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Pour ses opuscules rédigés en Corse au cours des seize années de son affectation à la poste de Bastia, Célestin Godieu s’est doté d’un nom de plume dissimulant ses origines continentales sous de célestes allusions. Au cours du printemps 1910, ses multiples « bouquinets » seront rassemblés dans « Les Concentriques », donnant une œuvre dans le droit fil du roman buraliste. Selon les règles du genre, l’observation y est conduite à partir d’un point fixe, généralement un guichet, devant lequel défilent de multiples personnages, redéployant leurs vies, leurs pensées et leurs états d’âme, dans un lieu doté de la singulière propriété d’être à la fois clos et public, comme les pissotières ou le confessionnal.

Cousinés de fil blanc

« Etranger, tu te demandes pourquoi je suis en haillons ? Que sais-tu de mon pays ? Que sais-tu de vrai ? Alors écoute, et accorde-moi toute ton attention. Assurément, l’histoire va te paraître des plus étrange. Et mon pays encore plus étrange qu’il ne l’est déjà à tes yeux. Tu vas m’écouter et ne rien dire. Rien ! Promis ? »

Après avoir entendu cela un certain lundi d’octobre 1905, à l'ouverture de l'office postal, il me fut raconté ceci :

« Ghjiseppumaria et Felipantone avaient tous les deux une mule des plus robuste, et s’étaient associés pour exercer ensemble le métier de muletier, en se donnant ainsi l’un à l’autre ainsi, au fil des jours, des heures et des itinéraires, le plaisir d’une interminable conversation. Ils parcouraient les sentiers de concert, pour déplacer de conserve tout ce qui est à déplacer quand il faut le déplacer. Quoi ? Une grosse balle de foin, une ribambelle de fers à mulet et une poche de clous à ferrer sont des exemples typiques de denrées et de fournitures à déplacer. Quand ? La récolte des châtaignes est un exemple typique de période nécessitant une multitude de va-et-vient des séchoirs aux moulins et des minotiers aux épiciers. Où ? Le chemin partant de la Pianiccia di u Poghju pour monter au Poghju di a Pianiccia est un exemple typique de parcours équilibré, comptant autant de montées raides que de descentes abruptes. Comment ? Ah ! Les astuces des muletiers sont si nombreuses que les énumérer toutes retarderait trop l’histoire elle-même. Venons-en au fait.

Exceptionnellement, Ghjiseppumaria et Felipantone, à l’instant, ne déplaçaient rien, nulle part. Pas même le regard, fixé sur l’horizon. Ils attendaient. Et c’était une attente de poids, puisque devait paraître à leurs yeux un cousin, ce qui n’est pas rien ; de plus, un cousin ayant avec chacun des deux compères ce qu’il faut de cousinage pour que, par son intermédiaire, les deux muletiers se sentent solidement cousinés ; un cousin parti faire fortune aux Amériques ; l’ayant faite en commençant par tordre entre ses doigts des fils de coton jusqu’à devenir, auprès des merciers de la rue Napoléon, le roi de la bobine. Ces précisions sont utiles pour comprendre à quel point Ghjiseppumaria et Felipantone se sentaient vraiment « cousinés de fil blanc ».

Lorsqu’ils n’avaient rien à se dire, il n’était pas rare qu’ils se racontent l’un à l’autre ce que chacun savait des aventures de ce cousin. Dans sa seizième année, il avait quitté le village sans rien d’autre dans sa besace qu’une poignée de châtaignes sèches et sans rien d’autre dans sa poche qu’un couteau frappé aux armes des ducs de Savoie. Seize ans plus tard, il était revenu du Nouveau Monde « cousu d’or ». C’est, précisément, ce qu’ils étaient en train d’évoquer, sur le quai, en attendant l’arrivée du vapeur postal en provenance de Marseille, sans doute retardé, en ce mois d’octobre maussade, par un vent de travers et une forte houle.

Ils ne sont pas seuls à patienter, et, dans notre monde méditerranéen, il est indécent de partager, au coude à coude, les places de choix permettant, au bout de la jetée, de guetter l’arrivée du vapeur, sans honorer ses voisins d’un seul mot. Qui s’étonnerait donc qu’un inconnu, dans ces circonstances, interpelle fort aimablement nos deux muletiers :

— S’il vous plaît…

— Je vous en prie…

— Vous acceptez les conseils ?

— Si fait, dit Ghjiseppumaria, tandis que Felipantone s’économisait de toute parole comme il était entre eux coutume de procéder, s’étant entendu que, dès lors qu’un a parlé, les choses sont dites ; et qu’elles sont même entendues s’il est patent qu’il a parlé à son compère plutôt qu’à qui que ce soit d’autre.

— Si fait, dit Felipantone, non pas pour contredire ce qui précède, mais pour ajouter que face à un tiers il était judicieux que le deuxième à parler renforçât ce que le premier venait de lâcher, en bien comme en mal, à tort comme à raison.

C’est ainsi que Ghjiseppumaria et Felipantone, attendant leur cousin, donnèrent la parole à Guidusimone, qui leur était étranger, mais fortuitement voisin, indéniablement avenant, et assurément affable. Ce dernier, cependant, les déconcerta tant il se montra, séance tenante, sincère, affecté et péremptoire :

— Halte-là, malheureux, j’en ai trop entendu ! N’allez pas plus avant. C’est une trop belle histoire qui s’annonce, tant elle commence de manière plaisante. N’était-ce que son titre Le Roi de la bobine. Imaginez donc tout le bien qu’elle pourrait faire au commerce du livre !

— Béni sois-tu de ta supputation, homme attentif, dit Ghjiseppumaria, pour traduire le « babà ! » susurré par son comparse.

— Béni sois-tu de ton exhortation, homme avisé, dit Felipantone, pour expliciter le « bebè ! » éructé par son compère.

* * *

C’est ainsi que Ghjiseppumaria et Felipantone, d’une même fulgurance, percevant la valeur marchande de ce qui leur tournait dans la tête, se firent muets – muto subito–, pour ne plus rien brader de leurs communes richesses intérieures. Fourrant tous deux leurs mains au fond de leurs poches, leurs pouces et leurs index recroquevillés se frottèrent l’un contre l’autre, comme on vrille du coton. Le fil ! À leur tour, ils avaient le fil. Il n’y eut plus, entre eux, que silence et complicité.

* * *

Lorsque la foule empressée, qui le poussait à coups de malles et de ballots, eût expulsé leur cousin de la passerelle, les pouces et les index se frottaient toujours, comme ils se frotteront encore dans son dos, lors des accolades et des embrassades. Le fil ! Ne pas perdre le fil !

Sans dire un mot, l’un à sa gauche et l’autre à sa droite, ils pressèrent leur cousin de s’écarter de l’attroupement volubile et bruyant qui absorbait, les uns après les autres, les passagers descendus à terre. Croyant que les deux acolytes avaient à lui révéler une nouvelle d’importance qu’il valait mieux ne pas énoncer en public, le cousin se laissa faire. Il attendait quelques confidences. Il n’eut que des silences pleins de sous-entendus, ponctués de clins d’œil et de coups de mentons, comme le font les muets lorsqu’ils ont des choses d’importance à énoncer ou, mieux, à dénoncer.

Visiblement, Ghjiseppumaria et Felipantone préparaient un sacré coup ! »

Antosantu Antisanti, 
Les Concentriques,
Antibes : Fournel et Badine éditeurs,
1910.