Le testament du bonheur

« Nous voulons en France, sinon un gouvernement, du moins des almanachs à bon marché. » Alfred de Musset, articles in Revue des deux mondes, 1833.

Il n’en faudra pas plus que ce que disait Musset (cf supra) pour qu’un « journaliste et essayiste français » (cf Wikipedia) se détourne de ses chroniques et de ses essais pour donner, à l'occasion, un almanach, œuvre facile et divertissante, promise de ce fait à passer outre les pesanteurs et les étroitesses d’un marché aussi résiduel que celui des arguments raisonnés, documentés et charpentés.

Hélas, de ceci il fut fait un livre façonné comme on façonne les nouveautés littéraires, et non pas une brochure construite comme un almanach. Et pourtant, la matière d’œuvre déroule 52 pièces quasiment de la même longueur, qu’il eût été judicieux que l’éditeur rapprocha du découpage de l’année civile en 52 semaines. Tout était prédisposé pour servir ces 52 morceaux de bravoure dans un dispositif graphique incitant à les consommer autrement que cul-sec.

Le texte a bien été publié, mais il n’a pas été édité, au sens où rien n’a été fait pour favoriser une lecture fractionnée plutôt que d’un bloc. Or, c’est un semainier, ce qui le rapproche, outre les agendas et autres almanachs, des ouvrages liturgiques. De plus, la table des matières donne des titres qui s’offrent comme des thèmes de méditation, mélangeant des notes profanes – « 13. Les inconvénients de l’égalité » – et des allusions aux choses sacrés – « 41. Sur la terre comme au ciel ». Un mélange de méditations existentielles, politiques, métaphysiques et littéraires, en somme. Mais décalées et servies sous les espèces de 52 pastiches de chroniques littéraires donnant 52 critiques de livres « postiches », comme aurait dit Umberto Eco, c’est-à-dire inexistants.

C’est assez dit pour répondre au premier texte du recueil, intitulé « 1. Un objet littéraire non identifié ». De mon point de vue, si Robert Colonna d’Istria a eu du mal à identifier son objet littéraire, c’est parce que son éditeur n’a pas su ou ne s’est pas donné le mal de concevoir un objet livre parfaitement identifié par son architecture : un almanach, par exemple. Voire, un semainier.

Puisque ce n’est pas le cas, livrons-nous ici à une expérience de pensée consistant à imaginer ce Testament du bonheur sous les espèces d’un ouvrage de petit format, relié plein cuir, imprimé sur papier bible, à poser sur sa table de nuit et proposant 52 méditations littéraires permettant de se déprendre, à l’approche du week-end, de sa semaine de boulot. 

Faire surgir la forme, voire simplement l’idée, d’un almanach ou d’un semainier, c’est non seulement identifier l’objet, mais en outre en fixer la posologie sans avoir à l'énoncer. Qu’importe que de tels livres ne soient plus dans les mœurs, pourvu que leur architecture conduise à ne surtout pas les dévorer comme des romans, mais à les savourer comme des mignardises.

Bien inutile, alors, cet introït disant, aux premières pages que ce « livre de Robert Colonna d’Istria n’est pas un essai, pas un roman, pas une pièce de théâtre. Il n’a rien à voir avec de la poésie. Ce n’est pas un dictionnaire, pas une encyclopédie. » En effet, si l’auteur conclut sa litanie de négations par « il ne s’apparente à aucun genre connu », c’est tout simplement parce que, malgré ses efforts d’élargir les genres jusqu’aux dictionnaires et aux encyclopédies – qui ne sont pas des genres littéraires mais des formes éditoriales –, il manipule avant tout des classes de textes et non pas des catégories d’objet livre, c’est-à-dire de « machines à lire ». Mais qui donc, face à un texte, voit la machine ? Son constructeur. Pas son usager.

Ah ! Quelle erreur que d’avoir placé ce texte en tête d’ouvrage plutôt qu’en dernière position. Ah ! Quel massacre que d’avoir transformé cette erreur en faute – faute éditoriale s’entend – en répétant ce texte en quatrième de couverture et sur le dossier de presse. C’était chercher à vendre ou à faire lire la chose pour ce qu’elle n’est pas, plutôt que d’essayer de rendre évident ce qu’elle est, ce qu’elle permet et ce qu’elle promet.

Or, elle promet 52 séquences de lecture de l’ordre de 5 minutes à ne surtout pas chercher à avaler d’un trait. Chacune a sa saveur et son piquant. Le plaisir sera ainsi optimal chez qui se donne un rythme de lecture alternant la prise d’une dose et l’octroi d’une pause. Rien n’a été fait, hélas, dans l’architecture du livre, pour induire une lecture fragmentée plutôt que d’un seul trait. Pourtant, le découpage est homogène. Le style est constant. La phrase est alerte. Le ton est drôle. Interrompre sa lecture à chaque pièce, c’est s’assurer de lire la suivante avec plaisir. 

Mon bien aimé lecteur, te voilà désormais muni non seulement d’une curiosité supplémentaire dirigée vers cette perle inattendue de notre auteur polygraphe (publiée en 2016 et découverte fortuitement en 2019 lors de la réédition d’Une famille corse en collection de poche). Surtout, te voilà armé en outre d’un contrat de lecture raisonné. Entre tes mains, une raison de lire et une manière de lire ? Va !

[] Roxane Casaviva

Robert Colonna d’Istria, 
Le testament du bonheur,
Monaco : Les éditions du rocher, 2016.