T'as fait tes piqûres de rappel ?

Conduit avec la flamme d’un pamphlet, l’essai de Jean-Paul Brighelli remet sur son piédestal – plutôt que son catafalque – la culture française, dans sa forme et sa force héritée des Lumières. C’est cette culture qu’il oppose à son actuelle segmentation en une nébuleuse de niches culturelles – si on se plie au langage du merchandising –, c’est-à-dire à l’éclatement de la société elle-même en une multitude de ghettos, tous dotés d’une culture propre, où vivre l’entre soi en intouchables, sur un fond sonore répétant en boucle les trois temps de la valse républicaine et les trois accords de sa basse continue – Lib min, Ega maj, Fra 7 –, animant en somme la démocratie comme on anime un centre commercial, en célébrant joyeusement l’ouverture 7/7 à toutes les différences.
C’est sur ce tableau de société ou tout se vaut – puisque tout se partage si bien et sans effort –, que l’auteur projette la figure du monstre : l’Etat Islamique. Bien que ce ne soit pas dit dans son livre, je rajouterai qu’il ne nous reste, hélas, pas d’autre analyseur que ce terrorisme d’une violence totale, pour forcer un peu à la dissection de ce qu’est le corps social devenu, sous les effets apparemment opposés – mais jouant en fait dans le même sens –, d’une avancée des thèses néo libérales, et d’une extension de l’égalitarisme. Au point que droite et gauche ne se disputent plus que sur leurs propres prétentions à mieux faire la même chose, c’est-à-dire toujours plus de la même chose – comme diraient les héritiers de Palo Alto –, dans une indifférenciation généralisée qui ressemble de plus en plus à une crise mimétique à la façon de René Girard.
C’est assez dire que c’est un livre assez dur à avaler, du moins si nous sommes encore accrochés à nos vieilles manières de politiser les choses par distribution d’anathèmes, selon nos propres tendances à stigmatiser les réactionnaires ou les fauteurs de troubles. Aussi, pour éviter à ceux qui ont le cœur à gauche un décrochage précoce aux premières turbulences, et à ceux qui l’ont à droite une fossilisation précoce dans leurs dernières croyances, conseillerai-je de commencer la lecture par le chapitre 23, où Jean-Paul Brighelli revient au siècle des Lumières, exhumant pour les confronter, Voltaire et Rousseau. Je n’en dirai pas plus. Demandez-vous simplement, avant de plonger dans l’ouvrage, vers lequel des deux votre cœur balance, et pourquoi. Sachez simplement que vous êtes averti : le titre de l’ouvrage met en avant Voltaire.
Sans cette précaution – rien d’autre qu’un examen de conscience –, vous risquez de mal prendre ce que vous lirez de mai 68, du pédagogisme, des « french studies », des culpabilités coloniales, et d’autres choses encore, que Jean-Paul Brighelli subsume sous la notion de « suicide de la culture occidentale ».
Jean-Paul Brighelli,
Voltaire ou le Jihad : le suicide de la culture occidentale,
Paris ; L’Archipel, 2015.