Projet
BIBLIOCORSE
Bibliographie courante de la Corse


Situation

Le Riaquistu des années 70-80, ou sursaut culturel de la Corse, a fait germer une multitude d’initiatives, notamment dans le domaine de la musique et de la littérature. Si ses effets sont sensibles et mesurables, la suspicion constante de chauvinisme et de séparatisme qui pèse sur la Corse retarde la perception de ce sursaut culturel, comme l’appréciation de son ampleur, dans le regard que l’extérieur porte sur l’île, mais aussi, dans le regard que les Corses eux-mêmes portent sur leur propre culture, dont ils mesurent mal la vigueur et les avancées.

La musique pour exemple

Dans le domaine de la musique, autour de la résurrection du chant traditionnel, miraculeusement conservé dans sa version liturgique par la survie des Confréries, a vu le jour un phénomène auquel les observateurs de la musique tardent à accoler le nom d’Ecole Corse, en soulignant notamment le travail pionnier des fondateurs du groupe Canta u Populu Corsu, et le nombre de groupes, après eux, qui s’est formé pour faire vivre et développer la polyphonie corse. Les voies sont, certes divergentes, l’une se propageant dans la musique de variété et l’autre pénétrant la musique classique. Au demeurant, même si les concerts et les albums son classés dans des rayons distincts et commentés par des critiques distincts, ils n’en portent pas moins un substrat spécifique assez fort et assez localisé pour attester et justifier l’existence, dans la musique actuelle, d’une Ecole Corse. Elle est loin d’être définie comme telle dans l’historiographie musicale savante. Elle est pourtant déjà attestée à travers la multiplication du label « polyphonie corse » très largement diffusé. Elle ne souffre que de son enfermement dans la catégorie trop générale de « musiques du monde », ce purgatoire planétaire où se rangent à part les expressions musicales n’ayant pas encore passé la porte de l’Olympe, quelque peu verrouillée par le jeu complexe des consécrations et des inscriptions sur les grands catalogues de l’Occident triomphant. L’exemple de la musique illustre le chemin qui reste encore à parcourir, – la qualité et le dynamisme culturel n’étant plus à démontrer –, pour échapper à sa relégation, par diverses forces dominantes, dans les expressions régionales et leur lecture quasiment touristique et volontiers folkloriste. À cet égard, sachons applaudir les transgressions réussies, plutôt que de les accueillir avec la moue suspicieuse de ceux qui pensent qu’il n’est possible de s’échapper à sa condition qu’en trahissant ses origines, prônant même la régression au nom de l’authenticité dont ils se parent, faute de mieux. Toute dynamique culturelle, à quelque échelle qu’elle se joue, articule toujours le moment de la singularité, de la particularité et de l’universalité. 

La littérature pour objet 

Dans le domaine de la littérature, gardons-nous déjà d’attacher au terme de littérature toutes le connotations venues du haut, c’est-à-dire de l’Olympe et de sa manière particulière d’accueillir en son sein quelques rares œuvres de l’esprit, et d’ignorer superbement tout le reste. Se distancier de l’Olympe n’est pas facile, puisque nous croyons nécessairement à cet Olympe, et à la valeur réelle des œuvres qu’il consacre. Apprenons simplement à faire la différence entre la littérature qui se fait et celle qui, filtrée par la critique, surnage, ou qui, décantée par le temps, subsiste. En son temps, Bourdieu distinguait, comme deux domaines répondant à leurs logiques propres, d’un côté le regard distant, académique, porté après coup sur l’opus operatum, l’œuvre achevée, et de l’autre l’investissement pratique engagé sur le champ dans le modus operandi, l’œuvre en train de se faire. Le regard scolaire et universitaire s’applique pour l’essentiel au corpus des œuvres faites. Le regard des créateurs porte sur l’élaboration de leurs œuvres et le travail de percolation qui les achemine vers des lectures multiples. Faute d’une théorie de la pratique, autonome de la critique des œuvres, les créateurs eux-mêmes tendent à adopter les jugements de la critique, que ce soit pour y adhérer ou s’en défendre. Il en résulte une nette propension à répéter, à leur niveau et entre eux, les catégories de jugement qui fondent la critique, plutôt que de travailler en commun à l’amélioration des outils et des conditions de la création. Le fait même de matérialiser, ou simplement d’objectiver, en outils et conditions de création le travail et la situation des créateurs sera écartée par tous ceux qui partagent d’avance le regard ordinaire porté sur les œuvres de l’esprit, un regard qui les donne toujours pour le résultat d’une sorte de magie, et les survalorisent à proportion des bénéfices disproportionnés que promettent les plus belles consécrations. Il n’y a pas à écarter d’un revers de manche ce regard. Toute œuvre qui tient induit sa part de fascination. Il y a cependant un moyen terme à prendre en compte, si l’on veut contribuer à accroître les chances de fasciner, chez tous les auteurs exerçant leur art à partir d’une position aussi excentrique que la Corse. L’outil bibliographique en est un. À mon sens, il est capital.

La bibliographie comme outil

L’univers professionnel des bibliothèques offre un terrain où le livre est pris en compte dans de multiples dimensions qui dépassent très largement le simple poids littéraire qui lui est accordé à un moment donné. Toutes visent à constituer, dans leur domaine spécialisé, un fonds permanent aussi exhaustif que possible. Elles agissent, de ce fait, en appliquant des procédures de sélection plus ouvertes et plus stables que les phénomènes de mode, par définition labiles et volatils. Dans la démarche que nous préconisons, il s’agit de veiller à ce que l’intégralité des œuvres produites en Corse reçoive, dès sa parution, une description dans un catalogue constitué en Corse, et mis à la disposition de toutes les bibliothèques et de tous les centres de documentation. Il s’agit, en cela, de répéter ce que Napoléon avait, en son temps, mis en place en créant la Bibliographie de la France. Son édition, sous forme de périodique imprimé, a perdurée jusqu’aux années 90, avant d’être remplacée par une base de donnée consultable en ligne. L’outil culturel de la CTC (Collectivité Territoriale de Corse) s’est bien doté d’un site généraliste comportant une rubrique « édition ». Force est de constater qu’il est loin de répertorier avec un minimum d’exhaustivité la production locale. Il est même impossible, en le parcourant, de percevoir, tant il est lacunaire, la logique présidant au suivi des parutions. Il joue, au demeurant, son rôle si sa mission se limite à rapporter les actions conduites par la CTC en faveur du livre, et à amplifier les plus spectaculaires d’entre elles, notamment la délivrance de Prix littéraires et l’organisations de manifestations autour du livre. S’il s’agit d’une vitrine où s’exposent, plus que les produits d’édition, les actes politiques en leur faveur, il y a alors la place pour un catalogue où se constituerait, au jour le jour, la bibliographie courante de la Corse. Par bibliographie courante, il faut entendre le recensement exhaustif, ou tout au moins visant l’exhaustivité, des nouveautés paraissant sur l’île.

Les outils comme projet

L’outil n’a de sens que si on en définit l’usager et l’usage. À cet égard, l’usager n’est pas le lecteur lui-même, mais la personne qui, dans une bibliothèque ou un centre de documentation, complète ses catalogues ou sélectionne les ouvrages appelés à enrichir le fonds. Les usages sont ainsi définis, et peuvent être directement traduits dans le langage habituel d’un cahier des charges : permettre et faciliter le catalogage ; permettre et faciliter la prise de commande. Il s’agit, ainsi, de promouvoir le livre corse en facilitant la circulation, dans l’appareil documentaire, de la notice qui le décrit. De là découle la structure minimale d’une notice : elle répète, de manière fiable, les descripteurs de l’ouvrage, en épargnant à la personne qui les exploite d’avoir à les reformuler ou à les compléter. Il suffit en cela d’adopter le modèle préconisé par la Bibliothèque Nationale. À cette structure minimale, purement signalétique, s’ajoute une brève description, aussi neutre et objective que possible, permettant à un bibliothécaire d’appréhender de manière schématique, et sans déformation, le contenu de l’ouvrage. Soit pour en reprendre la description sur ses catalogues. Soit pour prendre la décision de le faire physiquement entrer dans son fonds. Ainsi, la notice de base est à la fois signalétique et descriptive. Cette notice de base constituera le service minimum apporté à tout livre paraissant en Corse. Ce serait un service précieux à rendre aux éditeurs, non pas d’établir ces notices à leur place, mais de les inciter à donner d’entrée de jeux une description de leurs livres conforme aux normes en usage dans les bibliothèques. La rigueur introduite à ce niveau ne peut avoir que des effets bénéfiques sur toutes les opérations de catalogages qui accompagnent nécessairement, sans toujours en porter le nom, la parution d’une nouveauté. Chaque sortie est, en effet, assortie d’un ensemble de documents qui donnent toutes, du catalogue au bon de commande, en passant par les prière-d’insérer et les argumentaires, une description bibliographique de la nouveauté. À cet égard, la rigueur initiale permet de recopier ces descriptions sans avoir, à chaque stade, à les rédiger à nouveau. Ainsi, le chapitre « Défense et illustration des Lettres Corses » s’ouvre sur un outil très standardisé, à portée très générale, et surtout totalement insensible aux définitions fluctuantes de la littérature Corse.

  • A parte
  • Pour enfoncer le clou au moyen d’une image, et couper court à l’affrontement des visions partielles et partiales, nous dirons qu’il en est de la littérature corse comme des recettes de la soupe corse : la soupe corse, c’est celle que l’on fait avec l’eau d’ici.

Le projet comme publication

Un projet pensé et construit comme un Office de plus sur un territoire qui les multiplie court d’entrée de jeu le risque de fonctionner sans autre enjeu que sa perpétuation, créant au besoin de toute pièce le surcroît de complexité justifiant un accroissement des moyens et des effectifs qui lui son alloués. Un projet pensé et construit comme une publication assume le risque de ne pas engager plus de moyens que le juste nécessaire à son efficacité. En fait, il s’agit simplement de greffer sur une structure éditoriale existante, ou en cours de constitution, le projet d’éditer, sur une périodicité qui reste à définir après étude, un support périodique proposé aux bibliothèques et centres documentaires comme un service payant vendu par abonnement. Là, se trouve l’hypothèse de base à travailler. L’objectif est d’atteindre, par une démarche commerciale, un nombre significatif de bibliothèques étrangères. À charge des pouvoirs publics de favoriser, par exemple, les bibliothèques du pourtour méditerranée, en leur offrant leur abonnement. À charge de l’éditeur d’accroître sa trésorerie en ménageant sur son support un espace capable d’accueillir une publicité ciblée, plutôt institutionnelle, s’inscrivant dans les campagnes visant à entretenir ou raviver l’image de la Corse à l’étranger. Cette orientation, ouvertement tournée vers l’étranger, véhiculant essentiellement les produits culturels édités sur l’île, viendrait tout naturellement appuyer l’ouverture vers l’étranger, déjà affichée notamment par les Editions Albiana, et largement préconisée dans divers textes nés dans le mouvement de réflexion lancé à Luri sous le nom de Manifeste. Elle viendrait aussi renforcer le souci d’ouverture qui, dans ce groupe, s’est unanimement traduit dans sa nouvelle dénomination d’Operata Culturale. Si cette hypothèse d’une publication visant l’international, financée non pas par un subventionnement direct, mais par le subventionnement du service apporté, se trouvait approuvée et étayée, alors peut se mettre en place sans délai une démarche de projet, autour d’une publication, développée comme telle, sur des routines très largement éprouvées par ailleurs. Plutôt que de constituer un appareil lourd de recension de l’information primaire – les notices décrivant les nouveautés –, il me semble préférable de viser un partenariat avec un lieu maniant au quotidien ce type d’information : une des bibliothèques patrimoniales ou une des bibliothèques départementales de prêt.

La publication comme coordination

Si cette hypothèse reçoit un accueil favorable, il suffit d’en confier l’étude préalable ou étude de faisabilité, sous forme de mission ponctuelle et limitée dans le temps, à un consultant quelque peu rôdé au développement de projets d’édition.

Il va de soi que plus cette étude initiale sera engagée de haut, plus la tâche du consultant sera facilitée dans ses prises de contact avec les acteurs essentiels de l’édition, de la librairie et des bibliothèques de Corse.

Pour ma part, je suis tout à fait prêt à répondre à une sollicitation – par un protocole d’intervention, assorti d’un calendrier et d’un budget –, sous réserve d’être effectivement sollicité.

Le présent document, est à mes yeux suffisamment réfléchi, développé et argumenté pour que j’y marque, in fine, la limite de mes interventions bénévoles sur le thème qu’il aborde. En effet, je m’y suis suffisamment engagé pour attendre, maintenant, d’autres engagements.

Un engagement du collectif formé autour du Manifeste de Luri, de sa très récente consolidation en Operata Culturale et de sa très prochaine constitution en association loi 1901.

Un engagement, aussi, des décideurs que l’Operata Culturale ne manquera pas de gagner à la démarche entreprise en août dernier, aux échos bienveillants qu’elle reçoit déjà, aux enjeux économiques et culturels qu’elle soulève, aux projets réalistes qu’elle peut initier, et aux bénéfices collectifs qu’elle peut garantir.

En tout état de cause, il me semble urgent d’une part d’obtenir un soutien institutionnel sur ce projet et de l’opérationnaliser au plus vite. Et d’autre part de mettre un terme à la réflexion collatérale sur l’essence de la littérature corse pour s’éviter les dégâts collatéraux d’une approche qui risque à tout moment de se cristalliser – à la manière du béton plus que du diamant –, en prise de position idéologique ; et qui risque aussi de s’enfoncer dans une sorte de théologie byzantine faisant vibrer les séminaires de recherche plutôt que les mouvements sociaux. Une simple coordination d’auteurs en est un. Fasse le ciel, ou à défaut, ses animateurs, que cette coordination reste un mouvement et se développe comme tel. Son groupe en a exprimé la volonté, et l’a confirmée. Il s’est doté de quelques outils, et les a employés. Il est sur le point de se constituer en personne morale. Un chantier utile, consensuel et durable ne lui ferait que du bien.

[] Xavier CASANOVA, 24 novembre 2009