COUV CHINE

De longue date, il me semble que quelque chose ne tourne pas rond dans notre manière de réduire l’écriture à une simple question de transposition, dans l’ordre du visible, de phénomènes phonétiques observés dans l’ordre des choses audibles. Cette perspective fait de la langue la seule structure structurante, sans suffisamment s’attacher aux propriétés propres et autonomes de la trace. Comment sortir de ce logocentrisme ?

L’exemple chinois. – Le dernier ouvrage de Léon Vandermeersch revient, dans sa première partie, sur l’écriture chinoise. Ses idéogrammes constituent bien un langage graphique autonome, doté d’une double articulation distincte de la double articulation du langage parlé. Son exemple permet de mettre en relief deux fonctions distinctes : la fonction de communication, partagée avec le langage parlé, et la fonction de spéculation, partagée avec le langage parlé mais considérablement amplifiée par l’écriture. Bien que l’auteur ne le mentionne pas, ce point me semble aller dans le sens de la thèse de La grammatologie de Derrida, selon laquelle l’écriture précède la linguistique, l’engendre et la dote d’outils déployant cette fonction de spéculation identifiée par Vandermeersch. À cet égard, l’exemple de l’écriture chinoise facilite l’identification de cette fonction dans la mesure où sa construction, détachée de la langue, échappe au logocentrisme qui, dans les cultures alphabétiques occidentales brouille la prise en compte de tout ce qui, dans l’écriture, n’a aucun correspondant linguistique. L’écriture chinoise s’étant construite en dehors du langage parlé, elle permet de mieux cerner la force propre de la trace.

La divination. – Le système graphique chinois apparaît au XIIIe siècle avant notre ère, et trouve son origine dans des rituels de divination. La lecture primordiale est celle des craquelures qui se forment à la surface d’omoplates de mammifères ou de carapaces de tortues soumises à l’action du feu. L’écriture naît de la réplication sur d’autres supports des signes relevés lors de l’oracle, ce qui permet de noter des équations oraculaires, de les conserver et de les soumettre à toutes les confrontations. Bien que l’auteur n’y fasse pas allusion, on pourrait parler, à la suite de La raison graphique de Goody, de technologie de l’intelligence, pour relier la fonction spéculative introduite par Vandermeersch aux techniques matérielles permettant son développement.

Une langue graphique articulée. – Au demeurant, Vandermeersch tient compte de ces techniques. Il établit la notion de double articulation du système graphique à partir de pièces oraculaires inachevées. Le scribe a gravé dans la pierre toutes les entailles verticales des caractères, laissant en suspens la gravure des horizontales. Ce fait montre que le graveur a présent à l’esprit une décomposition de l’idéogramme en traits élémentaires, en graphèmes. Ces graphèmes sont à l’idéogramme ce que les phonèmes sont au mots. La langue écrite est ainsi dotée d’une double articulation, comme les langues parlées. La technique est à nouveau déterminante avec l’invention du pinceau à peindre, qui va permettre d’introduire dans l’écriture des modulations difficiles à imaginer et à réaliser par gravure. Cela conduit d’une part à codifier les traits de pinceau élémentaires, et d’autre part à esthétiser les réalisations graphiques. Avec le pinceau, nait une poésie de la trace qui va indistinctement s’exprimer dans la calligraphie et la peinture. Nous sommes très loin de l’enfermement de notre occident alphabétisé dans la dissertation infinie sur le rapport, jugé incommensurable, entre le texte et l’image.

Les origines. – Vandermeersch insiste très fortement sur l’origine divinatoire de l’écriture chinoise. Bien que l’auteur ne s’engage pas dans la comparaison avec les origines des systèmes alphabétiques, nous soulignons que notre alphabet latin, quant à lui, trouve son origine dans le système graphique mis au point par les Phéniciens, non pas pour les besoins de leurs devins, mais pour ceux de leurs marchands. Nous notons aussi que les plus anciennes tablettes cunéiformes ne consignaient pas des oracles, mais des titres de propriété et des états comptables. Les textes, au sens que nous donnons à ce mot, ne sont que très tardifs, et ce sont d’abord des codes avant d’être des textes littéraires. Comme le souligne Vandermeersch, toute notre logique reste fondée sur l’Organum d’Aristote, dont les catégories dérivent de la structure flexionnelle des langues indo-européennes. La langue elle-même, le Logos, est un objet de fascination et de vénération, qui engendre les figures opposées du sophiste et du philosophe : les deux manières distinctes de s’approprier la vertu et la puissance d’un Pneumatos, un Verbe métaphysique exerçant son emprise sur le monde physique, dans la domination de la nature par la tekhnè, et la civilisation des hommes par la sagesse. L’autre, c’est celui qui échappe aux effets structurés et structurants de la langue : l’enfant à éduquer et le barbare à civiliser. L’autre, c’est aussi l’égaré, comme l’appellera Maïmonide, celui qui, s’éloignant de la doxa, altère ses capacités de communication avec les siens et rend insensées ses spéculations « sauvages ».

Métaphysiques. – Sous l’écriture chinoise se profile une toute autre métaphysique. Le signe original est une trace émergeant dans l’unité du cosmos, sous l’effet des forces naturelles qui s’y exercent. Cette trace, lue sur la surface naturelle où elle est apparue, n’est pas interrogée à travers l’opposition du vrai et du faux, mais du propice et du funeste. En la transcrivant sur un autre support, le scribe reste partie prenante de ce cosmos et s’y inscrit lui-même. Il poursuit sans hiatus sa fusion dans ce cosmos en créant un univers de signes qui ne sont jamais qu’un assemblage de traces élémentaires nées dans ce cosmos, et faisant naître, en s’agglutinant, des totalités perçues comme telles. Le scribe est en prise avec la totalité dont il est lui-même un élément, et s’y confond totalement dans l’écriture inspirée. Rien ne l’incite, comme l’aède grec, à s’imaginer pénétré par un esprit second lui dictant, depuis un autre monde, la parole exemplaire sortant de sa bouche. Faisant un avec le cosmos, il échappe à la dissociation des « mondes lunaires et sublunaires » qui prévaut dans les cultures occidentales. Ce même scribe, parlant une langue agglutinante, sans flexion, est de plus accoutumé à tirer du sens de la simple juxtaposition d’éléments observés globalement. Les lois mises en évidence par la Gestalttheorie tiennent ainsi lieu de liant, sans intervention de tout un appareil de marqueurs logiques tels que, par exemple, des désinences ou des prépositions. 

Décentrement. – Revenir à ces questions à travers l’écriture chinoise permet de prendre de la distance par rapport aux évidences occidentales. Ce décentrement ne permet pas tant d’écarter les visions pétries d’orientalisme que, surtout, de se déprendre du logocentrisme qui, d'une certaine manière, nous aveugle. Le premier freine la compréhension des cultures exotiques. Le second empêche de saisir les propriétés singulières de la trace matérielle, irréductible à la simple transcription du langage parlé. Pourtant, ces propriétés singulières sont à l’œuvre dans la profusion de représentations graphiques qui accompagnent le développement de la science et des techniques, sans pour autant faire clairement apparaître une science de la trace explicitant la manière dont l’art du tracé prend en compte les conditions de visibilité, de lisibilité, d’intelligibilité et de crédibilité des disposition graphiques engagées tout autant dans la communication des résultats que dans la spéculation sur les données, qui ne sont jamais aussi brutes qu’elles en ont l’air.

[] Xavier Casanova

Léon Vandermeersch,
Ce que la Chine nous apprend : Sur le langage, la société, l’existence,
Paris : Gallimard, 2019 (Coll. Bibliothèque des sciences humaines)