Ghisonaccia : la main et le nom

Ghisonaccia. — Salle comble, pour la projection de « Corse, île des justes ? » (voir ci-dessous). André Campana, dans sa présentation, restitue l’enchaînement des faits qui ont attiré son attention sur la manière très particulière dont la question juive a été traitée en Corse lorsque Vichy a déployé sa collaboration zélée en ordonnant le recensement des juifs, prémisses à leur « ramassage », pour reprendre l’expression sordide figurant bel et bien sur le télégramme 12 520 adressé par l’Etat à toutes les préfectures de France, Corse comprise. Or, dans le décompte, département par département, du nombre de juifs arrêtés, internés et déportés, la Corse est en position singulière : c’est le seul département où le compteur est resté à zéro. « Un fait historique peu banal que peu de français connaissent », dit la notice du festival du cinéma israélien de Carpentras, où ce film fut aussi présenté l’an dernier. C’est ce chiffre singulier qui avait, en tout premier lieu, attiré l’attention de Serge Klarsfeld, le grand avocat de la cause des déportés juifs en France.
Un préfet atypique. — Dans le documentaire, Louis Luciani attire l’attention sur le rôle du préfet Balley. C’est ce qu’il développera dans ses interventions après la projection. C’est, en tout premier lieu, à lui de porter le titre de « juste parmi les nations » et, si on veut bien entendre le portrait qu’en trace Louis Luciani, ce préfet quelque peu atypique mériterait tout autant le titre de « juste à l’égard de la Corse ». Faire ressortir cette figure n’altère nullement, bien au contraire, l’image d’une Corse accueillante, et d’une population qui, globalement, n’est pas prête à livrer aux autorités de circonstance qui que ce soit d’entre les siens, et qui considère, comme le souligne dans le film le grand Rabbin Haïm Korsia, que porter atteinte aux juifs a été reçu en Corse comme un atteinte au peuple, un peuple exprimant dans les faits et sans phrases ronflantes, son unité et son indivisibilité. J’ajouterai, par ailleurs, que le réprouvé ou le réfugié déclenche, ici, plutôt des réflexes de mise à l’abri que de mise à l’écart. Vieux réflexe aiguisé par ses siècles d’occupation. Solidarité fondamentale imperméable aux variations circonstanciées de la raison policière au fil de l’histoire. L’arbitraire passe, la Corse demeure. Là est la leçon de l’histoire. Une leçon de résistance. L’inébranlable complexité du refuge, maquis des uns ou Talmud des autres. Mieux qu’un ludion yoyotant dans les fluctuations du marché, appelant liberté son incessante oscillation au gré des modes et des courants, appelant du même coup adaptation sa parfaite perméabilité à tous les matraquages idéologiques des temps présents, passés et à venir, contre ces solidarités humaines fondamentales qui traversent, envers et contre tout, les flux et les reflux de l’histoire.
Yad Vashem. — Le titre de « Juste parmi les nations » est une distinction attribuée, au nom de l’Etat d’Israël, par Yad Vashem, le mémorial érigé à Jérusalem en mémoire des victimes de la Shoa. Ce titre est attribué en reconnaissance des actes accomplis par des Gentils ayant bravé la terreur nazie pour sauver des Juifs, au risque de leur propre vie. Le nom de ce mémorial fait référence à un verset d’Isaïe : « Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un mémorial (Yad) et un nom (Shem) qui ne seront pas effacés » (Isaïe 56, 5). Avant de désigner le mémorial, « yad » désigne la main, ce qui ouvre une interprétation au plus près de ce qui a été vécu en Corse, humblement et sans héroïsme revendiqué : « Dans ma maison et dans mes murs, je leur donnerai ma main (yad) et mon nom (shem, ie je les appellerai Corses comme moi), alors ils ne seront pas effacés. » Si par peur, par orgueil ou par faiblesse, tu lui refuses ta main, alors déjà tu le condamnes. Et pire encore si tu vas jusqu’à lui refuser le nom d’homme.
IMAGE. — Yad Vashem, allée des justes [SOURCE].