Isularama

21/02/18

Marie-Madeleine Poli-Bonifaci : Sorte ingrata

COUV SORTE INGRATA

« Celui qui écrit crie,
et il faut l’entendre.. »
Paul Claude Racamier.

Le livre est publié en 2018, autant dire alors que nous sommes enfermés pour un an encore dans la commémoration obligée de la Der des Der, et la célébration annexe des prouesses modernes : l’ouverture de tombes anonymes et le décryptage des données personnelles inscrite dans l’ADN des restes de soldats inconnus. La figure mythique du « poilu » est tellement au devant de la scène que, plongeant dans l’ouvrage, j’ai eu l’impression que s’ouvrait un nouveau roman de guerre consacré à 14-18.

Il est vrai que la mitraille produit les mêmes effets, et, que, d’une guerre à l’autre, la mission des brancardiers est toujours la même, comme la nécessité de se défendre de l’horreur d’un corps à corps ignoré, très différent du close combat, où, pour les extraire du champ de bataille, il faut empoigner des survivants éventrés et des cadavres démembrés. Pour évacuer les morts et les blessés, l’ambulancier peut toujours prendre appui sur un protocole de tri ou de soins. Mais pour évacuer son propre choc, à lui d’improviser, de fabriquer la distance qui le préserve. C’est l’enjeu que porte en lui le personnage central de Sorte ingrata, dans ce roman écrit comme si l’auteur avait endossé sa peau[1]. Ne vous attendez donc pas à un récit de guerre comme on pouvait les raconter dans les veillées. Ne vous attendez pas davantage à une étiologie de ce l’on  appelait autrefois « névrose de guerre », désormais démilitarisée[2] et dénommé « syndrome de stress post-traumatique ».

La distance est dans le texte lui-même, comme un écart constant avec les normes de la narration. Il déroule moins une série d’événements que le fil d’une pensée bien plus vagabonde que les aléas de la guerre, et bien plus imprévisible que la mort omniprésente. Cette présence réduit toute chose à de simples anecdotes, dont il reste à rapporter avec élégance la futilité.  En cela, le personnage est bien armé : rien de plus fécond qu’une bonne dose d’érudition pour se jouer du monde en jouant avec les mots. Et qu’importe s’il en résulte une sorte de notation hiéroglyphique donnant, à chaque développement, autant à lire qu’à interpréter.

D’ailleurs, que reste-t-il des sentences qui ont hanté son enfance ? Le souvenir des culpabilités qu’elles engendrent, lorsqu’on y déroge ou s’en détache. La raison peut renvoyer l’arrière monde à son néant, et le divin à ses contradictions. Mais n’est-ce pas alors se sentir encore davantage coupable ? Où est le point d’ancrage de la vérité dans le trop plein des mots ? La terre. Sa terre. Source d’émotions vraies et profondes. Ce qui s’exacerbe dans les rêves et les espoirs des exilés. Mais lorsque l’exilé revient dans la maison familiale et retrouve son village, les gens, les choses, la Corse… rien ne semble avoir bougé. Mais ce qu’il a affronté l’a tellement changé qu’il est devenu un étranger à son propre monde, un étranger à lui-même. Et tout se passe comme s’il restait avec en main le titre de l’ouvrage cueilli dans un lamentu, ne sachant plus où coller cette étiquette. Sur son torse ou sur la Corse ? Sorte ingrata.

[] Xavier Casanova

Marie-Madeleine Poli-Bonifaci, 
Sorte Ingrata
Barrettali : À Fior di Carta, 2018 
Broché, 88 pages, 12,00 € 
ISBN 979-10-95053-41-5


[1] Cette écriture est tout le contraire de la restitution ordinaire et héroïsée de la Seconde Guerre Mondiale, dominée par les images d’Epinal des débordements du nazisme, des débarquements des Alliés et des coups de main de la Résistance Elle soulève indirectement le voile sur ce que fut la campagne d’Italie, qui de janvier à mai 1944, mettra six mois à percer la ligne Gustave dans la bataille de Monte Cassino. La Corse n’a pas simplement prêté son concours en se transformant en porte avion US. Elle a aussi grossi le contingent de cette Armée d’Afrique, si mal récompensée de ses engagements et de ses pertes. « Sorte ingrata », que toutes les désillusions nées dans l’immédiat après-guerre.

[2] Cette démilitarisation est de bonne guerre puisque les conflits modernes font davantage de victimes civiles que militaires. En outre, le savoir accumulé par le service de santé des armées a été transposé à la médecine de catastrophe, y compris la prise en charge du SSPT par la psychiatrie militaire, qui a inspiré la création, la démultiplication et la vulgarisation des « cellules d’aide psychologique d’urgence ».

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19/02/18

Voir le livre avant de lire le texte de Marc Biancarelli

« Il n’y a pas de texte sans image du texte », disait Emmanuel Souchier[1]. On pourrait ajouter qu’il n’y a pas de livre sans image du livre, et c’est en diffusant cette image sur ses réseaux sociaux, que Marc Biancarelli avait averti son entourage de la sortie prochaine de son nouveau roman. Cette image est bien plus que la simple énonciation d’un titre assortie d’un nom d’auteur : c’est son énonciation dans la solennité des formes éditoriales propre à Actes Sud. Elles marquent la consécration et valent ce que valent tous les vêtement liturgiques : séparer de l’humanité ordinaire les hommes et les femmes entrés en « littérature » et habilités à y célébrer les offices[2] ; séparer les proses vulgaires des textes denses, dignes d’admiration et de respect[3]. Et, en même temps, cette consécration princeps ne vaut que tant qu’elle n’accorde la chasuble qu’à des textes d’exception, et vaut par elle-même, comme un acte produisant ses propres effets sans justification, sans discours : « la sentence ou caution exprimée est tout entière contenue dans l’existence même du livre imprimé[4] », dit Brigitte Ouvry-Val. Ce qui se donne à voir, avant de se donner à lire.

Ces effets de consécration se doublent d’un effet d’immersion préalable du lecteur dans une ambiance, un univers, introduit par un « mix » esthétique et thématique. Il est, à cet égard, intéressant de mettre côte à côte deux couvertures de deux livres consacrés à la tragédie du Batavia. À gauche, le récit de Simon Leys[5] est présenté en rapprochant, à travers la thématique commune du naufrage, les peintres de marine et les écrivains de la mer. À droite, le récit de Marc Biancarelli reçoit une illustration plus énigmatique, où un enfant au yeux rougis par les larmes pose sa main sur un portulan. La mer n’est présente qu’à travers la carte, superposant à l’océan sa représentation, qui l’accouple à une multitude d’enjeux mélangeant connaissance du globe et domination du monde. La couverture, ici, n’est pas une simple illustration, mais une métaphore complexe. Elle déplace le drame des aléas extérieurs, aux troubles intérieurs. Biancarelli n’est pas un écrivain de la mer, mais un écrivain de la violence. La couverture ne montre pas les actes qu’elle engendre, mais l’ébranlement qu’elle suscite, et les questions qui en résultent. Pourquoi tout ça ? Peut-être que la réponse est d’abord dans le « ça ». Ne voit-on pas, superposée à la carte, en bas, un autre instrument de navigation : une des planches du test de Rorschach ? Autres profondeurs à explorer.

Batavia Leys Biancarelli

Le « pourquoi tout ça ? » était présent, en filigrane, dans le récit de Simon Leys, grand spécialiste par ailleurs de la culture chinoise et fin observateur de sa Révolution culturelle. Comment une telle révolution, admirable à bien des égards, a-t-elle pu se transformer en tyrannie sanglante ? Comment nombre d’intellectuels, maoïstes de salons, ont-ils pu si longtemps et si profondément rester totalement aveugles aux dérives de cette révolution, et jouer de toutes les intrigues à leur portée pour disqualifier et éliminer les porteurs de visions dérangeant leurs certitudes ? La fin tragique du Batavia est vu, à cet égard, comme une métaphore du naufrage du maoïsme.

Avec Marc Biancarelli, le « pourquoi tout ça ? » n’a plus rien à voir avec ces affrontements idéologiques historiquement situés. La violence est ailleurs, au dessus de la trop simple opposition de situations d’intérêts accessible à la raison. Elle est en tout un chacun, aussi profondément ancrée que très communément partagée, et toujours prête à se réveiller, pour des motifs futiles comme pour de grandes causes, qui peuvent tout autant être des raisons véritables que des prétextes fallacieux.

Cette violence-là, ce ne sont pas les seules victimes qui peuvent en rendre compte et en donner la mesure, mais ceux qui, en eux, en sentent assez la présence pour l’exprimer ou la réprimer ; selon ce que commandent les circonstances, et non pas selon ce qu’elles permettent.

Reste à lire la version de Marc Biancarelli pour jauger la pertinence de cette grille de lecture… Ses deux premiers tableaux semblent la confirmer, y ajoutant en prime un plaisir de lecture assez intense pour fendre sans encombre, jusqu’au bout du texte, le sac et le ressac des jugements transitoires.

[] Xavier Casanova


[1] Emmanuel Souchier, « Formes et pouvoirs de l’énonciation éditoriale », in L’énonciation éditoriale en question : Communication et langages, n° 154, 2007

[2] Qui ne sont pas que des envois.

[3] Ce qui n’exclue pas d’autres registres : ceux du cirque ou des arènes, par exemple.

[4] Brigitte Ouvry-Vial, « L’acte éditorial : vers une théorie du geste », in Communication et langages, op. cit.

[5] Simon Leys, Les naufragés du Batavia, Paris : Le Seuil, 2005. (Coll. Points). 128 p., 5,40 €.

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16/02/18

Viser l’excellence des actes textuels

ACTES TEXTUELS

[] Par Xavier Casanova

L’intelligence collective n’est pas un état statique, mais, comme toute manifestation d’intelligence, une dynamique durable « d’intériorisation de l’extériorité et d’extériorisation de l’intériorité », pour reprendre une formule de Jean Piaget. Il faisait ainsi le lien entre les cycles fondamentaux du vivant observés à différents niveaux : la cellule, l’organe, le corps, par exemple. À chacun de ces niveaux, la dynamique du vivant se lit à toujours à travers un même schéma fondamental où la matière vivante interagit avec son environnement, en le transformant ou en se transformant elle-même : assimilation ou accommodation, disait Piaget.

L’intelligence s’ancre dans ce processus biologique. L’intelligence humaine le déploie en projetant dans son environnement des artefacts, des objets fabriqués. Ces objets ont la propriété d’incorporer l’intelligence engagée dans leur fabrication, et de susciter celle qui s’engage dans leurs multiples usages. Parmi ces artefacts, les représentations symboliques produits dans des actes d’inscription ont donné naissance au « world on paper », selon l’expression de David R. Olson, à la « raison graphique » évoquée par Jack Goody. Aux technologies de la matière s’ajoutent ainsi les technologies de l’intelligence. « L’être de projection », dont parle Edward T Hall ne projette pas dans le monde que des outils, mais aussi des miroirs.

Si la numérisation rend le papier obsolète, elle n’en conserve pas moins le cœur de ces technologies de la pensée : les signes, et les cycles permanents de leur production et de leur interprétation. Ces signes s’assemblent dans des configurations dont le volume, la diversité et la complexité croissent de manière exponentielle. Dans cette croissance, l’écart se creuse entre « lettrés » et analphabètes, imposant même de redéfinir d’urgence le niveau d’alphabétisation visé, par exemple, par le « socle commun de compétences » introduit dans l’enseignement primaire.

Dans cette croissance, qui n’a pas d’autre image que la figure nébuleuse du « cloud », l’entreprise ne peut pas se défausser indéfiniment de toute responsabilité pédagogique, tout en distribuant au monde enseignant ses exhortations complétées de leçons de morale. C’est ce que semblent avoir compris ces entreprises de pointe qui se transforment en campus, plutôt que de poursuivre le rêve fallacieux de cités scolaires transformées en usines, où ne circulerait qu’un flux de consignes « verbe, sujet, complément » énoncées dans le vocabulaire 800 mots des rappeurs, une référence en matière de simplification.

Simplifier est, certes, tout un art. N’oublions pas qu’il n’a de sens que s’il se met en œuvre à partir d’un certain degré de maîtrise de la complexité, et qu’il se déploie avant tout comme un marchepied vers cette complexité. Complexité de l’extériorité, l’Univers, autant que de l’intériorité, âme, esprit, psychisme ou intelligence, selon le référentiel que l’on se donne.

Il est peut-être temps, à cet égard, de retrouver le goût des textes denses et le plaisir des interprétations infinies. En effet, la numérisation ne met-elle pas entre nos mains des objets denses ? Est-ce seulement pour répandre massivement du contrôle social et des usages bornés ? Ou pour permettre l’émergences de nouvelles normativités, aussi universelles que les droits de l’homme, fondées sur un meilleur partage, un meilleur emploi et un meilleur développement du potentiel humain ?

Retour au texte. Aux actes textuels fondamentaux : la notation et l’interprétation. Poursuivre, par le truchement d’un jeu avec les signes – ininterrompu depuis la nuit des temps – la « révélation » de l’élan vital dont ils sont autant l’expression que l’expansion. Bien voir que les 240 caractères d'un Tweet créent une contrainte du même ordre que celle qui limite la longueur des textes gravés sur le marbre des monuments et le granit des tombes, faisant renaître un art de la formule lapidaire dont on faisait autrefois des blasons ou des épitaphes, comme aujourd’hui des mots d’ordre et des slogans. Ces formules pointent-elles vers le texte dense où se déploie l’argumentation valide, ou bien vers des agrégats diffus de préjugés simplificateurs prêts à se figer en consensus ? C’est à voir… À interpréter, donc.

[] Texte d’une micro conférence publiée dans le cadre d'une réflexion collective sur le renouvellement des pratiques manageriales.

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15/02/18

Marc Biancarelli, Massacre des innocents

BIANCARELLI RUBENS MASSACRE INNOCENTS

Déchoir ou résister

[] Par Alexandre Ducommun

Marc Biancarelli
et la « banalité du mal »

Banalité du mal, c’est la phrase qu’avait énoncée Hanna Arendt à Jérusalem en 1961, lors de son rapport sur le procès du nazi Eichmann. Ou comment un petit fonctionnaire  modeste et sans envergure, sans charisme, en était venu à devenir un des rouages essentiel de la barbarie pangermaniste.

Tout dépend des situations. Chez Biancarelli, la situation date de 1629 et du naufrage contre un récif proche de l’Australie d’un grand vaisseau de commerce affrété par la Compagnie néerlandaise des indes orientales. Prenez alors une masse de 250 naufragés ; un archipel de quelques ilôts ; que vont ils faire ? La guerre… et un des plus grands massacres du siècle. Une situation simple et le mal va proliférer. Les masques tombent, si l’on peut dire… On peut dire en tout cas que la normativité sociale échoue avec le navire.

L’instigateur,  trop attiré par les richesses du bateau, est un illuminé nommé Jeronymus Cornelisz. Il va s’auto proclamer intendant et régner, en despote sanguinaire et en violeur. Il rassemble autour de lui les pires renégats. Pourtant c’est un petit bourgeois médiocre de Harleem, apothicaire ruiné, qui doit subir l’opprobre d’une femme syphilitique. Personnage insignifiant et dominé une fois pour toute par la honte. Homme de toutes les humiliations qui, égaré dans les quartiers populaciers, va jusqu’à se faire pisser dessus par une mégère quelconque.

Par contraste, Weybbe Hayes, le personnage héroïque, est un homme madré, mais qui a les mains tachées de sang. Héros en quête de rédemption. C’est dire l’enjeu psychologique du roman de Biancarelli : on y reviendra.

Marc Biancarelli 
et le « clair obscur »

Ce n’est certes pas par hasard si les chapitres se nomment ici « tableaux » et que l’action soit concomitante à l’essor de l’école baroque hollandaise. Il y est même question d’un peintre nommé Torrentius1, possédant un tableau fascinant nommé « Massacre des innocents » qui donne son titre au livre et qui est une tentative de peindre le mal absolu. Jeronymus se sentira investi d’une mission qui guide ses exactions : réaliser ce qui est ici dépeint. 

Le roman s’achève paisiblement à Delft et la référence à Vermeer est de mise ; Vermeer toujours évocateur d’une vie sociale harmonieuse. Mais ce qui précède laisse plutôt penser aux audaces chromatiques de Rubens. Une évidence encore car le titre du livre est le titre de deux peintures de celui-ci. Mais ce qui est moins évident c’est de trouver un équivalent littéraire du clair obscur de Rubens.

Tout va se concentrer sur la peinture des caractères. Chaque personnage possède bien sûr sa part d’ombre, mais la lumière s’y distribue de manière différente. Comment ne pas penser à cette notion de clair obscur quand on la rapporte sur le personnage de l’intendant : Jéronymus est un contraste vivant, tantôt médiocre bourgeois et tantôt maitre du mal. Le livre disserte sur les notions de bien et de mal sans être manichéen et respectant toutes les nuances de la malfaisance.

Marc Biancarelli
et le roman corse

Voilà un livre que Philipe Lefait et sa bande de bobos insomniaques ne pourront pas taxer de régionaliste (ce qui fût le cas de Jérôme Ferrari lors de la parution d’un de ses livres évoquant pourtant la guerre d’Algérie2). L’amitié qui unit Marc Biancarelli à Jérôme Ferrari semble être source d’une saine émulation. Et d’ailleurs Biancarelli mériterait d’être sur la liste du Goncourt. Les deux auteurs confèrent au roman corse de nouveaux territoires à explorer et des domaines d’expressions tout aussi passionnants. L’œuvre de Biancarelli est désormais une référence pour tous les auteurs corse ; un point d’appui.

De fait c’est peut être la littérature insulaire qui atteint la maturité : un grand livre populaire, d’une écriture impeccable, et qui possède le grand souffle épique et une réflexion sur l’humain qui dépasse les limites de l’humanité insulaire.

AD / SAN’PETRU DI VENACU / 14/02/18 []

Marc Biancarelli,
Massacre des innocents,

Arles : Actes Sud, 2018.
Broché, format 115 x 217, 304 pages, 21,00 €
ISBN 978-2-330-09234-4


1. – Johannes Torrentius (1589-1644). Condamné pour hérésie et immoralité, tous ses tableaux ont été détruits sur décision de justice, à l’exception d’une nature morte académique et inoffensive.

2. – Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Arles : Actes Sud, 2010.

  • ICONOGRAPHIE : Rubens, The Massacre of the Innocents, oil on oak, 1611 (The Thompson Collection at the Art Gallery of Ontario). – Biancarelli, Massacre des innocents, op.cit. (Détail de la couverture).

09/02/18

Service de presse : une nouveauté A Fior di Carta

@ POSTIT JPS

Le postit ci-dessus est le « dossier de presse » du dernier ouvrage publié par les éditions À Fior di Carta. Il illustre à merveille la manière dont les circuits courts permettent des démarches rapides et économes. Quelques lignes sur un papillon collé sur la couverture de l’ouvrage. Imaginez un peu, amis lecteurs, ce que serait la réaction du responsable des achats d’une des belles enseignes de la grande distribution à la réception d’un tel message ! Horreur !

À circuit court, réponse courte : je me suis immédiatement plongé dans Sorte ingrata, de Marie-Madeleine Poli-Bonifaci, et n’ai pas réussi à lever la tête avant d’atteindre, page 88, le dernier signe de la dernière ligne. Fin ? Non. Laisser un peu décanter cette expérience de lecture aussi forte qu’inattendue. Un billet suivra. Mais vous pouvez dès à présent le devancer en mettant tout de suite la main sur un exemplaire de ce texte « hors du commun ». Mon billet pourra vous décevoir. Pas cet ouvrage. Il va vous surprendre et vous submerger.

Circuit court ? Du direct.

Marie-Madeleine Poli-Bonifaci,
Sorte Ingrata,
Barrettali : À Fior di Carta, 2018
Broché, 88 pages, 12,00 €
ISBN 979-10-95053-41-5

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06/02/18

Nietzsche fasciné par le génie corse

Colonna édition vient de publier
Les  carnets méditerranéen de Friedrich Nietzsche,
de Philippe Granarolo[1], professeur honoraire,
philosophe et spécialiste de Nietzsche.

NIETZSCHE GRANAROLO

[] Par Alexandre Ducommun

Ce livre est né d’un projet audacieux et assez culoté. Philippe Granarolo qui en est l’auteur, se joue du lecteur en racontant dans son prologue comment il prit possession de carnets écrits par Friedrich Nietzsche lors de ses différents séjour en Méditerranée, qui culminent auprès du ciel alcyonien[2] de Nice, mais aussi bien font escale dans la ville balnéaire de Sorrente ou encore dans la baie de Naples, au gré de sa vie errante.

Ce qui donne au lecteur corse un intérêt à la chose c’est la Corse manquée : admirateur de Napoléon bien sûr « l’idéal antique en chair et en os » selon La Généalogie de la morale, mais aussi bien de Pascal Paoli digne et magnifique homme du dix-huitième siècle et des Lumières. Nietzsche voulut s’installer à Ajaccio au sein d’une corse dont il louait le génie.

Il avait même élaboré une thèse : la Corse aurait abrité en son sein des forces telluriques qui auraient favorisé l’apparition d’un esprit à la fois rude, viril et clair. Scientifiquement c’est assez douteux ; mais bon, cela témoigne de son désir de vivre auprès de ce peuple, désir jamais accompli du fait de la maladie, qui va le foudroyer. Ses dernières années se passeront dans un état végétatif, jusqu'à sa mort en 1900.

Cette parenthèse refermée, on peut revenir au pari assez hardi de Philippe Granarolo. Parfait connaisseur de l’œuvre du philosophe et de sa biographie, l’auteur va jusqu'à imiter le style  de Nietzsche. C’est un mimétisme osé et assez inégal, assez répétitif. L’auteur abuse du terme alcyonien et commet de petites erreurs. Il décrit, par exemple, les conversations avec Paul Ree comme étant libre et sans tabous, terme qui ne fait sens que depuis Freud.               

Ce que l’auteur tente de renverser, c’est l’image d’un Nietzsche proto-nazi, animé par un antisémitisme forcené et un farouche nihilisme. Composer un Nietzsche pour notre temps : indigné par le pangermanisme et l’antisémitisme de Wagner et aussi bien de sa sœur Elizabeth qui fera éditer une interprétation stupide de la pensée du frangin, lui qui aimait la culture française et donc les paysages méditerranéens. Il avait l’habitude de ridiculiser la lourdeur du nationalisme allemand.

Ce contexte, c’est à dire, les rivage du « Mare nostrum » va, si l’on en croit Philippe Granarolo, féconder l’esprit de Nietzsche et lui permettre d’élaborer les grandes notions que l’on connait : avant tout et toujours « l’esprit libre », c’est à dire libre de moraline[3] et dont le courage n’est pas la moindre des vertus.  Elle engage l’audacieux à raisonner « Par delà bien et mal ».

Cet esprit, le philosophe encore  gorgé de romantisme crut le trouver chez son ami Paul Ree, auteur d’une histoire des sentiments moraux, genre prisé par les philosophe anglo-saxons et qui revient à trouver dans une origine le sens des valeurs établies. Nietzsche renoncera bien vite à ces thèses stupides et écrira une Généalogie de la morale qui montre la mobilité du sens et des valeurs. La valeur étant comme le disait Deleuze, la différence dans l’origine. Remarquable notion, la philosophie des valeurs, va permettre d’entamer une philosophie critique vis-à-vis de du sens des valeurs établies. L’éclosion de cet esprit libre est liée à notion de valeur et à ce que Nietzsche nomme « la fluidité du sens ».

Vient aussi l’élaboration de la notion de « Grande santé » thème purement méditerranéen dont l’auteur donne les clés historiques, mais pas la signification. Selon moi, il s’agit de faire de la maladie un outil de connaissance au service de la vie. Thomas Mann reprendra massivement cette thématique dès « La montagne magique » et elle tracera des sillons dans ses textes plus tardifs, notamment dans « Docteur faustus ».

Philippe Granarolo n’est pas Thomas Mann, mais il produit une véritable « histoire des  sentiments Nietzschéens » qui réanime les notions de Nietzsche et en particulier la plus discutée et la plus polémique, le Surhomme. Celui-ci est l’homme qui cultive « l’amor fati », qui acquiesce à l’éternel retour. Le principal est de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un homme supérieur, « moitié saint, moitié génie ». Cet homme supérieur est le dernier obstacle au surhomme dans « Ainsi parlait Zarathoustra ». Ce n’est pas la moindre originalité de la métaphysique de Nietzsche d’être une pensée qu’il faut vouloir.

En tout cela, l’ouvrage de Philippe Granarolo peut être un guide pour introduire à la pensée de Nietzsche et à la noblesse des paysages que le philosophe a arpenté.  Le livre regorge de descriptions assez répétitives comme on a pu le dire plus haut mais parfois très civilisées.

AD / San’Petru di Venacu, février 2018.  []

Philippe Granarolo
Les carnets médirerranéens de Friedrich Nietzsche
Colonna Edition, 2017
ISBN : 978-2-36984-061-9


[1] Philippe Granarolo a enseigné la philosophie dans les classes préparatoires aux grandes écoles. Il a consacré à Nietzsche sa thèse de doctorat d’état ès lettres, « Le futur dans l’œuvre de Nietzsche ». Soutenue en 1991, elle a été suivie de cinq ouvrages et d’une multitude d’articles.

[2] Néologisme propre à Nietzsche. L’alcyon est un oiseau aquatique fabuleux porteur d’heureux présages.

[3] « das Moralin ». C’est ainsi que Nietzsche ridiculise la morale bien-pensante en l’affublant d’un suffixe suggérant une préparation d’apothicaire.

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21/01/18

Préliminaires

Source: Externe

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Sustine et abstine

LABY

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Ultima necat

Mort_subite

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15/01/18

Perinde ac cadaver

Mort_lente

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24/12/17

Aranciu di Natale / Orange de Noël

No_l_Isularama_2017

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21/12/17

Bon Natale*

* Joyeux Noël.

CHRISTMAS CARD

Cette image contient des représentations d’objets ou d’aliments suceptibles, sous certaines conditions, de s'avérer très addictifs et de nuire gravement à votre santé ou à votre équilibre psychologique. À regarder avec modération.

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20/12/17

Les six Rhapsoderies somnambulesques : polyptique

POLY 01POLY 02POLY 07

POLY 04POLY 05POLY 06

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Processus inverse

PLAQUETTE 01

Imagine donc, s’offrant à la spéculation, une plaque métallique gravée au laser de poing dans un stand de tir réunissant les meilleurs snipers d’un district résidentiel huppé. 

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De la maquette à la moquette

MOQUETTE 01

Pourquoi ne donne-t-on jamais,  
pour un ouvrage de librairie,
son prix au mètre carré ?

C’est cette question qui m’a décidé à entreprendre la transformation de mes maquettes en dalles de moquette. Ci-dessous, la dalle princeps, livrée aux intelligences artficielles, les seules à être en mesure de déterminer si ce bout de moquette a été généré à partir d’un texte porno ou d’une méditation sur le Dasein de Heidegger.

 

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27/10/17

Jean-Pierre Santini, Le non-lieu

« Le souvenir est le début de l’écriture
et l’écriture est à son tour
le commencement de la mort 
(si jeune qu’on l’entreprenne). » 
Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, 1972.

COUV Le non-lieu

« Aujourd’hui, maman est morte[1]. »

Oui, Jean-Pierre, c’est très bien que tu aies réédité le non-lieu cinquante ans après sa sortie. Jubilé. Du temps de nos ancêtres les Hébreux, le jubilé était une solennité qui, tous les cinquante ans, prononçait une expiation générale. Ainsi, dans le Lévitique, est-il dit « Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays. Ce sera pour vous un yôbēl (un jubilé) : chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan. » (Lév 25,13).

Les histoires douloureuses appellent un rite majeur apaisant la colère. Que ce soit la colère des dieux qui n’en peuvent plus des querelles humaines, ou celle des hommes qui n’en peuvent plus de leurs crises infinies. Le jubilé est alors Le Temps retrouvé, contre le Temps perdu. « Ma grand’mère que j’avais, avec tant d’indifférence, vue agoniser et mourir près de moi ! Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures abandonné de tous, avant de mourir. », dit le Proust du Temps retrouvé, expiant son orgueil, ses infidélités, sa solitude et son enfermement dans une œuvre sans trêve qui n’aurait jamais couché sur le papier rien d’autre que le bourdon incessant des remords d’avoir si peu à dire ou des regrets d’être si peu entendu. Si peu à dire dans les choses convenues. Si mal entendu sur les choses essentielles. Comme le Livre des Jubilés, l’œuvre ultime de Jean-pierre Santini est écartée de la vulgate des lettres corses d’expression française.

Oui, Jean-Pierre, c’est bien que tu aies rapatrié dans ton catalogue son incipit, le non-lieu, un bref récit dans la droite ligne de l’absurde, selon Camus. Tu y ajoutes une intuition propre à l’époque[2], en terminant ton premier chapitre par « Les civilités, c’est le contraire de la communication. » (p. 13). La formule ne condense-t-elle pas en une phrase les Mythologies de Roland Barthes et son catalogue raisonné d’absurdités contemporaines ? Ne prépare-t-elle pas, aussi, à rejoindre Dominique Wolton sur sa ligne de crête où la communication, dans son mélange actuel de techniques, de sciences et de pratiques, est sans cesse ramenée à nos capacités à accepter l’altérité ? Cette formule ne donne-t-elle pas la clef du cas pratique – et presque clinique – que tu déroules en récit ?

« J’avais soif de silence », dis-tu (p. 10), pour justifier le départ vers un ailleurs sans nom. La plage. La limite au-delà de laquelle il n’est plus possible de s’avancer sans se mouiller. Et au dernier chapitre – le seul à avoir un titre et non pas un numéro, « Rupture » – la parole revient dans une lettre à la défunte. Manuscrit à la mère morte. L’incommunication n’est pas résolue mais poussée à l’absurde. Au demeurant, cette soif de silence n’est rien d’autre qu’un chemin vers la parole absente, celle du père mort à la guerre. Dans Le non-lieu, le silence du portrait (p. 44). Dans « Le nom du père »[3], le silence de la stèle où son patronyme est gravé, parmi ceux des goumiers tombés à ses côtés.

« L’écriture est le commencement de la mort », disait Barthes, qui n’avait peut-être que sa vie à perdre, et l’a perdue absurdement. Pour Jean-Pierre Santini, ces morts sont le commencement de l’écriture, et d’une vie obsédée par la question de Camus : « Comment ne pas perdre son temps ? ». Et aussi par une autre : comment marquer son temps ? L’écriture n’est-elle pas une manière d’esquiver le doute ? Où poser son œuvre ? Dans ses actes ou dans ses livres ?

Quoi qu’il en soit, le jour où se formera l’idée qu’il est temps de voir la bibliographie foisonnante de Jean-Pierre Santini comme une œuvre à part entière, il sera bon de ne pas placer le non-lieu dans la case anecdotique des écrits de jeunesse, mais de rappeler, qu’en son temps, ce bref roman avait été accueilli par Le Mercure de France, la porte d’entrée ouverte par Gallimard aux plus prometteurs de ses jeunes talents. Pour sourire, on ajoutera qu’il était ainsi promis à la Blanche, mais est très tôt passé dans les blanches des RG. Une consécration d’un autre genre…

[] Xavier Casanova

Jean-Pierre Santini, Le non lieu,
Barrettali : À Fior di Carta, 2017 (1ère édition, Le Mercure de France, 1967).
ISBN 979-10-95053-35-4
Broché, format 11x18, 60 pages, 7,00 €
Disponible chez l'éditeur À Fior di Carta
Hameau Casanova, 20228 BARETTALI
Commande possible via AMAZON


[1] Ainsi commence L’Etranger. La réédition du non-lieu commence, dans la page qui lui tient lieu de préface, par une citation de La Peste.

[2] En 1961, Georges Friedman, Roland Barthes et Edgar Morin créent la revue Communications. Morin y livre un article, « L’industrie culturelle », où il parle de « seconde colonisation » : celle des âmes et des esprits, massivement atteints non plus par les mythes vernaculaires de transmission orale, mais par des produits « à la fois fabriqués industriellement et vendus mercantilement. Ces nouvelles marchandises sont les plus humaines de toutes puisqu’elles débitent en rondelles des ectoplasmes d’humanité, les amours et les craintes romancées, les faits divers du cœur et de l’âme. » E. Morin, Communications, n°1, 1961. – Une « colonisation » qui mérite d’être rappelée, pour éviter tous les risques de régression qui planent sur la notion de « colonisation de peuplement », en suggérant insidieusement qu’elle se résoudrait en ravivant les luttes de peuple à peuple…  

[3] in Tarra d’accolta : a corsican bookmob (collectif), À Fior di Carta, 2015.

 

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16/10/17

Dernières minutes d’innocence

GRAFFITIS BONIFACIENS

Premier livre. – Eléa avait en tête ses tourments et, de temps à autre, un de ces moments de solitude où le dialogue avec soi-même est canalisé par la présence d’un support et d’un moyen d’inscription. Des tourments vieux comme le monde, du moins le monde des lettres. Les doutes et les blessures plus ou moins profonds qui accélèrent ou retardent l’entrée dans l’âge adulte. L’enfance s’efface. Imago, dit le dico : « BIOL. Forme définitive de l’insecte adulte sexué, à la fin de sa métamorphose (ctrl.fr) ».

Sur la page vierge, un discours latent. Des mots durs. Douloureux. Incisifs. Si elle avait eu un arbre en vue et un canif en main, elle aurait ajouté sur l’écorce sa marque. Une entaille. Une scarification. L’écorce, plutôt que sa propre peau. Un support ? L’écran. Ambivalent. Miroir ou fenêtre. Il exacerbe la violence du regard. Dans un moment incertain : «  Je ne suis pas artiste, je ne suis qu’incompris (p. 25). » Quoi voir ? Ou quoi montrer ? « Regardez votre identité éclater en morceaux (p. 47). » Sous l’écran les pièces d’un puzzle infini : le clavier. Des touches. Enfoncer. « Au risque de passer pour une obsédée textuelle (p. 3). » Hésiter. « Je ne veux plus de ces mots trop faciles et trop sages (p. 37). » Fixer l’écran du regard. Page blanche. « Je me heurte au miroir, je suis vide, je suis froide (p. 3) ». Au-delà de l’écran, le ciel. « Ces beaux nuages cotonneux entrent en moi comme des soupirs, comme l’angoisse de tourner une page irréversiblement blanche (p. 45). » Tragédie humaine ? Oui. Dans le tourbillon des questions existentielles. Dans ce « chaos orchestré (p. 5) » où se noient « Tous ces appels que je lance sans même savoir qui les entendra (p. 29) ».

Eléa a réuni 21 textes. Brefs. Lacérés. À mi chemin entre récit et poésie. Elle en a fait un livre. Sous des titres à la « légèreté profonde », sa table des matières collationne des écorchures, « Et au-delà souffle le vent ». Une manière d’apprivoiser la souffrance. Projection. « Tu te regardes dans le miroir et tu vois quelqu’un d’autre (p. 42). » Imago, complète le dico, sautant de « BIOL. » à « PSY. ». Au dessus de l’adulte sexué, l’adulte textué. Premier livre. Première mue. Nouvelle peau. Il y en aura d’autres. Autres contextes. Autres textures…

[] Xavier Casanova, août 2017

Eléa Serip, La tragédie humaine :
Orgueil, tourmente et autres réjouissances
.
Saint-Denis : Edilivre, 2016. (54 pages)

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11/08/17

Anthroposophie fondamentale de la Corse

Ceci n'est pas un drapeau

2017. – L’anthroposophe Galibert publie à Barrettali 200 pages hors collection [1]. Rien ne permet de dire que son éditeur, À Fior di Carta, ignorait totalement le Full Moon de Cacciamosca [2] qui donne pourtant des conseils très précis permettant de déterminer les dates de parution des ouvrages en fonction des phases de la lune. Dès le cycle lunaire suivant, l’auteur publie à Ajaccio 2 pages d’entretien dans le supplément hebdomadaire de l’unique quotidien local. Soit, 200 pages versées en milieu rural contre 2 en milieu urbain. D’un côté, un codex réunissant en « pot-pourri » un maquis textuel diversifié, complexe et déroutant. Il est symboliquement placé sous la signature d’un couple de cochons sauvages insulaires : Cazzettu (la plume) et Muzzetta (l’encrier). De l’autre, un volumen déployant des commentaires sages, ordonnés, truffé de citations empruntés à des auteurs de référence, et passés sous la signature d’un couple fonctionnel comme il s’en forme beaucoup dans le monde du média papier : un penseur et un passeur. Le premier répond très savamment à quelques questions très ordinaires posées par le second. Or, on ne lâche dans le maquis ni les mêmes substances, ni en même quantité, que dans le milieu urbain et domestique. Cela s’illustre parfaitement en opposant un Dash [3] et un Sicli [4]. Le livre, comme l’article, se termine par un exercice imposé, qui mérite d’être passé au crible de l’anthropologie locale : la proclamation de son amour pour la Corse. Elle est à rapprocher de l’avis de décès et à traduire dans le langage des survivants éplorés. Ils pourraient remercier tout le personnel soignant ayant accompagné le futur défunt dans sa longue maladie, avec une mention spéciale pour l’anthropologue, qui n’a ménagé ni ses efforts taxidermiques ni ses effets taxonomiques. C’est là que Cacciamosca signale que tout délire est anthropologique dès lors qu’il déploie du langage [5]. Or le langage crée l’illusion de la stabilité de ce que peuvent désigner les mots, induisant par là l’illusion d’une permanence des choses et la quête d’un absolu immortel et transcendant. Désillusion que de mettre les pieds et le nez dans l’évanescence de ce qui est au monde sous les espèces du vivant, la vie n’étant qu’une perpétuation de sa propre transformation. Sagesse suprême que d’accompagner sans cesse la mort lente des concepts. Folie que de voir le monde s’écrouler sous ses pieds parce que les vieilles théories s’effritent. La culture, au sens anthropologique du terme, n’est qu’une nébuleuse de théories vagues, approximatives et mouvantes. Un voile pudique dissimulant la crudité des pulsions, arrêtant le regard sur les étoffes, et faisant naître une sublime esthétique du pli : le drapé [6]. Ce que sublime le drapeau. Génuflexion. Amen.

1699. – Le Seder olam ha-Korsa [7] définissait Korsa, la Corse, comme une île nue recevant des quatre vents une « pluie » de monades continentales. Autant qu’en n’importe quel lieu de Terre Ferme, Korsa ne s’engendre aucunement d’elle-même, mais naît de l’accrétion locale d’unités primordiales venues d’ailleurs, déplacées par les mouvements de l’air et des eaux, ou s’y déplaçant en exerçant la plus simple vertu des êtres animaux : leur mobilité autogène [8]. Ainsi s’abattent sur les crêtes élevées des nuées de pigeons ramiers ; ainsi les anguilles quittent-elles la mer pour remonter les cours d’eau ; ainsi, du temps où les eaux du monde étaient prisonnières d’immenses glaciers, quelques mammifères s’aventurèrent sur l’île, sans avoir à nager guère plus qu’il n’en faut pour passer d’une rive d’un fleuve à l’autre. Nul ne saurait dire si dès lors des hommes suivirent, où s’il fallut attendre que s’invente la barque, ou tout au moins le radeau. Nul ne saurait davantage dire s’ils se nommèrent sur le champ Korsaïm, noyant ainsi dans l’oubli leurs origines continentales. Il est certain, cependant, qu’avec la lente remontée des eaux, chaque génération se sentait d’autant plus Korsaïm que s’élargissait le bras de mer les séparant de la Terre Ferme. Cette séparation a fait émerger au fil des siècles un peuple autochtone, dès lors qu’il acquit la capacité de se nourrir, se reproduire, se diriger et s’interpréter sur place. Ces transformations lentes, guidées par la tectonique et l’évolution des climats, sont achevées de longue date lorsque se rédige le Seder olam ha-Korsa. Ce texte rejoint, sans le connaître, le paradoxe sorite qui concluait à l’impossibilité de constituer un tas de sable grain à grain. Il pose, de son côté, qu’il est impossible de faire disparaître un peuple homme par homme : au final, le dernier homme – L’Ultimu [9] – serait le peuple à lui tout seul. Cela ayant été posé, il fut évident qu’éliminer un à un les membres d’un peuple ne faisait pas pour autant disparaître ce groupe d’appartenance. Il était donc possible de trucider les siens sans attenter à son propre peuple. Dès lors germa une longue guerre fratricide où chacun des protagonistes se targuait d’être plus que tout autre à même de devenir peuple, lui tout seul, au terme de la raréfaction avancée des survivants. Ainsi le peuple avait-il un avenir – sa réduction à l’unité – et chacun de ses membres un enjeu, dont l’importance était telle qu’il suffisait à lui seul à animer tous les actes de la vie commune. Ils consistaient, pour l’essentiel, à s’entourer d’amis pour hâter l’élimination de tous ceux qui manifestaient, plus que les autres, de bonnes aptitudes à s’entourer d’amis. La légende locale rapporte ainsi le cas exemplaire d’une tante qui, la mort du père s’approchant, lui dicta des dispositions testamentaires telles qu’elles rejetaient hors de la famille les plus brillants de ses neveux, enfants de son aînée honnie. Ce qui vaut pour les peuples valant pour les familles, elle n’attentait pas à la sienne en en diminuant le nombre. Mieux, elle fabriquait ainsi une famille résiduelle pouvant dès lors, plus que toute autre, être celle d’où sortirait L’Ultimu [10], une fois achevée la réduction du peuple à son expression parfaite, quand plus personne n’aura à se disputer la propriété singulière d’être enfin et réellement le meilleur représentant de la monade Korsaïm. Unità !

2017. – Commentaire de Jean-Félix Cacciamosca : « Dans le Seder Olam ha-Korsa, la monade est la plus petite partie d’un tout capable d’en refléter l’ensemble. Deux monades se singularisent, l’une vis-à-vis de l’autre, en occupant des positions temporelles et spatiales distinctes. Dans le temps, la vieille monade reproche à la jeune de n’avoir rien vécu du passé ayant profondément marqué le Tout. Inversement, la jeune monade reproche à l’ancienne d’être si aveuglée par le passé et engluée dans ses habitudes que, non seulement sa vue du présent est déformée, mais qu’elle est totalement aveugle à un avenir qui, vu son âge et le peu qu’il lui reste à vivre, ne peut que lui échapper. Forte, alors la vieille monade réussissant à coincer la jeune en lui imposant un devoir de mémoire récompensant son aptitude à se souvenir de ce qu’elle n’a ni vécu ni connu. Forte, alors la jeune monade s’emparant elle-même du discours récurent des générations finissantes, y trouvant de bons arguments pour éclaircir les rangs dans les monades de son âge. Dans l’espace, chaque monade prétend occuper le point donnant la meilleure image du Tout. De ce fait, elle s’enorgueilli de détenir une vérité à nulle autre pareille. Forte, alors la monade sans complaisance, car elle se dote ainsi d’une bonne raison de faire disparaître toutes les monades gâtées par diverses compromissions. Forte, ainsi celle qui non seulement ose prononcer « plus Korsaïm que moi, tu meurs », mais en plus n’hésite pas à tuer en priorité celle qui l’oserait aussi. L’unité véritable ne se gagne qu’à ce prix. Piètre monade celle qui n’en prendrait pas conscience, contre celle qui porte de tous temps cette conscience gravée au plus profond de son être. »



  • [1] Charlie Galibert, La Corse après la Corse. Barrettali, À Fior di Carta, 2017. [VOIR]
  • [2] Voir à ce propos « L’édition au clair de lune » in Isularama, 24 novembre 2010
  • [3] Figure typique du bombardier d’eau déversant des tonnes de produits retardants sur des feux dévorant des espaces sauvages : friches agricoles, maquis et forêts. [VOIR]
  • [4] Figure typique de l’extincteur portable permettant d’attaquer un feu naissant dans une cellule du monde urbain hypercloisonné. La société SICLI (secours immédiat contre l’incendie) a été créée en 1924 [VOIR].
  • [5] Faute de langage, le délire des nématodes n’a rien d’anthropologique, à l’inverse de celui de l’anthropologue fou.
  • [6] Oui ! L’auteur du présent billet ose une allusion à Deleuze et à la manière magistrale dont il a démontré en quoi le pli était l’essence même du Baroque. Aussi osera-t-il dire que deux souffles distincts plissent le drapeau : celui du vent, lorsqu’il est hissé sur sa hampe, mais aussi celui de l’âme qui, vibrante et plissée, projette sur ce morceau d’étoffe la fougue de ses vibrations et le cloisonnement d’un relief insulaire tourmenté par les plissements multiples et très accusés de ses reliefs défiant jusqu’aux plus enragées des vagues de la mer.
  • [7] Ordo Seculorum Corsicæ (1699), selon la traduction communément attribuée à Fra Luigi Natale Cacciamosca, comme le révèle le paraphe apposé au colophon : « FLNC ».
  • [8] Le terme « Korsa » restitue cette accrétion à travers trois lettres : KRS (Kof, Rèch, Shine). En premier lieu, on remarquera que, dans l’alphabet, ces trois lettres se succèdent. Elles occupent, respectivement, les 19ème, 20ème et 21ème places, marquant ainsi un profond respect de l’ordre (seder) de la création tout entière (olam), c’est-à-dire choses et signes confondus. Leur valeur symbolique est des plus éclairante, associant Kof (le partage de la connaissance et de l’amour de la vie au sein de la communauté, mais aussi le Soleil répandant sur tous sa lumière et sa chaleur équitables), Rèch (le plus haut niveau de l’intellect, celui qui donne la certitude de marcher vers la sortie du labyrinthe et d’échapper au désert) et Shine (la libre activité de la force vitale, celle qui permet de répéter ensemble, inlassablement, envers et contre toutes les vicissitudes de l'existence, les mêmes actes salvateurs et les même pas en avant).
  • [9] Lire « uLTiMu » : LTM (Lamed, Tav, Mem). Au centre, Tav, la dernière et 22ème lettre de l’alphabet. Elle s’insère entre Lamed, la 12ème et Mem, la 13ème. Tav (le terme de la révélation) sépare ou rapproche Lamed (l’étude, lieu de jonction des apprentissages et des enseignements) et Mem (le retour sur soi, qui permet de trouver au fond de son être la part la plus secrète de la révélation : celle qui concerne la mort. À l’inverse de toutes les horreurs qu’elle inspire, la mort est en vérité ce qui permet le renouvellement). C’est ainsi au fond de soi-même que l’on verra si Tov sépare Lamed et Mem comme un coin enfoncé (suggérant un coup de hache, Heth : la séparation, la frontière) entre l’étude et la révélation, ou bien s’il les rapproche et les accole comme un joint de mortier, reconstituant ainsi l’unité indissociable (Aleph) de la vie et de la mort.
  • [10] Relire, supra, la note 9.

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25/07/17

Frédérique Ettori : métamorphose de la métaphysique

COUV METAPHYSIQUE HERON

« Elle va rougir, hausser les épaules et dire que ce n’est qu’un petit livre », annonce Laurent Cachard, dans sa préface. À la journée des éditeurs, Frédérique Ettori a réalisé la prophétie du préfacier lorsque je lui ai demandé de me dire deux mots du livre qu’elle signait sous les palmiers de la Place Foch. Petit livre. Vite lu. Effectivement. J’ai compté 20 nouvelles, en mettant à part la dernière, que j’ai perçu comme une sorte de postface. Deux pages de plus consacrée à la plus récente des émotions de Frédérique : le bouclage de son premier recueil. Une inconnue ? Pas vraiment. Du moins, pour ceux qui ont remarqué la nouvelle qu’elle avait versée à Tarra d’Accolta, et qui est reprise dans sa Métaphysique du héron.

« Que ne suis-je la fougère [1] » peuvent se dire tous ceux qui ont été accueillis À Fior di Carta, quelque part parmi les quelques 107 titres produits à Barrettali, mélangeant des signatures déjà confirmées, des premières publications et quelques œuvres collectives cueillies dans des manifestations littéraires très éloignées de la littérature mondaine et de ses jeux de société.

La Métaphysique du Héron s’inscrit parfaitement dans ce que l’on pourrait appeler une littérature en sourdine où survit encore le plaisir d’écrire pour soi et pour les siens. Une manière de se garder quelques capacités de production dans un monde qui engendre massivement du consommateur, et réserve l’exercice de la chose littéraire à une cléricature bien encadrée, que toutes sortes de subterfuges permet de présenter comme une classe humaine distincte de l’humanité ordinaire.

Les prétentions à l’universalité ne sont, en effet, qu’une manière de fonder la supériorité de certains en évacuant les vieilles théologies, mais en conservant la mécanique sociale qui en résultait, qu’il s’agisse de placer au dessus du vulgum pecus des élus dotés d’un supplément d’âme ou des consacrés dotés d’un surcroît de légitimité.

C’est cette métaphysique que piétine superbement le héron, et qui sera piétinée une seconde fois lorsque la paire de Louboutin perd sa valeur de piédestal haussant qui les porte au plus près de l’Olympe, quand d’autres vaquent en espadrilles à leurs tâches domestiques. La littérature Louboutin marche toute seule. En espadrilles, c’est œuvre militante. Folle beauté des défis assumés. Reste à extraire de cette expérience collective, portée à bout de bras par Jean-Pierre Santini, ce que j’ai osé appeler « littérature en bande organisée ».


[1] Premier vers d’un poème de Charles-Henri Ribouté (1708-1740) intitulé « Tendres souhaits », mis en musique par Antoine Albanèse (1729-1800). Son thème musical est gravé dans l’oreille des quinquagénaires et des sexagénaires, s’ils se souviennent encore de la série télé « Bonne nuit les petits » (1962-1973). 

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08/07/17

Littérature et styles anthropologiques

GALIBERT

Il va de soi que dans une société de consommation pure et parfaite les bons livres sont ceux qui satisfont tous les membre d’une catégorie bien délimitée et numériquement consistante de consommateurs solvables. On y rêve alors de livres épousant totalement les opinions déjà formées et leurs cohortes de jugements déjà énoncés. Pourquoi ne pas écrire alors un livre de dénonciation où seraient cloués au pilori tous les auteurs qui se satisfont eux-mêmes ? On l’appellerait « Anthologie du solipsisme » en s’indignant d’avoir réuni autant de textes flottant au dessus de toutes les communautés humaines sans réussir, dans les temps présents, à en accrocher aucune. Les plus beaux extraits se trouvent dans la littérature palliative que s’administrent à eux-mêmes les survivants pour se garantir une mort certes égoïste mais néanmoins digne.

Y échapperait un ouvrage donnant, outre des extraits, des conseils sur le livre le mieux assorti aux accessoires permettant de sublimer le style vestimentaire approprié à telle ou telle circonstance de la vie. C’est ce que j’appele le « livre ensemble ». À cet égard, j’ai de longue date adopté le casual chic même pour descendre la poubelle (c’est dire à quel point j’y suis addict). Bien accessorisé, ce style charme six femmes sur dix. Je garantis que l’on passe sans souci à sept avec mon « Analecta Corsicæ » à la main. Une expérience à faire d’urgence !

Par contre, je m’interroge encore sur le style vestimentaire à adopter pour sublimer – le 14 juillet, jour de sa sortie – le « Traité de savoir mourir à l’usage des survivants » de Charlie Galibert. Je retiens, provisoirement, le bermuda Chino Battle surmonté d’un tee shirt à capuche Berry Denim avec casquette Fitted Tactical Urban Digital Camo et baskets sneaker assorties, solaires ronde Lennon en sus. Raisons budgétaires, essentiellement, pour laisser un peu de place aux 20,00 € prix public hors taxes de l’opus format généreux A4 design polycop vintage à laisser dépasser de sa musette toile troupes coloniales 1,00 € au vide-grenier de Travo. Le top c’est de trouver sur la route une auto stoppeuse collège street style accent tchèque, ou mieux campus fashion tendance oldy certifiée COLT, communication opérationnelle en langue territoriale, pour la conversation.

Lui parler du livre, bien sûr. Mais simplement en rapportant ce qui s’en dit. Se montrer bien informé, et c’est dans la poche. Pas de souci. Il y a déjà de l’actu sur Facebuzz…