COUV Intelligence du travail

« Une nation
est le produit du travail accompli
par ceux qui la constituent. »
Pierre-Yves Gomez,
4ème de couverture.

Ami lecteur, si tu cherches des livres de recettes et rejettes les livres inspirés, passe ton chemin. Ami lecteur, si ta réflexion sur le travail se borne à faire faire aux autres de mieux en mieux ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse faire de temps en temps, n’ouvre pas ce livre. Surtout pas. Surtout pas toi. Mais s’il t’es arrivé, ne serait-ce qu’une fois, de te demander si ce que tu fais a du sens, comme ce que tu fais faire, ou ce que tu fais avec d’autres… alors lis Intelligence du travail.

En 21 points (ci-dessous), Pierre-Yves Gomez te rappellera, si tu ne l’as pas oublié, l’importance du travail dans ta vie. Ton travail. Celui des autres. C’est là que tu frottes ta cervelle contre celle d’autrui, comme disait le Lagarde et Michard du temps où on guidait encore les Humanités avec quelques pieux recueils de morceaux choisis. Sais-tu ce que tu fais dans ce temps-là de ta vie ?

• Tu (1) y fabriques de la vie collective.

• Tu (2) y affrontes des contraintes pour produire des choses pouvant servir aux autres.

• Tu (3) y engages ton habileté et y ressens ton utilité.

• Tu (4) y savoures le plaisir de ne pas être relégué dans le monde inepte des inaptes.

• Tu (5) y oublies, souvent, que dans ce monde parallèle, domestique et politique, un autre travail se fait, discret, gommé, impensé, sans fiches de tâches ni fiche de paye.

• Tu (6) y découvres, parfois, la contribution bénévole d’une association ou les tâches accomplies gracieusement par le client lui-même, quand il remplit les cases d’un formulaire ou les containers séparant les déchets recyclables des biodégradables, par exemple.

• Tu (7) y touches du doigt la diversité des modes de rétribution et des degrés d’autonomie, dans l’engagement des tâches et dans leur conduite, si voisines dans leurs effets et si différentes selon les statuts.

• Tu (8) y affrontes la tension constante entre ceux qui réalisent les choses et ceux qui en bénéficient, comme tu te demandes parfois qui es vraiment ce client final à satisfaire ou ce marché jugeant de manière discrétionnaire de la valeur des choses à travers le plaisir qu’on en tire plus que par le labeur qu’on y met.

• Tu (9) y entrevois alors ce qui sépare la « cité du travailleur » de la « cité du consommateur », et ce qui distingue la liberté que l’on demande ici de celle que l’on exige là.

• Tu (10) y devines que celui qui façonne a encore une tête et des mains, quand celui qui consomme pourrait n’être qu’une bouche et un anus.

• Tu (11) y constates que le discours social, autrefois porté par des militants armés de théories imprégnées de marxisme – mais aussi de la doctrine sociale de l'Eglise –, a cédé le pas à des postures décontractées, ludiques, rigolardes, portant un regard distrait et distant sur le travail, qui n’est guère plus qu’une sorte de temps mort avant le retour à la consommation.

• Tu (12) y flaires à quel point la volonté dominante de faire de tout un marché t’atomise et te coupe de ce qui te relie à la communauté de travail que forme encore l’entreprise où tu exerces tes talents ; ou à la communauté de vie que forme encore ta famille où tu t’efforces de rapporter un peu plus que du pouvoir d’achat à chacun et des capacité de consommer.

• Tu (13) y affrontes le déni de tes apports singuliers à la chose commune, puisqu’il n’y en a rien d’autre à faire que de se fondre dans une des multiples distractions de masse, qui toutes se gagnent davantage en léchant les vitrines ou les écrans, et en se retroussant les babines plutôt que les manches.

• Tu (14) y touches du doigt le rétrécissement du temps sur le court terme que l’on t’impose, et qui ne fait que traduire la recherche effrénée d’une satisfaction totale et instantanée, à travers toutes sortes d’addictions gloutonnes, aussi peu sensibles à l’épuisement des ressources qu’un drogué l’est de l’épuisement de son corps.

• Tu (15) y as aussi senti l’ambivalence du rapport aux machines, oscillant entre un regard fasciné par la puissance qu’elles délivrent, et la crainte de plier ton corps, ton intelligence et ta volonté à l’ordre qu’elles instaurent… au risque d’inverser la domination des techniques par l’homme en domination de l’homme par la technologie.

• Tu (16) y mesures aussi la distance qui, dans des réseaux planétaires, peut tout autant séparer tes actes du lieu qui les commande que de celui qui les consomme, entre la circulation des paquets de données et celle des containers de produits.

• Tu (17)  y constates aussi que les interfaces numériques les plus globales deviennent des monopoles privés dont la puissance peut dépasser celle des Etats, en fédérant les comportements grégaires au-delà de toute frontière.

• Tu (18) y détectes la figure du robot dévoreur d’emploi, mais aussi celle du réseau de micro entreprises créées, par exemple, autour d’imprimantes 3D travaillant à façon comme des intermittents de l’industrie.

• Tu (19) y décèles les limites de l’organisation rationnelle du travail appliquée par les émules de Taylor, en voyant autour de toi des jeunots inventer de nouvelles manières de travailler de concert, en passant du campus au fab lab, du labo à la start up, et de la bande de copains à la multinationale…  En remarquant dans les entreprises une tendance à l’aplatissement de la pyramide hiérarchique et au dégraissage des bureaucraties de contrôle…  Alors, tu saisis tout d’un coup que «  dans les entreprises se joue une des transformations les plus sérieuses de notre lien social. »

• Tu (20) entrevois un peu mieux, désormais, ce que recouvre la guerre que se livrent deux conceptions de la liberté, entre les tenant de la consommation sans entrave et ceux qui cherchent avant tout à rester maîtres du sens de leurs actes.

• Tu (21) jettes aux ortie tous les bavardages stériles sur l’identité nationale. Ce ne sont que des leurres évitant à la « cité de la consommation » de porter le regard sur la production de ce dont elle se gave. Mais, fais attention à une chose : cette guerre entre la « cité de la consommation » et la « cité du travail » se déroule en nous. « Deux désirs de liberté inspirent deux citoyens : l’un est fier d’exhiber tout ce qu’il peut consommer ; l’autre trouve le respect de lui-même en se sentant utile. Ce sont deux façons de vivre ensemble en jouissant du bonheur d’exister. »

[] Xavier Casanova, juillet 2017