COUV SORTE INGRATA

« Celui qui écrit crie,
et il faut l’entendre.. »
Paul Claude Racamier.

Le livre est publié en 2018, autant dire alors que nous sommes enfermés pour un an encore dans la commémoration obligée de la Der des Der, et la célébration annexe des prouesses modernes : l’ouverture de tombes anonymes et le décryptage des données personnelles inscrite dans l’ADN des restes de soldats inconnus. La figure mythique du « poilu » est tellement au devant de la scène que, plongeant dans l’ouvrage, j’ai eu l’impression que s’ouvrait un nouveau roman de guerre consacré à 14-18.

Il est vrai que la mitraille produit les mêmes effets, et, que, d’une guerre à l’autre, la mission des brancardiers est toujours la même, comme la nécessité de se défendre de l’horreur d’un corps à corps ignoré, très différent du close combat, où, pour les extraire du champ de bataille, il faut empoigner des survivants éventrés et des cadavres démembrés. Pour évacuer les morts et les blessés, l’ambulancier peut toujours prendre appui sur un protocole de tri ou de soins. Mais pour évacuer son propre choc, à lui d’improviser, de fabriquer la distance qui le préserve. C’est l’enjeu que porte en lui le personnage central de Sorte ingrata, dans ce roman écrit comme si l’auteur avait endossé sa peau[1]. Ne vous attendez donc pas à un récit de guerre comme on pouvait les raconter dans les veillées. Ne vous attendez pas davantage à une étiologie de ce l’on  appelait autrefois « névrose de guerre », désormais démilitarisée[2] et dénommé « syndrome de stress post-traumatique ».

La distance est dans le texte lui-même, comme un écart constant avec les normes de la narration. Il déroule moins une série d’événements que le fil d’une pensée bien plus vagabonde que les aléas de la guerre, et bien plus imprévisible que la mort omniprésente. Cette présence réduit toute chose à de simples anecdotes, dont il reste à rapporter avec élégance la futilité.  En cela, le personnage est bien armé : rien de plus fécond qu’une bonne dose d’érudition pour se jouer du monde en jouant avec les mots. Et qu’importe s’il en résulte une sorte de notation hiéroglyphique donnant, à chaque développement, autant à lire qu’à interpréter.

D’ailleurs, que reste-t-il des sentences qui ont hanté son enfance ? Le souvenir des culpabilités qu’elles engendrent, lorsqu’on y déroge ou s’en détache. La raison peut renvoyer l’arrière monde à son néant, et le divin à ses contradictions. Mais n’est-ce pas alors se sentir encore davantage coupable ? Où est le point d’ancrage de la vérité dans le trop plein des mots ? La terre. Sa terre. Source d’émotions vraies et profondes. Ce qui s’exacerbe dans les rêves et les espoirs des exilés. Mais lorsque l’exilé revient dans la maison familiale et retrouve son village, les gens, les choses, la Corse… rien ne semble avoir bougé. Mais ce qu’il a affronté l’a tellement changé qu’il est devenu un étranger à son propre monde, un étranger à lui-même. Et tout se passe comme s’il restait avec en main le titre de l’ouvrage cueilli dans un lamentu, ne sachant plus où coller cette étiquette. Sur son torse ou sur la Corse ? Sorte ingrata.

[] Xavier Casanova

Marie-Madeleine Poli-Bonifaci, 
Sorte Ingrata
Barrettali : À Fior di Carta, 2018 
Broché, 88 pages, 12,00 € 
ISBN 979-10-95053-41-5


[1] Cette écriture est tout le contraire de la restitution ordinaire et héroïsée de la Seconde Guerre Mondiale, dominée par les images d’Epinal des débordements du nazisme, des débarquements des Alliés et des coups de main de la Résistance Elle soulève indirectement le voile sur ce que fut la campagne d’Italie, qui de janvier à mai 1944, mettra six mois à percer la ligne Gustave dans la bataille de Monte Cassino. La Corse n’a pas simplement prêté son concours en se transformant en porte avion US. Elle a aussi grossi le contingent de cette Armée d’Afrique, si mal récompensée de ses engagements et de ses pertes. « Sorte ingrata », que toutes les désillusions nées dans l’immédiat après-guerre.

[2] Cette démilitarisation est de bonne guerre puisque les conflits modernes font davantage de victimes civiles que militaires. En outre, le savoir accumulé par le service de santé des armées a été transposé à la médecine de catastrophe, y compris la prise en charge du SSPT par la psychiatrie militaire, qui a inspiré la création, la démultiplication et la vulgarisation des « cellules d’aide psychologique d’urgence ».