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Isularama
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5 février 2021

Catherine Chalier, la gratitude et la symétrie

COUV GRATITUDE

La Croix (1/10/21) recense cette nouveauté dans un article ouvrant ainsi son commentaire : « La philosophe Catherine Chalier explore la gratitude, toujours menacée par le tragique et la souffrance, qui ouvre celui qui l'éprouve à l'infini. » Il me semble – tout au moins à mes yeux de bricoleur plus que de spécialiste – que ce propos ne peut se former qu’après avoir au moins lu attentivement les huit cinquième de l’ouvrage. 

Cette proportion n’est autre que le Nombre d’Or, cette « divine proportion » offrant aux penseurs de la Renaissance un objet de fascination bien plus profond et perturbant qu’une simple symétrie naturelle. De manière générale, la notion de proportion anime en effet une réflexion sur les propriétés des suites arithmétiques, dont celle de tendre vers l’infini, tout en se réduisant à une formule fixe dont découle la différence entre ses valeurs successives.

Que fait-elle d’autre que de modéliser un engendrement, que de mettre en formule chiffrée les images bibliques de générations innombrables « comme les étoiles des cieux et comme le sable (…) sur le bord de la mer. (Gen, 22 :17) ». Bien pauvre le miroir qui n’offre qu’une réplique, si parfaitement semblable soit-elle. Bien plus féconde la vie qui, de génération en génération, renouvelle les originaux, tous porteurs de similitudes qui les rapprochent et de différences qui les distinguent… mais aussi dotés de la faculté de projeter leurs regards les uns sur les autre… et par là condamnés à subir ou maîtriser les effets incessants de la circulation du regard.

J’ai failli me noyer – sables mouvants  – dans les premiers chapitres déployant la notion de symétrie, puis la projetant sur la notion de don et de contre don développée par Mauss, et de la recouvrir avec une notion d’égalité extraite des sciences morales et politiques, plus que de la géométrie et de son arithmétique associée. Sous cet agrégat, je sens trop poindre, sans qu’elle soit nommée, la très prosaïque « main invisible » maintenant l’équilibre entre l’offre et la demande, ou sa critique marxiste dénonçant, dans la formation du profit, la captation de la plus value. Je vois trop, à la fois la symétrie comme une transformation géométrique, et l’égalité comme une construction idéologique et politique. J’ai donc du mal à adhérer pleinement à leur usage comme métaphore permettant d’éclairer, par exemple, les propos d’Esaü : « Il a pris mon droit d'aînesse et voici, maintenant il a pris ma bénédiction ! » Les affections distribuées par le père à deux de ses enfants ne sont pas « symétriques », et la différence venant de l’ordre de naissance est inversée. Peut-on vraiment rester longtemps dans la manipulation de notions de géométrie, sans s’embourber dans les sables mouvants à vouloir les appliquer à des réalités humaines ? 

Arrivé aux cinq huitièmes de ma lecture, je gonfle mon gilet de sauvetage : d’anciennes réflexions empruntées à l’école de Palo Alto. Elles incitaient à aborder les faits de communication en distinguant ce qui relève du contenu des échanges, et de la relation entre les protagonistes qui, elle, ne peut être que « symétrique » ou complémentaire. René Girard dirait que l’un ne peut voir l’autre que comme un modèle à imiter ou un rival à détruire, dans une relation structurée par la mimesis. Dans sa démonstration, il convoque nombre de scènes de la Bible ou des mythes antiques illustrant une querelle des doubles dont le résultat n’est jamais fixé d’avance par une quelconque « justice » régulatrice d’origine transcendante : c’est le résultat lui-même de la controverse qui fixe la justice. Si déraisonnable soit-elle, s’impose toujours la raison du plus fort, à plus forte raison s’il est seul survivant. De quoi peut-on rendre grâce, alors ? D’être sorti de la querelle des doubles, d’avoir reconstitué une différence fondatrice d’un futur possible, qui ne sera jamais que la poursuite de la différenciation, au dessus de laquelle plane éternellement la menace d’autres crises mimétiques. 

S’il en est un dont la tête dépasse, alors « Qu’est-il de plus (…) ? » crient les filles de Jérusalem, dans le Cantique des cantiques (1:6). Là, elles font allusion à une autre différenciation que celle qui résulte de la violence : celle que fait naître l’amour, et le regard amoureux, celui qui distingue l’être aimé de tous ses semblables. « Il y a 60 reines, 80 concubines et des jeunes filles sans nombre. Ma colombe (…) est unique », dit le Bien-aimé aux filles de Jérusalem comme à la Sulamithe (1:8-9). Il lui faut bien parler aux deux, « Car l’amour est fort comme la mort, la jalousie cruelle comme le Shéol. » (8:6). Cruauté potentielle du regard des autres.

Nous avions déjà parlé entre nous du Cantique des Cantiques et d’un de ses commentaires qui ne retenait que les premiers mots, « Qu’il m’embrasse » et les derniers, « Fuis, mon bien-aimé ». J’ajoute, aujourd’hui la dernière prière du Bien-aimé : « … ta voix ; fais que je l’entende ! ». N’ai-je pas entendu ta voix au cœur de cet ouvrage ? Et, plus que ta voix, notre dialogue ? 

L’avancée en lecture se fait toujours en engageant le peu que l’on sait dans le trop-plein de ce qui est écrit, sans en tirer beaucoup jusqu’à atteindre un passage qui fait résonnance… Le livre me serait sans doute tombé des mains au cours du premier chapitre s’il n’était porté par une raison de lire au-delà : tu ne me l’avais offert, ce qui vaut toujours bien plus qu’un ouvrage simplement signalé, voire recommandé. J’ai donc poursuivi, et il ne s’est véritablement ouvert qu’au deuxième chapitre « Bénédictions et malédictions ». Il me reste à lire le dernier chapitre. Mais j’en ai déjà suffisamment lu pour te rendre grâce de me l’avoir fait découvrir.

C’est assez pour rendre grâce à Catherine Chalier de l’avoir écrit.

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