Da Vinci (détail)

Leonardo da Vinci, La Vierge, l’enfant et Sainte Anne (détail). 

Dolor cæcorum vs Color cælorum

La similitude entre les montagnes représentées dans un des plus célèbres tableaux de Leonardo da Vinci et les aiguilles granitiques surplombant le village de Ghisoni est d’une telle évidence qu’un retour à l’analyse et à l’interprétation picturale s’impose.

Au premier plan, la palette du peintre se déploie dans des couleurs de terre et de chair. Elle fixe ainsi la scène représentée dans les registres conjoints de la venue sur terre et de l’incarnation, présence transitoire d’un corps appelé, in fine, à retourner à la terre. Inversement, au deuxième plan les effets de la « perspective aérienne » noient les cieux et les granites dans le même sfumato et les mêmes nuances de gris bleutés. Au fond, est dépeint ce qui, étant de toute éternité, préexiste à toute incarnation et lui survit : les roches et les cieux. En avant, est montré ce qui s’offre à l’immédiate perception et envahit la conscience. Mais interpréter, n’est-ce pas se déprendre de cette immédiateté ? Et se départir du sens littéral qu’il impose comme une évidence imparable ? Pour remonter au sens profond ?

Or, c’est bien dans la profondeur de l’image que se trouve la clef. Bienheureux, à cet égard, ceux dont le regard vivant traverse la circulation des regards figés qu’échangent entre eux les personnages du tableau. Alors, ces observateurs voient derrière eux les montagnes dressant leurs roches vers les cieux. Comblé, alors, qui reconnaît ces aiguilles granitiques et peut même les nommer, car c’est ainsi que l’initié se distingue du vulgum pecus, de l’indifférent, de celui qui n’a pas d’autre âme et conscience que celle de son troupeau – grex, en latin –, partageant avec lui son adhérence aux évidences. 

Voir plus loin, c’est noter que grex commence par la lettre G. Première lettre et premier mot des deux premiers vers du Dolor cæcorum, plus connu sous l’appellation de « lamentation des constipés [1] », qui chante l’exécration grégaire du troupeau des autres :

Grex Hæreticorum Ibecum
Sapentiam Obliquant 
Normarum Ignoscent

Ce chant n’est autre qu’une sorte d’hymne pour ligue de vertu, à faire chanter à l’occasion devant les piloris où on cloue les marginaux, comme devant les bûchers où on brûle les mécréants, ou tout au moins leurs écrits. Le vulgum pecus y devient Ibex, ce qui est la manière la plus vulgaire de désigner le membre d’un troupeau d’hérétiques, comme aujourd’hui on parle, par exemple, de bique pour déconsidérer une chèvre. Mais, cette cantillation n’a pas de sournois que ce mot. Bien plus sournoise la succession des lettres initiales de chacun de ses mots : réveillant une vieille histoire, il désigne et condamne en effet l’ultime refuge des Giovanalli.

Or, le Dolor cæcorum n’est d’une dérision dérivée du Color cælorum [2] de ces mêmes Giovanalli. Réfugiés dans une cuvette ceinturée de montagnes, ils s’étaient fixés dans le lieu, très exactement à l'endroit où de majestueuses aiguilles granitiques s’offraient au regard sous leur plus belle perspective ; un lieu sans nom à eux puisqu’ils venaient d’ailleurs. Aussi décidèrent-ils de le baptiser de 7 lettres, reprenant pour ce faire les initiales des sept vers de la première strophe du plus chanté de leurs cantiques :

Gloria…
Hominis…
Isulæ…
Sacræ…
Omnis…
Nobilis…
Illustris…

Si, in extenso, ce Gloria était une louange à l’Eternel, on pouvait aussi lire, dans la succession des premiers mots de sa première strophe, une louange à la communauté qui s’était formée au pied des aiguilles, tout autant qu’à leur commune aspiration à reconnaître entre eux leur propre noblesse et à s’illustrer au-delà de toutes les crêtes ceinturant leur cuvette, au-delà de toutes les côtes ceinturant leur île et au-delà de toutes les frontières ceinturant les peuples de terre ferme.

Si nous revenons au débat [3] qui s’est formé, ici et aujourd’hui, dans la communauté de ceux qui non seulement voient les aiguilles granitiques mais en outre savent les nommer, ajoutons simplement qu’il n’était pas nécessaire que l’artiste plante son chevalet en ce lieu précis puisqu’il ne s’agissait pas tant, par la peinture, d’en rapporter la forme mais la force. Or la force est dans la légende : tension perpétuelle entre la lamentation des dévots se cherchant un Ibex, un bouc émissaire, pour se soulager de leur cæcum doloris, et tous les chants donnant aux espérances humaines la color cælorum

Bienheureux, à cet égard, celui qui lève les yeux au ciel, car alors son regard échappe à la circulation, ici-bas, de l’occhjiu, du regard jaloux. Celui qui menace même jusqu’à la Sainte Famille car incarner ce n’est pas simplement prendre forme humaine mais aussi être habité par son propre inconscient, ce que Freud n’a pas manqué de souligner en faisant ressortir la figure du vautour dans le drapé aux couleurs granitiques qui cimente entre elles les trois figure humaines du tableau, au-delà des regards qu’elles échangent, indépendamment des gestes qui les lient.

L’enfant s’agrippe à son doudou. La mère l’arrache et l’attire contre son ventre drapé d’une figure monstrueuse. La grand-mère acquiesce, la tête dressée plus haut que les aiguilles granitiques donnant la clef symbolique de ce discours pictural : il rappelle, en effet, à quel point les mêmes choses peuvent être perçues pour ce qu’elles sont, leur couleur, ou ressenties pour ce qu’elles provoquent, une douleur. Jamais il n’aura été dit avec autant de précision le peu de distance qui sépare rei cælorum et rei cæcorum, selon que l’on s’extasie de la beauté du monde ou que l’on se crispe sur ses viscères et leurs crampes.

Tableau religieux, pour ceux qui s’agenouillent devant les images pour leur confier leur cæcum doloris. Peinture « trop humaine » pour qui en reconstitue la genèse et le lien reliant entre elles la scène familiale et l’horizon lointain figurant ce qui demeure de toute éternité, tout autant qu’il représente un avenir légèrement flou et fortement idéalisé. Bien innocent qui n’y voit qu’un paysage naturel et, en touriste, se laisse fasciner par sa beauté picturale. Ben’astutu quellu chi sà. Car lui se recueille devant le granit, n’acceptant d’être dominé par aucune autre majesté que celle de son imposante silhouette.

[] Xavier Casanova


[1] Cæcus, aveugle. Cæcum intestinum, intestin "aveugle" ou cæcum. En corse, cecu, selon le contexte, peut se traduire par aveugle (aj.) ou par cæcum (nom). Faut-il l'interpréter comme un lien symbolique de l'œil aux tripes ? En tout état de cause, il y a bien des regards que l'on lance ou reçoit et qui nouent les tripes : en bien, dans la reconnaissance inattendue d'une chose ayant provoqué de longue date un attachement inébranlable ; en mal, dans le regard dédaigneux ou accusateur de qui ne comprend absolument pas comment on peut s'attacher à ça.

[3] Le génitif rapproche dangereusement cieux et tripes à travers la proximité des formes cæcorum et cælorum, comme sont déjà dangereusement proche color et dolor. D'où ce jeu de mot facile ayant conduit à substituer, par dérision, dolor cæcorum à color cælorum.

[3] Débat introduit en mai 2019 auprès des discrètes et multiples sociétés savantes de la Pieve di u Castellu, sollicitées par le docteur Patrick Magro-Peraldi.