COUV Herbe du bonheur

« Il faut répondre alors par une œuvre nouvelle
qui inscrive dans l’espace la passion d’être seul. »

L’ouvrage, lui, n’est pas seul. Il vient s’ajouter à une bibliographie qui en énumère déjà 28, si on écarte du décompte les œuvres collectives. Elle couvre une période de 16 ans, si on écarte du décompte Le non-lieu. Ce premier roman, paru en 1967 au Mercure de France, restera en effet sans suite pendant 33 ans.  En 2000 s’ouvre alors une période prolixe avec la publication d’un essai politique, Front de libération nationale de la Corse : de l’ombre à la lumière, publié en 2000 à l’Harmattan, suivi un an plus tard par Le froid au cœur, publié en 2001 par Lacour-Ollé.

En quatrième de couverture de ce dernier ouvrage, on lisait : « Pour Julien qui, avec d’autres, avait lutté pour une communauté de rêve, l’histoire tournait au cauchemar. Dans cette île désormais innommable, l’exil était en soi. » Second exil. Bien longtemps auparavant, Jean-Pierre Santini s’était exilé du cercle prestigieux où il avait été accueilli avec son premier roman, en s’engageant corps et âme dans l’écriture collective du nouveau destin d’une Corse se remettant en marche vers son émancipation.

Trois décennies de luttes, entachées par ces années de plomb où les boussoles s’affolent, où « l’herbe du bonheur » est submergée par « l’eau de la malice ».  Mot d’enfant. Titre d’ouvrage. Le dernier né dans ce second exil où se ressassent des histoires de plus en plus intimes et détachées de l’Histoire, qui ne transparait plus qu’à travers quelques rares allusions aux gestes militants, autrefois sûrs d’écrire la Geste de l’île. Sans rature. Sans bavure. Sans césure.

Au dessus ? – La vie. Mais « Paul avait renoncé au voyage. Il resterait là, le corps embossé comme un vaisseau dans l’anse noire de l’ultime refuge ».
Est-ce un roman ? – Non, c’est la vie. L’attente d’une « tendresse silencieuse qui rende les instants supportables. »
Est-ce un récit ? – Oui. « On peut toujours résister à l’ordre des choses en se faisant un spectacle de la vie. »
Où conduit-il ? – Nulle part. Peut-être en soi. « On ne part pas pour être ailleurs, mais pour éviter d’être encore là. »

Oui, il y a bien un récit, entre ces propos. Plusieurs récits, même. 70 récits, pour être exact. Mais il n’est pas sûr qu’ils surgissent dans l’ordre chronologique. Et si tu reprends la lecture, in extenso ou en grappillant, le temps se brouille encore plus. L’exil conduit chaque fois à faire le deuil de tant de choses…

« Les hommes sont faits pour commencer les histoires
et leur donner une suite, pas pour y mettre un terme
. »

Lis donc ! Impérativement, si tu es passé à côté des 28 ouvrages précédents. D’urgence, si tu n’en a raté aucun. 

[] Xavier Casanova

Jean-Pierre Santini,
L’herbe du bonheur dans l’eau de la malice,
Barrettali : À Fior di Carta, 2016.
Format 110x180, 104 pages, 12,00 €
ISBN979-10-95053-16-3