MASSACRE INNOCENTS

Personne n’a jamais protesté des billets qu’il m’arrive de commettre, où je donne la « critique d’un ouvrage avant de l’avoir lu », dans une espèce d’analyse sauvage de ce que réveille en moi ce qu’offre l’objet livre créé à partir d’un texte d’auteur. Qui oserait protester que je reprenne la plume après avoir lu ? Or j’ai lu Massacre des innocents commenté par ailleurs.

Histoire de la lecture.En décembre, Marc Biancarelli partage sur Facebook une image de la couverture de son roman à paraître début janvier, Massacre des innocents. L’information tombe donc dans la période où beaucoup s’emploient à s’équiper en cadeaux à distribuer sous les bougies des anoukiot et des sapins. Mais elle annonce une parution un peu tardive pour faire figurer l’ouvrage dans les bibliographies sélectives transitoirement constituées à l’approche des fêtes, où se recensent les livres d’étrennes. Je le retiens néanmoins comme cadeau à offrir à Alexandre Ducommun, pour ébranler le jugement global et péremptoire qu’il porte sur la littérature insulaire. Il faut dire qu’il m’est arrivé à l’occasion de le fournir, sinon en arguments, du moins en formules marquantes. Par exemple, à propos d’un flyer impression quadri recto seul sur couché brillant 125 g, j’avais ainsi osé dire « les fadaises de Bonifacio ». Mais c’était pour créer un contraste faisant ressortir Orphelins de Dieuici glosé – que je l’incitait alors à lire, ne parlant que de sa couverture :

  • Sur fond noir, le squelette d’un homme chevauchant celui de sa monture. Il semblait fuir au galop son monde, laissant derrière lui ses chairs et son armure, peut-être comme le lézard se détache de sa queue, qui, se tortillant sur place, absorberait l’attention de ses fans et de ses assassins. Mais, peut-être, s’élançait-il, ainsi allégé, à la conquête de nouveaux territoires ?

Or, la couverture suivante montre un enfant habillé, main posée sur une carte… Faute d’avoir été publié dans le temps social adéquat, ce cadeau est arrivé un peu tard. Mais il a fait son effet, dont on trouve trace dans le commentaire d’Alexandre publié ici même. L’histoire de la lecture s’arrête-elle ainsi ? Mais pas du tout ! Pour me remercier d’une aussi belle lecture, très exactement par un contre don à hauteur de l’émerveillement provoqué, Alexandre m’offre, en retour, un exemplaire de ce même « massacre ». Il sait que ma curiosité est toujours très vive pour les œuvres dont je parle sans les avoir lues. Est-ce me prendre au mot que de m’en infliger la lecture ? Ou bien m’apporter une preuve de conversion en m’invitant à communier, moi aussi, aux mêmes espèces, désormais doublement consacrées, à la fois par mes illuminations et leur mise à l’épreuve dans un examen de fonds ? Quoi qu’il en soit, je m’y attache sur le champ.

Les circonstances font que j’en achève la lecture en vol, entre Poretta et Orly, sauf le dernier chapitre, que je lirais à Paris sous les yeux de mes hôtes. Est-ce là, la fin de l’histoire de la lecture ? Patience ! Voilà que, le lendemain, apparaît sur la table du salon le numéro de février du Matricule des anges. « J’ai pris ça pour toi », me dit-on. Je m’y plonge, toujours sous les yeux de mes hôtes. Ils s’y engouffrent, cette fois sous mes yeux. Nous échangeons quelques mots. Hier, j’ai dit à Alexandre que j’avais laissé à Paris le livre qu’il m’avait offert. L’ouvrage est, désormais, en lecture dans le XIVe arrondissement. L’histoire de la lecture serait-elle sans fin ? Quoi qu’il en soit, mon escapade parisienne s’est achevée en abandonnant à leurs curiosités désormais assez vives des hôtes déjà très loquaces sur ce livre qu’ils n’avaient pas encore lu. Mais qui lirait un livre sans que se soit opéré quelque part la transformation d’un texte en objet de désir ?

Impression de lecture.Rien n’est moins stable qu’une impression de lecture : elle se transforme aussitôt qu’un autre livre est ouvert, pour peu que le second résonne avec le premier. Or, il s’agit de Sapiens : une brève histoire de l’humanité, dont je lirai d’un trait 460 pages sur 500, avec l’impression de voir se dérouler une immense fresque qui, sous divers aspects, ne développe qu’un seul thème : l’universalisation. Atteindre l’universel ! Mot d’ordre et gage de réussite des œuvres littéraires ! Le gros titre du dossier de six pages que le Matricule des anges consacre à Marc Biancarelli. L’universalisation est une très longue histoire : celle de l’humanité.

  • Elle commence dès que Sapiens se répand dans le monde. Elle s’accélère à chacune des « disruptions » qui bouleversent l’humaine condition, transformant de manière radicale et irréversible le rapport de l’homme à la nature, à ses congénères et à lui-même, sans trop savoir si tout ce qui agite ses pensées et met en branle ses actes monte de ses entrailles, lui est dicté par les autres, résulte de son expérience du monde ou descend des puissances extérieures tapissant tous les autres mondes qu’il est prêt à s’inventer.

Tendre à l’universel, ne serait-ce pas tout simplement mettre un peu d’ordre dans ce foutu fatras ? En consacrant et en massacrant. Dans une liturgie rudimentaire et primordiale : pouce en haut ou pouce en bas. Foutaise que le devoir de mémoire : rien d’autre qu’une manière de déplacer les culpabilités présentes sur les massacres du passé. « Plus jamais ça », crie l’innocent en montrant le massacre d’hier sans trop voir le jeu de massacre dont il est aujourd’hui à la fois la proie, la victime et l’acteur.

Niveaux de lecture.Le naufrage du Batavia est ainsi un petit épisode d’un massacre généralisé, plurimillénaire, ininterrompu, et en accélération constante, admirablement restitué par Marc Biancarelli dans son Massacre des innocents. Il offre une reconstitution quasiment scénographique des multiples expressions d’un universel qui transcende toutes les universalisations : l’affrontement sans pitié des « cinquante nuances » de la cupidité. Cupidité folle, singulière, sauvage et manifeste de l’individu prêt à toutes les turpitudes pour arracher aux autres ce qu’il n’a pas lui-même, ou protéger des autres le peu qu'il tient en sa possession. Cupidité raisonnée, collective, policée et subreptice des groupes humains ligués dans des « ordres » transitoires où assez durables confisquant à leur profit exclusif et collectif le droit de consacrer et massacrer au nom de raisons supérieures, impératives et universelles. Ainsi en est-il de la VOC, une société par actions.

  • À la barbe des monarchies européennes qui se partagent les océans, un « réseau social » bourgeois va armer la flotte marchande la plus puissante de son époque, lever des troupes mercenaires, régner en maître sur les colonies hollandaises, transformer les poivres en or, et, dans cette alchimie, acquérir un pouvoir politique surpassant celui de l’Etat central des Provinces Unies, déjà réduit, toutes les provinces défendant leurs prérogatives.

De ce contexte, chacun des 18 tableaux du Massacre des innocents donne un fragment de récit qui se clôt sur lui-même. Un de ces tableaux, par exemple, est centré sur le personnage de Cornelisz, du temps où il est encore apothicaire. Bourgeois endetté, au bord de la faillite, il erre dans les rues, joue du coude pour se frayer un passage dans la foule agglutinée en place publique. Elle assiste à une exécution capitale. Il s’en écarte. Il est alors rossé par les hommes de main de son créancier. Il est humilié par une mégère qui, par vengeance, lui pisse sur la figure quand il est à terre. Se remettrait-il de ses traumatismes en rentrant chez lui ? C’est retrouver sa femme et son fils, délabrés par la syphilis. L’épouse est à l’agonie. L’enfant pleure. Il lui applique un oreiller sur la tête, l’étouffe et reprend son errance. À vide. Muni d’une recommandation, il prendra la mer, enrôlé par la VOC dans un de ses convois en partance pour les Indes néerlandaises. Il embarque comme intendant adjoint sur un trois-mâts flambant neuf effectuant son voyage inaugural, le Batavia.

  • L’ouvrage, dans ses 18 tableaux, entrecroise des épisodes majeurs de cette aventure maritime et des moments de vie de ses principaux acteurs, avant ou après la catastrophe centrale : le naufrage du navire sur des hauts-fonds au large de l’Australie.

Raisons de lire. C’était un pari audacieux que prendre la plume sur un sujet aussi rebattu et aussi documenté que la tragédie du Batavia. C’était prendre le risque de passer au dessous du texte fondateur, publié en 1647, livrant le témoignage de Pelsaert ; ou au-dessous des œuvres plus récentes, notamment Les naufragés du Batavia de Simon Leys, ou L’archipel des hérétiques de Mike Dash ; ou même d’une œuvre aussi audacieuse que Batavia, un opéra donné à Melbourne en 2001 ; ou d’une œuvre aussi visuelle que Jeronimus, une bande dessinée en trois tomes inspirée du même drame ; où, plus fondamentalement, au dessous de la portée de cette histoire dans l’imaginaire des Pays-Bas, dont l’expression la plus forte est la construction, à la fin du siècle dernier, d’une réplique grandeur nature de ce trois-mâts légendaire. Pari réussi. De manière magistrale.

  • En appeler si souvent aux peintres hollandais du siècle d’or est, pour l'auteur, une manière de convoquer la minutie de leurs représentations. Elle tient à distance ce qui se joue dans les divers panthéons, préférant la palette crue de ce qui se donne à voir (et à manger) plutôt que les palettes nébuleuses de ce qu’il convient d’imaginer. Cet appel va même jusqu’à projeter dans le texte des personnages empruntés, par exemple, à Frans Hals, telle que Malle Babbe. Un hommage qui répète celui que Courbet avait déjà rendu à Hals en produisant une copie de ce tableau qu’il tenait pour une merveille.

Il y a sans doute une multitude d’autres clins d’œil dans ce Massacre des innocents si bien documenté. Mais ils sont tellement bien intégrés au fil de l’histoire qu’ils passeront inaperçus, emportés par la force du récit et submergés par le plaisir de s’y abandonner. Mais en surprendre quelques uns ne gâche rien de ce plaisir, bien au contraire. Que se poursuive donc, l’histoire de la lecture… Mais il n’y a pas d’urgence : ce Massacre des innocents a toutes les qualités d’un long seller. Au demeurant, attendre l’édition de poche serait une piètre excuse pour en retarder la lecture. Babel, ce sera une autre histoire.

[] Xavier Casanova

COUV MASSACRE INOCENTS

Marc Biancarelli,
Massacre des innocents,
Arles : Actes Sud,
2018