COUV PASCAL PAOLI DOLOVICI

Marie-Paule Dolovici est en train de réussi son pari fou : faire naître de sa fascination pour Pascal Paoli une œuvre aussi originale qu’audacieuse, inaugurant un genre nouveau entre roman historique, admirablement documenté, et romance sentimentale, indéniablement palpitante. Les passions fortes n’ayant pas de limite, Pasquale Paoli et la fille de l’aube s’annonce comme une véritable saga en trois volumes dont le premier, L’asphodèle et l’olivier, vient d’arriver sur les rayons des librairie, où il mérite – tout au moins en Corse dans un premier temps – d’être d’entrée de jeu présenté à plat, au milieu des meilleures ventes escomptées.

Soyons honnête, lorsque je dis ça, je parie du très gros en jugeant de très peu. Je n’ai pas lu davantage que le prologue et le premier chapitre. Mais rares sont les livres dont je me sente expulsé en une trentaine de page, non pas par l’ennui mais par l’impérieuse nécessité d’aller aussitôt confier mon enthousiasme à mon clavier.

Vous imaginez bien que je ne suis pas entré totalement neutre dans ce roman qui touche à une figure sacrée. Le sacre instaure avec lui la crainte du massacre, où, tout au moins de l’affadissement du héros, en osant glisser des instants de vie très ordinaire entre deux images d’épinal. La piste empruntée par Marie-Paule Dolovici, à cet égard, est imparable. Elle a avant tout exploité la correspondance de Paoli, c’est-à-dire une somme de documents distincts des déclarations publiques et des actes officiels. L’abondance et la diversité de ses lettres laisse en effet filtrer son lot de situations banales, de pensées spontanées et d’émotions natives.

Vous imaginerez, aussi, que je ne suis pas entré neutre dans ce roman, ayant eu assez récemment l’honneur et le plaisir de conduire la réédition de Ribella. Marie-Paule Dolovici y faisait ses gammes à travers un recueil de nouvelles, où émerge déjà la rencontre de son héros et de son héroïne. Dans cette œuvre première, cette rencontre est pour l’essentiel fantasmée et limitée à une nouvelle. Dans l’œuvre magistrale, point de fantasme, ni même de fantaisie. Tout reste scrupuleusement encadré par le chemin de vérité que cherchent à tracer les historiens. L’auteur le double simplement d’un chemin de véracité, permettant quelques plaisantes ondulations vagabondes. Mais, est-ce vraiment loin de ce à quoi les historiens eux-mêmes s’abandonnent lorsqu’ils caressent les hypothèses, sans pour autant donner dans le merveilleux ?    

La lecture du prologue et du premier chapitre satisfait pleinement à ce que l’on attend en premier lieu d’un roman historique : se sentir plongé dans une période révolue, dont l’auteur reconstitue l’ambiance générale, de scène en scène, de manière crédible. Ainsi en est-il de la scène où une maison se transforme en auberge pour l’accueil de la petite troupe accompagnant Paoli, fraichement débarqué. Ce que l’on en attend, aussi, c’est d’être entrainé dans une intrigue. Ici, elle se met en place dès le premier chapitre, en douceur, à travers les regards et les quelques paroles qu’échangent entre eux la toute jeune Anna et le futur Général de la nation. Intrigue sentimentale. Mais elle n’en reste pas là. Anna accomplit aussi la transformation qui la désigne comme héroïne : elle se coupe les cheveux et endosse les vêtement de son frère. Métamorphose. Elle se fait alors admettre dans l’escorte de Paoli. « Anna-morphose », dirons nous alors, pour souligner d’un jeu de mot qu’Anna est le point de vue sous lequel l’Histoire change d’aspect tout en conservant ses propriétés fondamentales.

Cette « Anna-morphose » fait de Anna un personnage de transition, qui adopte les habits masculins pour introduire sa féminité dans le monde des mâles. Elle s’offre ainsi comme fil conducteur des projections masculines tout autant que des projections féminines, par un subterfuge qui avive la circulation de ce qui circule si mal sous un joug tyrannique et à peine mieux dans les combats pour s’en libérer : le désir. Et si nous acceptions de réécrire l’histoire en ouvrant davantage les yeux sur ce flux là ?

C’est ce que tente Marie-Paule Dolovici avec son Pasquale Paoli, qui promet un ouvrage aussi historiquement succulent que le Pascal Paoli de Francesco Domenico Guerrazzi, mais sans les longueurs et les lourdeurs de ce tribun en exil, servant le Général en exemple et contre-exemple à la kyrielle de révolutions diverses et variées qui secouaient la Péninsule italienne à la fin du XIXe siècle. La Corse est aujourd’hui à un tout autre tournant et peut s’essayer à parcourir à nouveau avec fierté son passé. Sans luttes, nous ne serions pas ce que nous sommes. Sans amour, nous ne serions plus.

Dà leghje ! À deux, pour une fois.

[] Xavier Casanova, janvier 2017

Marie-Paule Dolovici,
Pasquale Paoli et la fille de l’aube :
l’asphodèle et l’olivier (volume 1),

Lormont : Le Bord de l’eau, 2017.
(Coll. Spondi).
Broché, format 140x210, 350 pages, 20,00 €.
ISBN 978-2-35687-0