COUV PABLO SERVIGNE

« Beaucoup de sagesse, c’est beaucoup de chagrin.
Qui augmente son savoir augmente sa douleur. » 
L’Ecclésiaste, 1.18.

Edgar Morin ou Francisco Varela, entre autres, nous ont ouvert les yeux sur les propriétés émergentes des systèmes complexes, des réseaux de neurones à l’économie de marché. Pablo Servigne et consorts les ouvrent sur le moment singulier où de tels systèmes s’effondrent sur eux-mêmes, et insèrent cette perspective dans un champ trans-disciplinaire qu’ils nomment « collapsologie ».

Science de l’effondrement. – Deux livres permettent de prendre connaissance de cette perspective : Comment tout peut s’effondrer, et Une autre fin du monde est possible. En arrière plan, bien évidemment, se dessine le tableau alarmant d’une civilisation planétaire au bord de la rupture. Elle a tiré sa puissance de l’exploitation sans borne des énergies fossiles, et sa folie d’une croissance exponentielle auto entretenue, appelée « progrès », que rien ne semble pouvoir simplement ralentir, malgré les effets nocifs annoncés de longue date par les scientifiques, et désormais perceptibles par le commun des mortels à travers, par exemple, la multiplication des signes de dérèglements climatiques liés à une surchauffe de l’atmosphère d’origine anthropique. 

Comment tout peut s’effondrer passe en revue un vaste panorama de crises systémiques, dont, par exemple, la crise financière de 2008, pour ne citer que ce que nous avons probablement tous présent à l’esprit. Mais il ajoute quelques notations sur les crises de l’esprit lui-même, et son effondrement possible dans la sidération passagère liée à un événement traumatique, ou des formes de dépression profondes et durables résultant de la répétition des traumas. Il donne quelques éclaircissements sur les signes avant-coureurs de ces crises, notant que, le plus souvent, lorsqu’ils sont perceptibles, il est déjà trop tard. La crise de la démocratie fait partie du tableau. Quelle foi peut-on encore accorder à des élites scientifiques sans aucune efficacité politique ? Quelle foi peut-on accorder à des élites politiques totalement sourdes aux alertes de la science ? Quelle foi peut-on encore placer dans son bulletin de vote quant il a si peu d’effet sur la marche du monde ? Où et dans quel cadre est-il encore possible de faire valoir la parole des individus ? Que vaut-elle vraiment lorsque, en son nom, accède au sommet de la première puissance de la planète un crétin infini de la trempe de Trump ? Faute de se faire entendre, faut-il se faire voir en rejoignant les agrégats muets qui, du côté riche du monde, occupent les ronds points ou, du côté pauvre, s’entassent dans les embarcations de fortune sombrant, entre deux rives et entre deux rêves, au milieu de la Méditerranée ? 

Une autre fin du monde est possible donne quelques clés permettant de se préparer intérieurement à vivre les crises qui s’annoncent. Ce détour vers soi-même est nécessaire pour reconfigurer notre propre système complexe et ses manifestations émotives et cognitives. Eviter son propre effondrement, ou tout au moins en limiter les effets délétères. Accroître sa résilience. Dans ce domaine, les leçons ne sont pas à prendre du côté de ceux qui sont nés « le cul dans le sucre », comme on disait autrefois, et aujourd’hui « le cul dans le pétrole », c’est-à-dire dotés par naissance d’un droit à puiser à leur guise dans les réserves fossiles, et un droit à contraindre le reste de l’humanité à faire en sorte que rien ne vienne écorner ce droit. Les leçons de résilience seraient plutôt à prendre du côté des groupes humains ayant réussi à préserver des modes de vie plus parcimonieux et plus respectueux du milieu dont ils tirent leurs ressources. Ou bien, du côté des communautés en train de se reformer dans la recherche de modes de vie en harmonie avec les contingences du bout de terre qu’ils occupent.

Résitance et résilience. – Et si la révolution à opérer commençait par une révolution intérieure ? Une révolution d’une toute autre nature qu’un mélange sournois de culpabilités induites (les consommateurs sont tous coupables puisque le marché ne fait que répondre à leurs attentes) et de talismans industriels apposés sur les emballages (bio, recyclable et autres foutaises), qui répondent à cette culpabilité en l’exploitant à travers un marché secondaire vertueux, éthique et durable. Une révolution fondée sur la reconnaissance de l’ancrage inéluctable de l’espèce humaine dans le système terre, et de l’ancrage tout aussi inéluctable de chaque individu dans le réseau de solidarité qui conditionne sa survie. Dans un monde de menaces, le moindre réseau de solidarité est une poche de résistance. La principale menace est liée à la raréfaction des ressources naturelles, et à l’exacerbation des luttes pour se les approprier. La mise à mort de l’Etat providence n’est que la conséquence de cette raréfaction tant il est évident que, dans un monde qui vit à crédit, il n’y a plus rien à partager. On ne prête qu’aux riches.

Toujours plus de la même chose. – Dans le monde fou qui est le nôtre, un problème global ne fait émerger rien d’autre qu’un marché secondaire. Le problème n’est pas résolu : il est exploité. Le plus bel exemple est le traitement des déchets. Industrialisé, il contribue à la croissance du produit intérieur brut, à la création d’emplois, à la valorisation de parcelles incultes transformées en trous géants par une armada d’engins de chantiers, puis en collines artificielles par une flottille de bennes à ordures assurant avant tout, à distance des centres commerciaux, l’évacuation d’emballages et de suremballages que l’on ose encore appeler des déchets ménagers. Mais il est vrai que sous cette dénomination, on peut stigmatiser chaque foyer, le taxer, et exiger qu’il se plie aux contraintes du tri sélectif. N’est-ce pas mettre à l’amende et à la corvée non pas celui qui glisse une barquette en polystyrène sous chaque entrecôte, mais celui qui, en bout de chaine et à son corps défendant, sépare la viande industrielle du plastique alimentaire ?

Conclure ? – Sauter dans le registre de la création poétique et musicale : Bribes d’écriture inspirée… – Ou bien, poursuivre la réflexion sur la notion d'effondrement : Une piste possible