2015, la fête de la nation corse se projette sur la défaite de la nation française, si on veut bien admettre que cette nation s’est formée avec le rejet de la société d’ancien régime et le projet de construire une société fondée sur la liberté, l'égalité et la fraternité ; une société réalisant à grande échelle, et durablement, ce que la Corse avait réalisé en s’affranchissant de Gènes et de sa république marchande. Triste spectacle que ce raz-de-marée réactionnaire submergeant la Terre Ferme, au point de prendre le pouvoir dans ces nouvelles régions dont les contours flous et fous effacent l’histoire des territoires, au nom des statistiques et d’une raison supérieure à peine partagée par une minuscule coterie de grands décideurs ayant la main sur les algorithmes.

Dans ce tableau de fuite collective en avant, entraînée par la fuite en avant d’une droite revancharde ayant allègrement puisé dans les folies de l'extrême droite le discours déguisant ses dépits en radicalisation ; par la fuite en avant d’une gauche ayant allègrement puisé dans la boîte à outils de la droite les même instruments d’oppression financière et policière, et le discours qui accompagne leur administration, la rigueur et la sécurité. Voilà comment en quelques années la liberté, l'égalité et la fraternité se sont transformées en soumission commune aux lois opaques d’un nouveau capitalisme triomphant assurant sa dominantion en distribuant généreusement à tous la peur du lendemain. Et voilà ce que donne la peur du lendemain, à force de se répandre comme une réalité à travers la double expansion jamais contenue du chômage et de la précarité, à force de se répandre comme un fantasme à travers le doigt tendu vers les minorités suspectes, entre prévilégiés protéges par statut et surnuméraires à reconduire à la frontière.

La Corse fait figure d’exception. En dehors de zones très circonscrites dont la géographie singulière mérite d'être analysée, le score du Front National est quasiment dérisoire. Les facteurs de cette inertie salutaire sont multiples. Trois me sautent aux yeux.

Premier facteur. – La Corse est restée intacte dans la grande opération de charcutage ayant engendré des monstres géographiques prêts à se transformer en monstres politiques. Ce grand charcutage a bouleversé les règles du jeu, fragilisé les équilibres de proximité et la lisibilité des actes électoraux qui en résultent, et augmenté par voie de conséquence l'élasticité de l'électorat vis-à-vis des thèmes généraux agités par les idéologues et répercutés par les médias.

Deuxième facteur. – La crise n’affecte pas de la même manière des populations qui y sont de longue date acoutumées et des populations pour qui il s’agit de l’effondrement soudain de leur cadre de vie, comme ça a été le cas avec toutes les fermetures d’usines liées à des regroupements ou des déocalisation. À cet égard, le fait industriel n’ayant jamais touché la Corse, elle peut aujourd’hui se réjouir de ne souffrir qu’indirectement de la désindustrialisation. Ses rares petites usines ne sont que de vieux souvenirs parfois transformés en outils culturels. Elle n’a pas fourni de manière massive des cohortes d’ouvriers spécialisés rejoignant les mines, la sidérurgie ou les chaînes de montage.

Troisième facteur. – Ce qui, en terre ferme, s’est massivement effondré, c’est la possibilité de recycler l’énergie du désepoir dans une utopie en marche, et la promesse de lendemains qui chantent. On ne courbe pas l’échine de la même façon dans les situations transitoires permettant d’accéder à un mieux vivre – pour soi-même, pour ses enfants –, où dans des situations définitives, parce que l’on est porteur de stigmates impossibles à effacer, ou parce que l’on est face à un avenir tout tracé, aussi sombre qu’immuable. À cet égard, même si elle est diversement partagée, la Corse est encore porteuse d’une utopie, ancienne, toujours présente dans les esprits, que les siècles de domination française n’ont jamais laminée, qui ne s’est jamais totalement dissoute lors de sa fusion dans les grandes utopies qui ont animé la France, entre Révolution et Résistance, qui s’est réveillée avec le Riacquistu, qui s’est radicalisée dans la lutte armée, qui s’est reconfigurée en combat politique ouvert, qui s’est renforcée dans les succès électoraux, et qui s’est partagée bien au-delà de la famille politique qui la porte à bout de bras depuis plus de quatre décennies. Cette utopie vivante est la meilleure protection contre le désespoir et contre le refuge dans le néant des slogans vides et ronflants d’une extrême droite aigrie rêvant de ne donner rien d’autre à une République moribonde que son coup de grâce. Quelle que soit la composition de la future assemblée de Corse, cette utopie perdurera, sauf peut-être un ou deux strapontins dépliés comme effet secondaire du vide politique hexagonal. Sauf à imiter la « bête immonde » en pensant, comme certains en ont fait l’amère expérience, que c’était le meilleur moyen de lui piquer des voix. Sauf à foncer tête baissée dans la résolution des problèmes que l'extrême droite : elle ne les agite pas pour les résoudre mais pour les utiliser. Alors, « Garde-toi d’imiter le singe, il se prendrait pour un homme », dit le proverbe chinois. Et garde ton utopie vivante !