SANTINI NATALUCCIU

Décidemment, Jean-Pierre Santini n’est pas prêt à lever le pied, ajoutant en ce début d’année un nouveau titre à sa bibliographie luxuriante. Qui aurait cru à une pause ? Après U Fronte turchinu, Un petit commerce de nuit, et la conduite de Tarra d’accolta – qui, plus qu’une publication, est une véritable « bookmob » – voici donc Natalucciu : Sintinella di a memoria.

L’ouvrage est modeste, au vu du nombre de pages. Il n’en est pas moins ambitieux dans ses intentions, puisqu’il accorde de fait à L’Ultimu le statut de bible d’où extraire des morceaux choisis, comme on extrait une mélodie remarquable d’un opéra foisonnant, pour la faire entendre pour elle-même, tel un air versé au répertoire lyrique de récitals plus intimes et populaires. Une cavatine ? Pas vraiment.

Même s’il s’agit bien d’un monologue, ce n’est pas la Rosina de Rossini entonnant « Una voce poco fa ». C’est l’air rugueux d’un bourru illettré, cantonnier municipal, commentant par bribes décousues sa commune, qu’il balaye sous les pieds changeants de ses édiles successifs, les yeux rivés sur l’immuable socle de son canton, son sol, qu’il régénère inlassablement au râteau et à la pelle ; le regard fixé sur l’impérissable substrat de son microcosme, sa terre, qu’il affouille à la bêche et à la pioche non pas pour en extraire d’improbables trésors mais pour y ensevelir les défunts.

Souviens-toi de L’Ultimu, qui s’ouvre sur l’image du bulldozer érasant u campu santu, le cimetière, sous l’effet d’une rationalité supérieure spéculant sur les bénéfices à tirer d’un rejet des morts au large, en haute mer, en ses abysses. « Ils ont tué la mort, ces porc, ces bâtards ! », marmone Natalucciu, dans une émotion à fleur de peau où se mélangent envolées lyriques et épanchements vulgaires. « T’annu tombu a morte, sti purcacci, sti razzoni ! », pensa è lampa Natalucciu, cummu una cundanna accanita.

La mise à distance, plutôt qu’en parallèle, du testu corsu et du texte français estompe un peu tout ce que révèle le passage de l’un à l’autre, et les effets de transmutation qui se jouent bien au-delà de la traduction, ouvrant en fait à la lecture deux univers incommensurables. La distance les séparant est ainsi déjà marquée par la substitution à « soliloque » de « a voce ». Le premier terme ouvre une lecture archéologique s’élevant jusqu’aux soliloquia augustiniens. Le second à une ontogénèse plongeant sans filtre jusu’au cri primal, comme si passer d’une inscription à l’autre c’était traduire de la plume d’oie en couteau à désosser, des pleins et déliés en inzecche è solchi.

Quissa putenta chi si squassa, cumme suppa zeppa tracambiata in brodu lindu. Da leghje è da sente.

[] Xavier Casanova

Jean-Pierre Santini,
Natalucciu : sintinella di memoria,
Barrettali : À Fior di carta, 2016.
Broché, 150x210, 100 pages, 10,00 €,
ISBN 979-10-95053-05-7

NOTULINA
Voir aussi notre billet : Les « soliloques de Natalucciu », version blog. Il ajoute à la réflexion sur le passage d'une langue à l'autre une réflexion sur le passage d’un support à l’autre, d'une « forme éditoriale » à une autre. Ce que je prêche dans le désert depuis mon passage d’une rive à l’autre, comme si c'était en débattre dans le vide, toute l'attention étant absorbée par la langue (et son statut), sans intégrer ce que lui ajoute en propre, au delà de l'oralité, sa dimension graphique, telle qu'elle se joue à l’œil et non plus à l’oreille.