« Le souvenir est le début de l’écriture
et l’écriture est à son tour
le commencement de la mort 
(si jeune qu’on l’entreprenne). » 
Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, 1972.

COUV Le non-lieu

« Aujourd’hui, maman est morte[1]. »

Oui, Jean-Pierre, c’est très bien que tu aies réédité le non-lieu cinquante ans après sa sortie. Jubilé. Du temps de nos ancêtres les Hébreux, le jubilé était une solennité qui, tous les cinquante ans, prononçait une expiation générale. Ainsi, dans le Lévitique, est-il dit « Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays. Ce sera pour vous un yôbēl (un jubilé) : chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan. » (Lév 25,13).

Les histoires douloureuses appellent un rite majeur apaisant la colère. Que ce soit la colère des dieux qui n’en peuvent plus des querelles humaines, ou celle des hommes qui n’en peuvent plus de leurs crises infinies. Le jubilé est alors Le Temps retrouvé, contre le Temps perdu. « Ma grand’mère que j’avais, avec tant d’indifférence, vue agoniser et mourir près de moi ! Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures abandonné de tous, avant de mourir. », dit le Proust du Temps retrouvé, expiant son orgueil, ses infidélités, sa solitude et son enfermement dans une œuvre sans trêve qui n’aurait jamais couché sur le papier rien d’autre que le bourdon incessant des remords d’avoir si peu à dire ou des regrets d’être si peu entendu. Si peu à dire dans les choses convenues. Si mal entendu sur les choses essentielles. Comme le Livre des Jubilés, l’œuvre ultime de Jean-pierre Santini est écartée de la vulgate des lettres corses d’expression française.

Oui, Jean-Pierre, c’est bien que tu aies rapatrié dans ton catalogue son incipit, le non-lieu, un bref récit dans la droite ligne de l’absurde, selon Camus. Tu y ajoutes une intuition propre à l’époque[2], en terminant ton premier chapitre par « Les civilités, c’est le contraire de la communication. » (p. 13). La formule ne condense-t-elle pas en une phrase les Mythologies de Roland Barthes et son catalogue raisonné d’absurdités contemporaines ? Ne prépare-t-elle pas, aussi, à rejoindre Dominique Wolton sur sa ligne de crête où la communication, dans son mélange actuel de techniques, de sciences et de pratiques, est sans cesse ramenée à nos capacités à accepter l’altérité ? Cette formule ne donne-t-elle pas la clef du cas pratique – et presque clinique – que tu déroules en récit ?

« J’avais soif de silence », dis-tu (p. 10), pour justifier le départ vers un ailleurs sans nom. La plage. La limite au-delà de laquelle il n’est plus possible de s’avancer sans se mouiller. Et au dernier chapitre – le seul à avoir un titre et non pas un numéro, « Rupture » – la parole revient dans une lettre à la défunte. Manuscrit à la mère morte. L’incommunication n’est pas résolue mais poussée à l’absurde. Au demeurant, cette soif de silence n’est rien d’autre qu’un chemin vers la parole absente, celle du père mort à la guerre. Dans Le non-lieu, le silence du portrait (p. 44). Dans « Le nom du père »[3], le silence de la stèle où son patronyme est gravé, parmi ceux des goumiers tombés à ses côtés.

« L’écriture est le commencement de la mort », disait Barthes, qui n’avait peut-être que sa vie à perdre, et l’a perdue absurdement. Pour Jean-Pierre Santini, ces morts sont le commencement de l’écriture, et d’une vie obsédée par la question de Camus : « Comment ne pas perdre son temps ? ». Et aussi par une autre : comment marquer son temps ? L’écriture n’est-elle pas une manière d’esquiver le doute ? Où poser son œuvre ? Dans ses actes ou dans ses livres ?

Quoi qu’il en soit, le jour où se formera l’idée qu’il est temps de voir la bibliographie foisonnante de Jean-Pierre Santini comme une œuvre à part entière, il sera bon de ne pas placer le non-lieu dans la case anecdotique des écrits de jeunesse, mais de rappeler, qu’en son temps, ce bref roman avait été accueilli par Le Mercure de France, la porte d’entrée ouverte par Gallimard aux plus prometteurs de ses jeunes talents. Pour sourire, on ajoutera qu’il était ainsi promis à la Blanche, mais est très tôt passé dans les blanches des RG. Une consécration d’un autre genre…

[] Xavier Casanova

Jean-Pierre Santini, Le non lieu,
Barrettali : À Fior di Carta, 2017 (1ère édition, Le Mercure de France, 1967).
ISBN 979-10-95053-35-4
Broché, format 11x18, 60 pages, 7,00 €
Disponible chez l'éditeur À Fior di Carta
Hameau Casanova, 20228 BARETTALI
Commande possible via AMAZON


[1] Ainsi commence L’Etranger. La réédition du non-lieu commence, dans la page qui lui tient lieu de préface, par une citation de La Peste.

[2] En 1961, Georges Friedman, Roland Barthes et Edgar Morin créent la revue Communications. Morin y livre un article, « L’industrie culturelle », où il parle de « seconde colonisation » : celle des âmes et des esprits, massivement atteints non plus par les mythes vernaculaires de transmission orale, mais par des produits « à la fois fabriqués industriellement et vendus mercantilement. Ces nouvelles marchandises sont les plus humaines de toutes puisqu’elles débitent en rondelles des ectoplasmes d’humanité, les amours et les craintes romancées, les faits divers du cœur et de l’âme. » E. Morin, Communications, n°1, 1961. – Une « colonisation » qui mérite d’être rappelée, pour éviter tous les risques de régression qui planent sur la notion de « colonisation de peuplement », en suggérant insidieusement qu’elle se résoudrait en ravivant les luttes de peuple à peuple…  

[3] in Tarra d’accolta : a corsican bookmob (collectif), À Fior di Carta, 2015.