COUV TIPPALE

Guidu Benigni est avant tout connu à travers ses œuvres versées à la littérature insulaire en langue Corse, notamment sous forme de romans[1]. Espérons que les efforts aujourd’hui déployés en faveur de la langue élargiront un jour leur lectorat, hélas, bien trop restreint.

À cet égard, Retour à Tippale mérite une attention particulière : ses « chroniques », servies en français, s’offrent à ce que l’on appelle communément le grand public. Elles proposent quatre tableaux d’un même lieu, dressés quatre fois à vingt ans d’intervalle : 1920, 1940, 1960 et 1980.

L’Histoire s’écrit généralement dans la perspective des grands faits propulsant leurs influences générales dans de grands espaces. Retour à Tippale inverse la perspective et rend compte de la manière dont un lieu, proprement insignifiant au regard de cette grande histoire, s’est transformé sous son influence, dans la confrontation des raisons locales héritées de la nuit des temps et des rationalités modernes venues d’ailleurs, d’un monde extérieur de plus en plus prégnant.

À cet égard, Tippale n’est rien d’autre qu’un lieu typique, doté très exactement des vertus de ce que les sociologues, à la suite de Max Weber, appellent un idéal-type. Au demeurant, Guidu Benigni n’emprunte rien à la sociologie, sauf le regard bienveillant des démarches compréhensives conduites en immersion dans le milieu où se rencontrent le sens de l’histoire et le sens que des groupes humains donnent à leur vie. Guidu Benigni ne théorise pas : il raconte et met en récit les faits et dire des divers acteurs de ce microcosme exemplaire, dont il est facile d’imaginer qu’ils jouent une pièce qui se répète sans grandes variations de hameau en hameau, et de piève en piève. Une pièce en quatre actes distincts et quatre périodes très fortement marquées par l’histoire : l’entre deux guerres, l’occupation, la fin de l’empire colonial et le Riacquistu, où la Corse reprend en main son histoire singulière et son destin. Retour à Tippale permet de revenir à ces quatre grands tournants et de les revisiter à travers un texte mettant en récit des moments de vie ordinaire sur quatre générations successives confrontées à ce que fut, pour chacune d’elles, l’air du temps. Son choc.

Le prologue aura rappelé l’utilité d’en conserver la mémoire face au choc des temps présents, où toute l’énergie est absorbée par l’obsolescence programmée des certitudes, autant que celles des techniques sur lesquelles nous prenons nos appuis. L’épilogue signalera que « nous sommes (…) à l’agonie de ce que nous avons connu et dans l’incertitude de ce que nous allons vivre d’ici peu. » N’est-ce pas dire que l’accélération de l’histoire est désormais telle qu’aux grands chocs d’hier s’est substituée une pression – intense, générale et constante – ne laissant plus entrevoir qu’une régression sans fin ? Entre apocalypse écologique et résurgence des formes absolues de la barbarie.

[] Xavier Casanova

Guidu Benigni, Retour à Tippale,
Barrettali : À Fior di Carta, 2016
Broché, format 150x210, 105 pages, 12,00 €


[1] Amadeu u turcu, Albiana, 2002. – U Viaghju di a Fortunate, Albiana, 2007. – Corsicana, Sammarcelli, 2011. – L’Affreschi di a Santa Trinità, À Fior di Carta, 2012. – Medievu : trilugia, À Fior di Carta, 2015.