COUV LA VIE EN NEGATIF

Dominique Piferini dédicaçait son précédent roman, La Photo couleur sépia, à « tous les maladroits de la tendresse, à tous les écorchés de l’abandon, tous les funambules du sentiment qui tremblent de perdre l’équilibre, tous les danseurs-étoiles du grand ballet de la vie. » C’était son deuxième livre. Le premier, Le Portrait blanc, était dédié « Aux hommes… à l’Homme, sans qui je n’aurais jamais découvert le vertigineux chemin de croix qu’est la passion. » Point de dédicace dans le toisième roman, qui vient de paraître.

La Vie en négatif s’ouvre, en effet, sur un extrait de La Longue attente, une chanson où Serge Reggiani prêtait sa voix à Edgar Faure, dernière piste de l’album J’t’aimerais (Polydor, 1979). Mais ces anciennes dédicaces méritent d’être rapatriées ici avant lecture, tant elles éclairent cette « longue attente » citée en exergue.

De même qu’il est utile de dater la chanson de Reggiani, qui renvoie aux années Giscard vues sous l’angle des convictions militantes en pleine ébullition qui nourrissaient alors la construction en cours du programme commun de la gauche. Période de passions fulgurantes et d’engagements indéfectibles. Période de foi, d’espérance et de charité, posée sur une empathie humaine balayant allègrement les apathies dévotes des temps passés, puritaines et étriquées.

« Avancer et aimer sans jamais renoncer », écrit Dominique Piferini, encore aujourd’hui, dans un récit éclaté qui rassemble dans une même dynamique des moments de vie posés entre « paisible banalité » et « paisible fantaisie ». Paix illusoire d’un quotidien habité de rêves passionnels tenaces, hantés par l’absence. Amour fou. Prégnant. Indélébile. Entier car il ne possède rien, et ne cherche pas plus à posséder qu’à être possédé.

Pensons, alors, au Cantique des Cantique, qui s’ouvre au premier vers sur « Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! », qui dit au dernier chapitre « Les grandes eaux ne peuvent éteindre l’amour », et qui lance, au début du dernier verset, « Fuis, mon bien aimé !  ».

Eviction ? Oh que non ! Liberté. Tout sauf une main mise sur l’être aimé. L’étalon. Au sens de gabarit donnant la mesure des autres amours.

Les derniers mots du Cantique évoquent « les montagnes des aromates ». Ce n’est pas l’aimé qui s’y rend, mais l’amante qui s’y réfugie. Au cœur de la Corse, à Venaco, dans un chalet, « droite dans (sa) conviction que (sa) façon d’aimer, (sa) force d’y croire constituaient les seules voies possibles du partage. »

On aura compris que ce roman d’amour est tout sauf une bluette à chanter aux sérénades. Il psalmodie jusqu’aux nuits de solitude tout juste adoucies par un plaid jeté sur les épaules, et leur transmutation en nuit d’écriture, l’autre voie possible du partage. Une écriture sensible, profonde et touchante.

Un texte à découvrir. Une émotion à partager. Une histoire d’amour aussi peu banale que les mots et les phrases agencées pour lui donner vie à chaque lecture, dans toute son insolite intensité, dans toute sa  lucidité, si douloureuse et si bien assumée.

1erprix, « coup de cœur du jury », Festi Libri 2018
Prunelli-di-Fiumorbu

LIRE la très belle préface d’Alain Giuseppelli. 

LIRE AUSSI Comme une pluie de diamants sur Neptune (5ème roman, parution mai 2019)

[] Xavier Casanova

Dominique Piferini,
La Vie en négatif,
Barrettali : À Fior di carta, 2016.
Broché, format 150x210, 84 pages, 10,00 €
ISBN 979-10-95053-8