COUV SOCIETE INGOUVERNABLE

Au moment où je rédige ma notice, la presse rapporte les réactions de Jean-Luc Mélenchon à la veille de son procès : il dénonce « la dérive autoritaire de l’Etat. » Or, dans La société ingouvernable, Grégoire Chamayou retrace la généalogie de cette dérive autoritaire, non pas avec une formule tonitruante et un coup de menton, mais à travers un essai brillant et documenté de plus de 300 pages. Bien plus glaçant qu’un twett diffusant urbi et orbi la vidéo d’un coup de matraque en trop ou la photo d’un l’œil en moins…


UN RAPPEL UTILE

Crise. – Nous assistons à une crise générale du management, qui touche à ses deux faces : la gouvernance et la gouvernabilité. Il est en effet de bonne dialectique de lier entre elles les transformations des dirigeants et celles des dirigés, tant elles interagissent l’une sur l’autre, répétant la bonne vieille dialectique du maître et de l’esclave sous des formes changeantes, au gré de l’évolution des enjeux et des rapports de force, ou du déplacement de la ligne de partage entre les faims et les satiétés.

Dialectique. – Avant de toucher la sphère de l’Etat, ces transformations ont d’abord été ressenties et théorisées dans l’univers des entreprises. Le modèle élaboré par Fayol dans son Administration industrielle et générale a été revisité sous une multitude de perspectives. Elles visaient son amélioration – un surcroît d’efficacité – et non pas sa remise en cause. Surgissent les modèles de Taylor et de Ford, fondés sur l’organisation scientifique du travail. Ils vont être complété et affinés en ajoutant aux sciences de l’ingénieur quelques avancées « utiles » des sciences humaines. 

Facteur humain. – Ainsi en est-il du courant du facteur humain, qui aura tendance à injecter dans le management ce qui, dans la psychologie, reste compatible avec l’organisation pyramidales des firmes et des administrations, et à abandonner le reste au domaine des psychologies de confort ou de réparation. Par exemple, la notion de « développement personnel », posée de longue date par Karl Rogers, sera avant tout appliquée aux managers, laissant de côté la question dérangeante de l’épanouissement des opérateurs, qui restent enfermés dans les procédures impératives élaborées dans les états majors et les bureaux d’études. Cet épanouissement-là ne risque-t-il pas de transformer la gouvernabilité des masses laborieuses au point d’en faire perdre leur latin à ceux qui les dirigent ? Et si on rendait chaque individu responsable de sa gouvernabilité, comme on a réussi à tenir chacun pour responsable de son employabilité ?


UN BRILLANT ESSAI

Années 70. – Le chemin suivi par Grégoire Chamayou part des années 70, marquées par de très fortes contestations sociales. Le monde du travail prend la main, hausse le ton et s’organise. Le monde des affaires va répondre par des contre-feux de plus en plus offensifs, jusqu’à tout verrouiller, des affaires des hommes et de la marche du monde, en imposant à tous de rapporter toutes leurs décision à la seule rationalité qui vaille, fondée sur la réussite économique. – Ne suffit-il pas de créer une file d’attente devant le robinet pour que s’éteignent les débats sur le goût de l’eau, et que s’allume en lieu et place la chasse aux resquilleurs ?

Travailleurs. – Du côté des entreprises, les contestations se traduisent au quotidien par une multiplication des attitudes de rejet de l’autorité, qui vont aller, outre Atlantique, jusqu’à des actes de sabotage. C’est cette montée de l’indiscipline ouvrière massive qui va conduire le monde des affaires et leurs préposés à réagir, notamment en s’opposant par toutes sortes de stratégies, au fait syndical. Le manager se trouve ainsi en première ligne face à une base dont les aspirations ne sont plus ce qu’elles étaient. Pour se faire entendre, le monde du travail n’a pas d’autre recours que la lutte et pas d’autre hésitation que de balancer entre négociation sans concession et recours à l’action violente, tant sont incertaines les issues de l’une comme de l’autre.

Managers. – Dans les sociétés par action, le manager se trouve placé entre le marteau et l’enclume, entre la base indocile des travailleurs qu’il affronte, et la nébuleuse versatile des actionnaires qui le nomment. La situation d’intérêt est claire lorsque le dirigeant est propriétaire de l’entreprise. Elle l’est bien moins pour le dirigeant nommé et engagé par un contrat de gestion pour autrui. N’est-ce donc pas lui qu’il faut discipliner avant tout ? Comment le contraindre ou l’inciter à agir, avant toute chose, pour maintenir et accroître la valeur actionnariale de l’entreprise dont lui est confié l’ordinaire ?

Environnement. – Les menaces qui risquent de gripper l’entreprise de l’intérieur sont attisées et amplifiées par la montée en puissance, culturelle et politique, de la critique du capitalisme, voire de son rejet. Le monde des affaires va se retrancher derrière la défense de la libre entreprise. Mais les théories construites à cet effet, qui tentent de remplacer les vieilles conceptions de la propriété par une théorie fondée sur le contrat, ont du mal à s’imposer. De même celles qui voient dans l’entreprise une organisation décalquant, en réduction, celle des états. Elles ont du mal à faire émerger une légitimité qui couvrirait leurs pratiques. Ces théories sont finalement balayées par un repli sur une vision purement pragmatique, sans autre finalité que la conservation et l’augmentation du pouvoir tiré de la propriété des choses et de l’emprise sur les individus.

Contestations. – Les contestations extérieures s’amplifient, s’organisent et se déploient dans des réseaux planétaires. Dès lors, dans le monde des affaires, les oreilles se font plus attentives à ceux qui préconisaient de longue date de passer de la défense à l’offensive. Contre les activistes répandant leurs dénonciations ou organisant leurs boycotts, le temps lui semble venu d’aller chercher l’inspiration du côté des stratégies contre-révolutionnaires ou de conduite des guerres asymétriques. Ces attitudes offensives leur semblent d’autant plus nécessaires que ne pas étouffer la contestation dans l’œuf, c’est courir le risque de la laisser contaminer la sphère politique, jusqu’à ce que le législateur tire de ces lubies des lois.

Régulations. – Hélas, peuvent-ils dire. N’est-ce pas déjà ce qui se passe avec la montée en puissance de l’écologie ? N’a-t-elle pas provoqué la mise en œuvre, au niveau des états, de nouvelles régulations qui entravent la libre entreprise ? Le monde des affaires ne sent-il pas sur sa nuque le souffle de gouvernements pressés d’aller encore plus loin dans les contraintes imposées aux entreprises ? Surgit alors un moyen terme suggérant que les multinationales définissent elles-mêmes leurs engagements, par exemple, à respecter l’environnement. La notion de responsabilité sociale des entreprises est remise au goût du jour. Elle vient compléter l’illusoire management éthique qui l’a précédé. Qu’est-ce d’autre qu’un thème de communication de plus, davantage destiné à préserver la réputation des firmes qu’à influer profondément sur leurs pratiques manageriales ? Les tenant de la guerre à outrance n’y voient, d’ailleurs, qu’une brèche dans laquelle la contestation poursuivra son infiltration. Quant aux tenants d’un néolibéralisme bien régulé, ils prônent un mélange de régulations dures et de recommandations molles. Une dose de « hard law » pour préserver les droits de l’entreprise, et une dose de « soft law » pour moduler les protections sociales.

Autorité. – Pourquoi, diantre, n’arrive-t-on pas à ce bel équilibre ? Parce que, dit-on dans certaines sphères de l’économie politique, nous ne nous sommes pas débarrassés de la démocratie-providence. Double attaque dirigée contre le système démocratique et contre l'Etat-providence. En 1975, un rapport de la Commission trilatérale dissertait sur la « gouvernabilité des démocraties ». N’est-ce pas relever une inadéquation entre gouvernants et gouvernés, en pointant du doigt, comme inadéquat, le gouverné ? À charge des états de rendre leurs citoyens gouvernables, quitte à réduire la voilure de ce qui fonde la démocratie. Le deuxième volet a trait à la providence. À charge des états, là aussi, de tordre le cou à l’état-providence, c’est-à-dire, pour l’essentiel, au système de redistribution des richesses et de protection sociale. 

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Conclusion. – Comment conclure autrement qu’en sautant immédiatement sur une autre lecture qui tombe à pic après cette « généalogie du libéralisme autoritaire » ? C’est la somme que Thomas Piketty a consacrée à l’étude de la justification des inégalités, et de ses variations au cours de l’histoire. Elle vient de paraître aux éditions du Seuil, dans la collection « Les livres du nouveau monde », sous les espèces d’un fort volume de 1232 pages réunies sous le titre Capital et idéologie. Prochaine lecture, donc…

[] Xavier Casanova

 

COUV CAPITAL IDEOLOGIE

 

LU
Grégoire Chamayou, 
La société ingouvernable :
Une généalogie du libéralisme autoritaire, 
Paris : La Fabrique, 2018.

EN LECTURE
Thomas Piketty, 
Capitalisme et idéologie, 
Paris : Le Seuil, 2019. 
(Coll. Les livres du nouveau monde).