Colonna édition vient de publier
Les  carnets méditerranéen de Friedrich Nietzsche,
de Philippe Granarolo[1], professeur honoraire,
philosophe et spécialiste de Nietzsche.

NIETZSCHE GRANAROLO

[] Par Alexandre Ducommun

Ce livre est né d’un projet audacieux et assez culoté. Philippe Granarolo qui en est l’auteur, se joue du lecteur en racontant dans son prologue comment il prit possession de carnets écrits par Friedrich Nietzsche lors de ses différents séjour en Méditerranée, qui culminent auprès du ciel alcyonien[2] de Nice, mais aussi bien font escale dans la ville balnéaire de Sorrente ou encore dans la baie de Naples, au gré de sa vie errante.

Ce qui donne au lecteur corse un intérêt à la chose c’est la Corse manquée : admirateur de Napoléon bien sûr « l’idéal antique en chair et en os » selon La Généalogie de la morale, mais aussi bien de Pascal Paoli digne et magnifique homme du dix-huitième siècle et des Lumières. Nietzsche voulut s’installer à Ajaccio au sein d’une corse dont il louait le génie.

Il avait même élaboré une thèse : la Corse aurait abrité en son sein des forces telluriques qui auraient favorisé l’apparition d’un esprit à la fois rude, viril et clair. Scientifiquement c’est assez douteux ; mais bon, cela témoigne de son désir de vivre auprès de ce peuple, désir jamais accompli du fait de la maladie, qui va le foudroyer. Ses dernières années se passeront dans un état végétatif, jusqu'à sa mort en 1900.

Cette parenthèse refermée, on peut revenir au pari assez hardi de Philippe Granarolo. Parfait connaisseur de l’œuvre du philosophe et de sa biographie, l’auteur va jusqu'à imiter le style  de Nietzsche. C’est un mimétisme osé et assez inégal, assez répétitif. L’auteur abuse du terme alcyonien et commet de petites erreurs. Il décrit, par exemple, les conversations avec Paul Ree comme étant libre et sans tabous, terme qui ne fait sens que depuis Freud.               

Ce que l’auteur tente de renverser, c’est l’image d’un Nietzsche proto-nazi, animé par un antisémitisme forcené et un farouche nihilisme. Composer un Nietzsche pour notre temps : indigné par le pangermanisme et l’antisémitisme de Wagner et aussi bien de sa sœur Elizabeth qui fera éditer une interprétation stupide de la pensée du frangin, lui qui aimait la culture française et donc les paysages méditerranéens. Il avait l’habitude de ridiculiser la lourdeur du nationalisme allemand.

Ce contexte, c’est à dire, les rivage du « Mare nostrum » va, si l’on en croit Philippe Granarolo, féconder l’esprit de Nietzsche et lui permettre d’élaborer les grandes notions que l’on connait : avant tout et toujours « l’esprit libre », c’est à dire libre de moraline[3] et dont le courage n’est pas la moindre des vertus.  Elle engage l’audacieux à raisonner « Par delà bien et mal ».

Cet esprit, le philosophe encore  gorgé de romantisme crut le trouver chez son ami Paul Ree, auteur d’une histoire des sentiments moraux, genre prisé par les philosophe anglo-saxons et qui revient à trouver dans une origine le sens des valeurs établies. Nietzsche renoncera bien vite à ces thèses stupides et écrira une Généalogie de la morale qui montre la mobilité du sens et des valeurs. La valeur étant comme le disait Deleuze, la différence dans l’origine. Remarquable notion, la philosophie des valeurs, va permettre d’entamer une philosophie critique vis-à-vis de du sens des valeurs établies. L’éclosion de cet esprit libre est liée à notion de valeur et à ce que Nietzsche nomme « la fluidité du sens ».

Vient aussi l’élaboration de la notion de « Grande santé » thème purement méditerranéen dont l’auteur donne les clés historiques, mais pas la signification. Selon moi, il s’agit de faire de la maladie un outil de connaissance au service de la vie. Thomas Mann reprendra massivement cette thématique dès « La montagne magique » et elle tracera des sillons dans ses textes plus tardifs, notamment dans « Docteur faustus ».

Philippe Granarolo n’est pas Thomas Mann, mais il produit une véritable « histoire des  sentiments Nietzschéens » qui réanime les notions de Nietzsche et en particulier la plus discutée et la plus polémique, le Surhomme. Celui-ci est l’homme qui cultive « l’amor fati », qui acquiesce à l’éternel retour. Le principal est de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un homme supérieur, « moitié saint, moitié génie ». Cet homme supérieur est le dernier obstacle au surhomme dans « Ainsi parlait Zarathoustra ». Ce n’est pas la moindre originalité de la métaphysique de Nietzsche d’être une pensée qu’il faut vouloir.

En tout cela, l’ouvrage de Philippe Granarolo peut être un guide pour introduire à la pensée de Nietzsche et à la noblesse des paysages que le philosophe a arpenté.  Le livre regorge de descriptions assez répétitives comme on a pu le dire plus haut mais parfois très civilisées.

AD / San’Petru di Venacu, février 2018.  []

Philippe Granarolo
Les carnets médirerranéens de Friedrich Nietzsche
Colonna Edition, 2017
ISBN : 978-2-36984-061-9


[1] Philippe Granarolo a enseigné la philosophie dans les classes préparatoires aux grandes écoles. Il a consacré à Nietzsche sa thèse de doctorat d’état ès lettres, « Le futur dans l’œuvre de Nietzsche ». Soutenue en 1991, elle a été suivie de cinq ouvrages et d’une multitude d’articles.

[2] Néologisme propre à Nietzsche. L’alcyon est un oiseau aquatique fabuleux porteur d’heureux présages.

[3] « das Moralin ». C’est ainsi que Nietzsche ridiculise la morale bien-pensante en l’affublant d’un suffixe suggérant une préparation d’apothicaire.