DOSSIER FELIX DECORI

Belle audace que de s’emparer d’un sujet aussi rebattu que les amours de Sand et Musset. Belle réussite que d’en faire un roman attachant, mettant en scène un jeune couple des années 60, commentant à deux voix la Correspondance de George Sand et d’Alfred de Musset, lue dans son édition originale publiée à Bruxelles en 1904, établie par un certain Félix Decori. Belle inspiration que de relever le nom de cet illustre inconnu et, au fil du roman, de le faire passer du statut de simple indice bibliographique à celui de sujet de recherche, puis, de surprise en surprise, d’objet d’une quête, et finalement de personnage à part entière, pivot de l’intrigue.

Jacques Fusina, dans son roman, tresse ainsi habilement trois temporalités distinctes : le temps compact de la lecture conduite en commun par deux jeunes amoureux, sur un volume qui, en les publiant bout à bout, transforme en chiame è risponde les échanges entre Sand et Musset ; le temps plus distendu de la relation complexe et singulière liant Sand et Musset, entre évocation du voyage à Venise et consommation de leur rupture ; le temps épars suggéré par la date de publication du recueil, cette « belle époque » donnant le canevas sur lequel se projette la « reconstitution de carrière » de Félix Decori.

Le roman lui-même se met en place lorsque Jean et Marie reçoivent d’un bouquiniste l’offrande d’un livre ancien, et découvrent avec émotion ce qu’annonce sa page de titre. Correspondance amoureuse offerte aux amoureux, mêlant à leurs sentiments réciproques un même amour des livres et une même passion pour la littérature. Deux regards se portent sur cet objet reçu comme un clin d’œil, une bénédiction, un parcours initiatique, un signe du destin… Deux désirs se croisent sur ce cadeau commun. Ils se complètent. Marie ne s’est-elle pas mise à feuilleter l’ouvrage à la recherche des dessins et des autographes, traces directes de l’émotion de Musset ou de Sand, et de leur énergie créatrice ? Jean n’a-t-il pas posé aussitôt un doigt interrogateur sur le nom inconnu figurant en couverture, signature d’un tiers assumant l’édition posthume de ces lettres privées ?

Le roman, sous forme de dialogue entre Jean et Marie, va dérouler ces deux dynamiques parallèles. La première se projette de manière romantique sur le vécu et le génie des deux grands auteurs. La seconde s’attache avec méthode à préciser la place et le rôle de l’homme qui a dirigé la publication. La première a pour main courante le livre. La seconde, les documents exhumés dans la recherche et classés dans le dossier. Toutes deux ont pour ciment la complicité studieuse, rigoureuse, amoureuse et prometteuse de Marie et de Jean. Leur conduite de l’étude – comme leur conduite dans l’étude – est faite d’échanges incessants entre eux, et de plongées alternatives dans le codex et dans le dossier. Le tout est restitué par la plume précise, fraiche et bienveillante de Jacques Fusina. Nul doute qu’elle entrainera avec autant de bonheur les admirateurs de Sand et de Musset, que ceux qui seraient avant tout aiguillonnés par une curiosité plus élémentaire et très bien partagée. Elle se résume, en effet, à deux questions. C’est qui ? Il est d’ici ? Des pas dans la rue suffisent à les provoquer. On peut donc imaginer qu’il en sera de même au passage de la couverture…

Mais avant d’élargir à ce point le lectorat, que se précipitent déjà sur ce roman tous ceux d’entre nous qui ont fait leurs humanités avec le Lagarde et Michard en main, surtout s’ils étaient déjà bien avancés dans leurs études littéraires, un demi-siècle avant le jubilé de Mai 68 et le baptême de Parcoursup. Le régal est assuré. Lettres et Histoire confondus.

[] Xavier Casanova

Jacques Fusina, Le dossier Félix Decori,
Ajaccio : Albiana, 2018.
Broché, 320 pages, 16,00 €. ISBN 9782824108605