GRAFFITIS FLAG

Le 14 septembre dernier, l’éditeur et écrivain Jean-Pierre Santini lançait un appel à la mobilisation d’artistes et d’auteurs corses contre le racisme et la xénophobie. Dans son ouvrage U Fronte turchinu, il alertait déjà sur notre perméabilité aux thèmes xénophobes agités par la fachosphère, et à la transposition à la Corse d’une thématique populiste et démagogique appliquée à une France mythique, dont l’identité nationale serait en voie de dissolution dans des identités allogènes grossissant sous l’effet de vagues d’immigrations massives. Tableau apocalyptique d’une décomposition, que Zemmour figera en suicide, et Houellebecq en soumission. Il avait fait ses observations d’une part en se noyant dans la masse des supporters échauffés par l’arrivée de Bastia en finale de la Coupe de la ligue, et d’autre part, en écoutant, tout aussi effaré, les propos des « patriotes » réunis, à son appel, à Sant’Antone di a Casabianca, pour une Consulta Naziunale. Sa mobilisation contre la fachosphère était crédibilisée par des incidents récents et largement commentés, notamment l’incident de Prunelli-di-Fiumorbu.

Le 14 septembre dernier, son appel avait pour objectif d’inciter toutes les listes faisant campagne pour les élections régionales à ne pas éluder la question du racisme et de la xénophobie. Cette campagne a eu lieu, et il n’y aura eu que les candidats du Front National à remuer – étiquette oblige – le spectre de l’immigration. Quant aux ambiguïtés décelées dans la profession de foi de Corsica Libera, on n’en trouve plus trace, ni dans les serments, ni dans les discours d’investiture.

Oublions, donc, les alertes d’avant les élections, et projetons-nous sur la nouvelle page ouverte par les résultats. La première, telle qu’elle se lit dans les discours d’investiture, est très profondément ancrée dans les fondamentaux de la République, au sens universel du terme, et dans les vertus de la démocratie. Cette appréciation n’est nullement démentie par les premiers commentaires livrés à chaud par les têtes de listes des deux principales formations d’opposition. Une défaite sans amertume signale la victoire des principes communs derrière lesquels tous se rangent, vainqueurs et vaincus. La transition est ainsi bien assumée, même s’il est vrai qu’elle a un caractère transitoire puisqu’elle n’ouvre jamais que sur un mandat de deux ans.

L’histoire très courte de Tarra d’accolta avait déjà été marquée par les massacres du 13 novembre, qui nécessitaient de reconsidérer sa raison et sa façon d’être à la lumière des faits, de l’émotion foudroyante qu’elle a déclenchée, des réactions politiques qui ont suivi, et des effets sur une opinion largement abreuvée de débats et de diatribes plaçant l’immigration et la sécurité au dessus de tous les problèmes du pays. Bien que ce soit sur un tout autre registre, Tarra d’accolta est bien placé à nouveau face à un événement marquant sans conteste un avant et un après, avec l’accès des nationalistes à la tête de l’assemblée de Corse. D’une certaine façon, la mission est accomplie, même si elle n’est pas achevée, puisqu’il s’agissait de faire entendre une inquiétude, en la manifestant sous la forme d’une « bookmob » sollicitant des auteurs, réunissant des textes, les mettant en livre et organisant sa diffusion à travers une série de réunions publiques doublées d’actions en direction de la presse.

Aujourd’hui, il convient de prendre un peu de recul, à la fois à l’égard du passé qu’à celui de l’avenir. Dans un passé assez récent, nous ne sommes pas les premiers à avoir lancé un tel cri. Nous ne faisons que réactualiser celui lancé naguère par Ava basta, et c’est dommage d’avoir laissé dans l’ombre son texte fondateur, qui méritait d’être rappelé en tête d’une démarche comme la nôtre. C’eut été rappeler combien il est important, dans de tels domaine, de ne jamais baisser la garde ; combien il est important, quand on relève la tête, de ne jamais se croire seul et encore moins le premier à l’oser. Dans un avenir immédiat, il serait tout aussi dommageable de faire comme si nous étions une avant-garde devant attirer les autres à sa lucidité. La diversité des textes manifeste avant tout un sentiment profond, largement partagé, en alerte, prêt à l’éveil ; davantage  qu’une vision précise du problème, aiguisée par la réflexion, durcie par l’expérience et éprouvée par les engagements. Réjouissons-nous, simplement, de constater qui, si nous partageons si bien entre nous nos inclinations communes, c’est qu’elles sont largement partagées un peu partout in tarra d’accolta.Nul besoin de manifeste ni de guide d’action pour qu’au bon moment les portes s’ouvrent ou les rangs se resserrent : ce n’est rien de plus que le sac et le ressac naturel de la paix.

Mais il y a aujourd’hui, nés en politique, des mots qui circulent donnant une valeur sublime à l’insignifiant : pérenniser en est un. Que pérenniser de notre mouvement ? Nous serions comme tous ces comités de lutte mobilisés dans la crise et qui ne se débandent jamais au retour au calme, parce qu’il y a des choux gras à se faire lorsque la peur est encore tenace et la menace déjà lointaine. Choux gras, puisqu’il suffit alors d’entretenir la peur. Nous serions peut-être aussi un des rouages de ces appareils qui grossissent très exactement au même rythme que le problème qu’ils résolvent. Choux gras, puisque les moyens augmentent à proportion de l’échec.

La crainte initiale était de voir apparaître, dans les discours et les professions de foi des dernières élections, des thématiques inspirées de celles qu’agite l’extrême droite, française et européenne, ce qui aurait eu pour effet de donner libre champ aux actes et aux propos ouvertement racistes notés à diverses occasions. Crainte apaisée. Il faudrait être particulièrement retors, malhonnête et malintentionné pour lire, dans les textes prononcés le 16 décembre à l’assemblée de Corse, autre chose qu’un retour aux fondamentaux de l’idée républicaine. C’est sur cette ligne de départ qu’il faut se replacer.

Alors, demandons-nous où est notre expertise collective et ce qu’elle peut apporter à l’expertise des autres, et alors nous serons utiles. À quoi ? À faire vivre, avec d’autres, un peu de rêve et d’espoir, dans une utopie en marche. La Corse en est une. Si sombre qu’ait été son histoire, et si dures ses contre-utopies.

[] Xavier Casanova