Gilles Zerlini : Chutes

Les éditions Materia Scritta viennent de publier un deuxième ouvrage de Gilles Zerlini : Chutes ou Les mésaventures de Monsieur Durand. En rendre compte est une gageure, s’agissant de passer derrière la préface de François de Negroni, qui situe parfaitement ce roman noir dans les tendances actuelles de la littérature corse d’expression française, y introduisant un ton et une thématique totalement détachés des poncifs naturalistes ou touristiques servant de cadre aux regards couramment portés sur les choses insulaires ; détachés aussi des nostalgies qui les accompagnent souvent, parfois exacerbées lorsque la vision est autochtone. Subsistent, au demeurant, quelques touches discrètes.
Monsieur Durand ne porte pas d’autre héroïsme que son insignifiante normalité. La perte d’être proches, au cours de l’enfance, la renforce plus qu’elle ne l’altère : elle fait de lui un survivant, ce qui apporte au moins la satisfaction d’être supérieur aux morts. Son parcours scolaire est décrit comme un maintien exemplaire et constant dans la moyenne, ce qui apporte au moins la satisfaction de se fondre dans la masse des médiocres, sans plus s’en isoler en grimpant qu’en dégringolant. Lieu où l’égalité est maximale, donc. Son accès à un poste de cadre n’est rien d’autre qu’un hasard de la vie. Pas de la sienne. Celle de son père, que la guerre a doté d’un frère d’arme bien placé.
C’est cette fraternité là – guerrière – que les entreprises visent dans leurs les séminaires d’intégration. Certains misent sur deux valeurs sûre – le vide et la flexibilité – sublimement réunis dans une épreuve initiatique valant tous les parcours du combattant : le saut à l’élastique. Monsieur Durand sautera du mauvais côté de l’obstacle, là où la chute est lente, inexorable et très mal amortie.
C’est cette histoire de chute que raconte Gilles Zerlini, de manière très imagée et très bien conduite. Son texte a la saveur d’un conte philosophique étonnamment ambigu et indécis, tant il est difficile de départager la dynamique de ce saut dans le vide entre « l’acteur et le système », comme aurait dit Michel Crozier. Ce qui est certain, c’est qu’il marque bien les incertitudes du présent, en sa tendance à les projeter dans des récits d’effondrement, qui n’est peut-être, ici, qu’une Apocalypse de basse intensité.
Je n’en dirai pas davantage, tant la couverture incite à mettre la main sur l’objet et à se passer au doigt l’anneau de la goupille. Qui imaginerait plus beau mariage entre un auteur et ses lecteurs ? Au risque, s’entend, d’une relation plutôt explosive.
Une mention spéciale, donc, à Eric Cucchi pour la qualité graphique de l’ouvrage. Elle saute aux yeux en couverture, et c'est bien ce l’on en attend du graphiste. Au fil des pages, elle se fait oublier en faveur du texte, et c’est bien cette forme d’efficacité silencieuse que l’on espère du typographe.
Gilles Zerlini,
Chutes ou Les aventures de Monsieur Durand,
Propriano : Materia Scritta, 2016
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