COUV LA PEAU DE L’OLIVIER

Le documentaire de Laurent Billard, « La peau de l’olivier », a réinjecté dans l’actualité culturelle le livre de Jean-Michel Neri, dont il reprend le titre et adapte le texte à l’écran.

Ce livre ne m’était pas inconnu [1], mais, ne l’ayant jamais lu, son image restait assez floue. De même celle de son auteur, dont je pouvais tout au plus rapporter la progression de la bibliographie :

Récemment, mes curiosités sont passées du mode veille distraite au mode attention active, alertées par quelques photos d’arbres urbains agitant leurs moignons après une taille violente et sans pitié. Publiées sur les réseaux sociaux, elles étaient  accompagnées d’un commentaire acerbe dirigés contre les employés municipaux ayant civilisé de manière un peu trop sauvage les arbres de leur ville. Dans toutes les écoles de journalisme on répète que le poids d’un événement est maximal lorsqu’il s’est déroulé dans l’environnement immédiat du lecteur. Cette loi joue : je réside dans cette commune. Mon attention s’éveille. Le billet est signé Jean-Michel Neri. Je découvre ainsi une proximité qui ne m’était pas apparue dans les notices bibliographies.

De là, je cherche à en savoir davantage et découvre une vidéo relatant une intervention de Jean-Michel Neri, élagueur de son état, sur une oliveraie aux arbres multiséculaires. Elle est conduite en mettant en œuvre du matériel et des techniques d’escalade. Ceux qui ont entendu parler des neurones miroirs savent qu’il suffit de voir des gestes que l’on a pratiqués pour que s’éveillent en soi les sensations qui y sont associées. Là, je ne parle pas de tronçonneuse, mais de cordes et de baudriers. Je n’ai joué de la tronçonneuse que pour débiter des branches cassées et des arbres couchés par les tempêtes. Mais la corde d’escalade est une bien vieille histoire aux épisodes multiples, même si désormais elle sommeille, suspendue à un piton de tringle à rideau, au coin d’une fenêtre donnant sur la montagne. Corde de rappel, dit-on, lovée sur tous les souvenirs de jeux divers avec la verticale.

Or, très récemment, après quelques mots échangés lors de la première édition de Festi Libri, Jean-Michel Neri m’a offert son livre. C’est assez dit des « expériences » positives qui ont précédé ma lecture, jusqu’à la rendre urgente et nécessaire. Pourquoi se sont-elles déclenchées à la seconde édition et non pas à la première ? Pourquoi cette seconde édition et non pas une réimpression à l’identique de l’édition princeps ? Pourquoi une nouvelle couverture, sans indication d’éditeur ? Pourquoi me faut-il autant de temps pour trouver sur internet un catalogue donnant la référence bibliographique exacte de l’ouvrage ? Ces quelques question me laissent penser à des défaillances éditoriales, que l’auteur a corrigées lui-même. N’y aurait-il pas des similitudes entre un élagage barbare et une édition bancale ? Des actes accomplis sans véritable réflexion sur les « règles de l’art » ? Des règles qui dépassent la simple mise en œuvre des machines ou des logiciels, tronçonneuse ou inDesign ? Et des conflits de compétences, entre qui s’aveugle sur ses pratiques et qui cherche à leur donner davantage de sens ? Le sens ? Essayons de le voir comme un « rhizome » reliant ceux qui font, ceux qui font faire et ceux qui bénéficient des actes accomplis. De toute évidence, la seconde édition est un élagage, du moins pour ce qui concerne la couverture. Un élagage selon les règles de l'art, s’entend. Un élagage réussi.

Et le texte ? Adoptant la forme romanesque, il dit ce que l’élagueur porte à fleur de peau, en donnant la parole à un olivier que l’on imagine millénaire. La fiction littéraire permet de prêter à l’arbre – en la transposant dans sa perspective – « l’expérience » de l’élagueur aguerri. Cette « expérience » n’a rien à voir avec ce que l’on étale d’ordinaire dans un curriculum vitæ ou une offre d’emploi. Cette « expérience » est le mélange de sensations, d’émotions et de pensées qui se forment dans la tête d’un homme partageant son quotidien avec les arbres. Ce qui est très différent de le partager simplement avec sa tronçonneuse. Cette « expérience » est pétrie de respect pour le caractère vivant de la matière d’œuvre dont il a la charge, et non pas flétrie de suffisance, de domination aveugle du végétal, assortie de jouissances intimes proportionnelles à la puissance des machines et à la rentabilité des opérations. Quel mal y a-t-il à voir l’arbre avec assez d’empathie pour lui prêter des sensations, des émotions et des pensées ? Quel bien y aurait-il à caresser affectueusement sa tronçonneuse après la coupe à blanc d’un vieux bosquet d’arbres de haute futaie ?

Le soliloque de l’olivier n’est pas continu sur tout le roman. Le narrateur s’y glisse, ici où là, et y va de son paragraphe dans les premiers chapitres. Dans l’avancée du livre, il prend de plus en plus d’autonomie, s’appropriant des chapitres entiers. Dans la seconde partie, le narrateur est désormais seul. Il restitue quelques épisodes de la vie d’un jeune élagueur, Cosimu. Comment ne pas voir dans ce prénom une allusion au livre d’Italo Calvino, Il Barone rampanteLe Baron perché ? Indirectement, l’auteur réinjecte ainsi dans son texte une « expérience » de lecture qui, de toute évidence, l’a marqué : l’histoire d’un jeune garçon qui, sur un différent avec ses parents, se réfugie dans un arbre et décide de ne plus jamais en descendre.

Comme le roman d’Italo Calvino, La peau de l’olivier peut recevoir une multitude de lectures. Mais, au fil des pages, le conte philosophique s’estompe et les notations biographiques surgissent. La fiction semble ainsi se briser devant la réalité, jusqu’à ce dernier chapitre, « Cahiers verts de Cosimu », qui ne délivre plus que des fragments. Petits épisodes de vie ordinaire où l’auteur voit combien son « expérience », si bien partagée avec ses doubles – l’olivier et Cosimu – est totalement illisible pour nombre de ses semblables. « Il faut que je fasse attention, je vais virer aigri », dit-il, portant à nouveau le regard au fond de lui-même. Dominer cette émotion. Relire l’épilogue donné avant les cahiers verts. L’olivier y avait repris la parole. Parlait ce qui restait de l’arbre : ses racines profondes. S’énonçait ce qu’il avait vécu, ressenti et pensé lorsqu’il fut démembré et abattu. Douleur, certes, mais espoir aussi. Réunir ses forces. Un bourgeon. Sortir au grand jour. Une tige. Tout recommencer. Un arbre.

Aujourd'hui, le livre est fermé et bourgeonne déjà le désir d’ouvrir l’autre : Minoru.

Lire. Lire encore…

[] Xavier Casanova

[1] La peau de l'olivier a été recensé en décembre 2014 par Pedru-Felice Cuneo-Orlanducci sur le blog Anima capiata.