SCHIP BATAVIA

Lire, est-ce s’enfermer dans le texte et ne relever la tête qu’au dernier signe de la dernière ligne ? À quoi servent donc les étapes qui ponctuent le livre ? Le Massacre des innocents se divise ainsi en deux parties, qui elles-mêmes se subdivisent chacune en neuf tableaux. Cette construction, n’est-elle pas du même ordre que la subdivision du chemin de croix en douze stations ? N’offre-t-elle pas des arrêts permettant, d’un épisode à l’autre, d’insérer après la ruminatio du texte, le temps de la meditatio ? Dès lors, ne peut-on pas conduire le commentaire en épousant ce rythme, plutôt que d’attendre d’avoir refermé le livre ? Qu’offre-t-il, d’ailleurs ? Un cheminement ou un produit de consommation ? Un rapport entre qualité et prix, ou un apport réflexif pondérant humanité et circonstances ? Que cerne-t-il, qui se révèle au fil des pages, autour de ce naufrage ? Qu’est-ce qui y est épisodique, lié au récit, aux péripéties ? Qu’est-ce qui le transcende et se transpose nunc et semper, c’est-à-dire aussi bien dans les siècles qui précédèrent les faits que dans ceux qui les suivront ?

Comme le souligne Alexandre Ducommun dans son commentaire, « On peut dire (…) que la normativité sociale échoue avec le navire. » Deux naufrages en un. Lorsque la coque du navire se brise contre les récifs, la catastrophe n’est pas tant l’eau qui s’engouffre dans les cales, que tout ce qui s’engouffre dans les têtes, y ébranlant et balayant les constructions de la pensée. Régression dans le bricolage, avec les débris du navire disloqué autant qu’avec les débris de l’ordre social embarqué. L’œuvre des architectes de marine n’est plus qu’un tas de bois indifférencié. Il en est de même du microcosme unifié, tant bien que mal, par le pavillon de la VOC, symbole de ses missions et de son organisation. Les contentions sociales instituées se disloquent et se recomposent dans la formation de bandes, c’est-à-dire de groupes d’individus indifférenciés, chacun jouant sa survie, avec ce qu’il porte en lui de bien et de mal, de force et de faiblesse, dans des jeux d’alliances transitoires avec certains de ses semblables, et de mise à distance des autres, voire d’élimination définitive. Comment des individus recréent-ils entre eux de la différence, quand le cataclysme les a plongés dans l’identique, les atteignant tous, soudainement et sans distinction aucune ?

2018. – Une réforme du baccalauréat est annoncée. Elle ne porte pas simplement sur le déroulement des épreuves, mais elle entraîne avec elle une révision profonde de l’organisation des enseignements et des programmes du Lycée, de la seconde à la terminale. Retenons l’apparition, dans le « socle de culture commune » d’une demi-heure d’« enseignement moral et civique », en classe de première et en terminale. Quels que soient les contenus, je préconise d’appuyer cet enseignement sur Massacre des innocents. Ça se lit comme un roman, ce qui est plus plaisant que de lire un manuel de facture catéchétique. Et ça livre 18 tableaux qui s’offrent parfaitement à l’exégèse dont on peut tirer leçon. Ils n’exposent pas la norme, morale ou sociale. Ils illustrent son effondrement dans la crise, et le coût de sa reconstruction ou de sa restauration par la violence. Au laboratoire de physique, n’est-ce point la pompe à vide qui illustre le mieux la notion de pression atmosphérique ? À cet égard, le « Ongeluckige Voyagie, van’t Schip Batavia » vaut autant que les hémisphères de Magdebourg, méritant des rappels ouvrant à des lectures actualisées. Marc Biancarelli, vient de nous en offrir une. Exemplaire.

[] Xavier Casanova