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Isularama
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14 juin 2011

Vraie apostille à la critique de l’apocryphe

HISTOIRE VRAIE LETTRE PDTL’éloge du premier chapitre de l’Histoire véritable de la vraie lettre (cf infra), ouvrage apocryphe signé par Monseigneur le Bandit Ghjuvanfelice Cacciamosca, ne manquerait pas d’être jugé abscons par celui qui aurait donné à ses hystéries la sublime et chevaleresque mission de revivifier les Lettres Corses en pourchassant toutes les monstruosités qui s’y formeraient, sonnant le tocsin de l’abscondité face à toute écriture posée dans un registre qui outrepasse ses propres capacités d’entendement et de jugement, s’érigeant ainsi en calibre, et jouant les contremaîtres prenant la mesure du travail des autres, faisant la moue si la pièce apparaît notoirement sous dimensionnée, et la grimace si d’évidence elle surpasse les limites qui n’expriment jamais rien d’autre – on l’a dit – que sa propre étroitesse de vue. Un ouvrage des plus pertinents vient d’être publié, sous le titre de Les Chasses à l’homme* et sous la main de Grégoire Chamayou, qui le donne pour une histoire non pas tant des techniques de traque et de capture, mais de la manière dont se tracent les lignes de démarcation entre les fractions chassables et inchassables de l’humanité. Le cadre très large que se fixe l’auteur, dans l’espace et dans le temps, le conduit à d’abord rapporter les plus exemplaires des chasses à l’homme : la chasse aux esclaves fugitifs, aux Peaux-Rouges, aux peaux noires, aux pauvres, aux exilés, aux apatrides, aux Juifs, aux sans-papiers. Mais ce n’est que pour bien former, à partir d’exemples connus et de grande dimension, ce que nous appellerions, pour notre part, un schéma cynégétique général pouvant non seulement être déplacé d’une période à l’autre et d’une contrée à l’autre, mais aussi déployé ou comprimé à diverses échelles, pour décrire selon ce schéma, par exemple, des battues organisées à l’échelle mondiale, contre le terrorisme, à l’échelle locale contre le petit déviant ; et de montrer comment ce schéma circule dans les têtes, avant de s’imposer dans les faits, porté par des scénarios de jeux vidéos outrageusement sanglants ou des programmes politiques totalement aseptisés. La « chasse aux gaspis » peut ainsi servir de pitch à Super Mario aussi bien qu’au déploiement de systèmes de traque généralisée des gaspilleurs, à grand renfort de caméras thermiques, voire d’équipes de profilers détectant les propensions à gaspiller sur tests psychologiques ou analyses génétiques. Ce schéma cynégétique généralisé peut éclairer des notions aussi innocentes que la traçabilité lorsqu’elle rapproche les traces signalant dans le maquis le passage de la harde, et les traces laissées dans les mémoires informatiques chaque fois que des individus dument appareillés se secouent les puces. Ce schéma permet de voir le déploiement des radars comme autant de collets contre les nuisibles, et le permis à point comme un subtil renversement du scalp : ce n’est plus le chasseur qui l’exhibe pour toucher la prime. C’est désormais au renard à montrer que l’intégrité de sa queue atteste d’une normalité exemplairement docile, ou mieux, d’une sublime capacité à déjouer les pièges par sa ruse. Mais, comme le souligne Grégoire Chamayou en son ouvrage (op. cit.), il est des situations où c’est la proie qui organise la battue au chasseur. Ce qui vient de se passer il y a peu et à deux pas d’ici, et dont je ne dirais rien, pour laisser à ceux qui étaient de la partie, et à eux seuls, le plaisir de savourer cette dernière phrase où je m’adresse à eux en a parte. Quant au chasseur d’obscurité, qu’il se morfonde d’être rentré bredouille ! Au demeurant, soyons clair : je sais un chien de meute qui, n’ayant rien à dire et beaucoup à aboyer, sait admirablement se faire entendre.


[*] ISBN 978-2-3587-2005-2 
Grégoire Chamayou, Les Chasses à l’homme,
Paris : La Fabrique, mars 2011.
(Broché, 248 pages, 13,00 €)

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