Isularama

13/02/21

Jean-Pierre Santini / Fresnes résidence d’écrivain

[0] FRESNES BLOG

Arrêté le 6 octobre 2020, Jean-Pierre Santini a été incarcéré à Fresnes le 12 octobre. Le 10 décembre, sa détention préventive a été commuée en résidence surveillée. Dès janvier 2021, je recevais les quatre manuscrits rédigés par lui au cours de son incarcération. 

Sa détention préventive, puis sa mise en résidence surveillée reposent sur une accusation à contour flou et géométrie variable – complicité « par instigation » –, dans une affaire ayant mis en branle la grosse machinerie de lutte contre le terrorisme. Il arrive ainsi que ce qui, pour le peuple, n’est que carnaval soit lu, par le Prince ou ses préposés, comme une sédition, ce qui démontre que le besoin de sédition peut parfois venir de haut. Les faits générateurs n’ont, en effet, provoqué aucune terreur dans la population, mais un accès de fureur policière chez les spécialistes de la lutte contre les vrais furieux, loups solitaires ou brigades armées. Qui sont les « instigateurs » de cette fureur, et peut-être même les seuls à être furieux ? Y répondre serait une digression politique, quand les finalités de notre billet sont strictement littéraires. On sait, simplement, que faute de proie à la hauteur de sa musculature, le lion peut décharger son agressivité sur une musaraigne. Simple comportement de précaution visant à entretenir la puissance qu’il s’attribue, les plaisirs qu’il en tire et la survie qu’il en espère. Bref, il veut y croire.

Au cours de nos humanités, nous avons tous intégré le système isostatique de la tragédie classique : l’unité de temps, d’espace et d’action.  Ici, cette triple unité est créée non pas en portant au théâtre un drame, mais en clôturant le temps à coup de procédures, en réduisant l’espace aux quatre murs d’une cellule, et en délimitant le drame à la nécessité de répondre d’une histoire écrite à charge dans une récollection de procès verbaux dont la synthèse finale balancera, le jour venu, entre acquittement et condamnation. Le prévenu n’est pas accusé d’avoir, usant de son autorité, décrété l’insurrection. Mais d’avoir écrit des choses qui, lues en diagonale, mal interprétées et grossièrement déformées, sont susceptibles d’avoir engendré un acte répréhensible quoique plutôt dérisoire. La chaine interprétative a déraillé dans la lecture des faits. Voici qu’elle déraille dans leur interprétation, voire la glose de leurs commentaires. Il arrive parfois que l’interprétation abusive se niche déjà dans la question posée. Y a-t-il eu fornication ? demande l’inquisiteur aux jeunes amants, par exemple. Y a-t-il eu association de malfaiteurs ? N’est-ce point du terrorisme ? En acte ou en puissance ? Du séparatisme ? Etc. Plus le terme est pesant, plus est implacable la machine qui le débusque, fusse à l’état de trace, fusse même dans des mots d’enfants.

Par le jeu de diverses ficelles, longues et courtes que, par commodité, nous appellerons « destin », Jean-Pierre Santini va être pris dans un coup de filet et mis en prison pour un jugement ultérieur, comme on met en congélation un poisson qui ne sera cuisiné que plus tard. Quatre manuscrits vont se créer au cours de cette expérience singulière d’embarquement de force pour une croisière immobile à durée indéterminée : annulation administrative de l’usage de l’espace et de l’emploi du temps.

Présentation
Des « écrits sous écrou »

Le premier manuscrit serait un journal de bord s’il s’agissait d’une course au large. Pour un séjour à l’étroit, on l’appellera plutôt « Main-courante ». Il note la chronique des heures et des jours qui s’écoulent. Elles sont ponctuées par les repas rituels servis au gréviste de la faim. Elles sont rythmées par une cascade d’ouvertures et de fermetures : les portes et les cahiers d’écriture, les espoirs et les désespoirs. 

Le second est une sorte de carnet de voyage où sont restituées de mémoire des saynètes typique où chacun raconte la sienne. Sitôt projetées, elles sont commentées par les « Personnages » qui les ont vécues, livrant alors, en aparté, quelques pensées où ils se dévoilent eux-mêmes ou décryptent le jeu des autres. En scène, la représentation de soi dans le dialogue avec les autres. En coulisse, les retours réflexifs sur la partie qui vient de se jouer. 

Le troisième est un libelle où l’auteur, soumis aux contentions d’une « institution totale », faute de pouvoir prendre du recul ou de l’avance, prend de la hauteur. Ce texte confronte, dans une « Controverse », deux visions de la justice : celle du maître d’école en quête d’émancipation des esprits, et celle du juge distribuant ses contraintes par corps. Quoi de fondamentalement commun ou de radicalement différent entre instruire une affaire passée et instruire des hommes en devenir ? Jean-Pierre Santini a en main les Pensées sur la justice de Blaise Pascal, offertes par son avocate. C’est son échelle de Jacob. Il l’agrippe et y grimpe.

Le quatrième est le livret d’un oratorio polyphonique où Jean-Pierre Santini improvise sur les textes de soutien déposés sur le Decameron 2020. Cette revue en ligne créée par les éditions Albiana a, en effet, ouvert une rubrique « écrire pour JP Santini ». Sitôt inaugurée, elle a immédiatement été abondée par plusieurs dizaines de poètes et prosateurs. In fine, le nombre de semblables ainsi rassemblés autour du même crée sa propre transcendance, et l’oratorio emprunte son titre à la lingua sacra, évoquant les « Stantare », ces mégalithes dressées aux quatre coins de la Corse, vestiges d’un peuple disparu.

Les trois premiers manuscrits sont réunis dans « Fresnes résidence d’écrivain : main-courante, personnages, controverse ». La souscription à cet ouvrage est ouverte depuis le 22 février, espérant une sortie au printemps. Le quatrième manuscrit – « Stantare résistances d’écrivains : oratorio » — est une œuvre collective adjacente. Elle réunit autour de Jean-Pierre Santini les 62 « poètes et prosateurs » ayant écrit pour lui au cours de sa détention. Sous peu, cet ouvrage sera à son tour proposé en souscription.

FRESNES STANTARE BLOG

[] Xavier Casanova / février 2021

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05/02/21

Catherine Chalier, la gratitude et la symétrie

COUV GRATITUDE

La Croix (1/10/21) recense cette nouveauté dans un article ouvrant ainsi son commentaire : « La philosophe Catherine Chalier explore la gratitude, toujours menacée par le tragique et la souffrance, qui ouvre celui qui l'éprouve à l'infini. » Il me semble – tout au moins à mes yeux de bricoleur plus que de spécialiste – que ce propos ne peut se former qu’après avoir au moins lu attentivement les huit cinquième de l’ouvrage. 

Cette proportion n’est autre que le Nombre d’Or, cette « divine proportion » offrant aux penseurs de la Renaissance un objet de fascination bien plus profond et perturbant qu’une simple symétrie naturelle. De manière générale, la notion de proportion anime en effet une réflexion sur les propriétés des suites arithmétiques, dont celle de tendre vers l’infini, tout en se réduisant à une formule fixe dont découle la différence entre ses valeurs successives.

Que fait-elle d’autre que de modéliser un engendrement, que de mettre en formule chiffrée les images bibliques de générations innombrables « comme les étoiles des cieux et comme le sable (…) sur le bord de la mer. (Gen, 22 :17) ». Bien pauvre le miroir qui n’offre qu’une réplique, si parfaitement semblable soit-elle. Bien plus féconde la vie qui, de génération en génération, renouvelle les originaux, tous porteurs de similitudes qui les rapprochent et de différences qui les distinguent… mais aussi dotés de la faculté de projeter leurs regards les uns sur les autre… et par là condamnés à subir ou maîtriser les effets incessants de la circulation du regard.

J’ai failli me noyer – sables mouvants  – dans les premiers chapitres déployant la notion de symétrie, puis la projetant sur la notion de don et de contre don développée par Mauss, et de la recouvrir avec une notion d’égalité extraite des sciences morales et politiques, plus que de la géométrie et de son arithmétique associée. Sous cet agrégat, je sens trop poindre, sans qu’elle soit nommée, la très prosaïque « main invisible » maintenant l’équilibre entre l’offre et la demande, ou sa critique marxiste dénonçant, dans la formation du profit, la captation de la plus value. Je vois trop, à la fois la symétrie comme une transformation géométrique, et l’égalité comme une construction idéologique et politique. J’ai donc du mal à adhérer pleinement à leur usage comme métaphore permettant d’éclairer, par exemple, les propos d’Esaü : « Il a pris mon droit d'aînesse et voici, maintenant il a pris ma bénédiction ! » Les affections distribuées par le père à deux de ses enfants ne sont pas « symétriques », et la différence venant de l’ordre de naissance est inversée. Peut-on vraiment rester longtemps dans la manipulation de notions de géométrie, sans s’embourber dans les sables mouvants à vouloir les appliquer à des réalités humaines ? 

Arrivé aux cinq huitièmes de ma lecture, je gonfle mon gilet de sauvetage : d’anciennes réflexions empruntées à l’école de Palo Alto. Elles incitaient à aborder les faits de communication en distinguant ce qui relève du contenu des échanges, et de la relation entre les protagonistes qui, elle, ne peut être que « symétrique » ou complémentaire. René Girard dirait que l’un ne peut voir l’autre que comme un modèle à imiter ou un rival à détruire, dans une relation structurée par la mimesis. Dans sa démonstration, il convoque nombre de scènes de la Bible ou des mythes antiques illustrant une querelle des doubles dont le résultat n’est jamais fixé d’avance par une quelconque « justice » régulatrice d’origine transcendante : c’est le résultat lui-même de la controverse qui fixe la justice. Si déraisonnable soit-elle, s’impose toujours la raison du plus fort, à plus forte raison s’il est seul survivant. De quoi peut-on rendre grâce, alors ? D’être sorti de la querelle des doubles, d’avoir reconstitué une différence fondatrice d’un futur possible, qui ne sera jamais que la poursuite de la différenciation, au dessus de laquelle plane éternellement la menace d’autres crises mimétiques. 

S’il en est un dont la tête dépasse, alors « Qu’est-il de plus (…) ? » crient les filles de Jérusalem, dans le Cantique des cantiques (1:6). Là, elles font allusion à une autre différenciation que celle qui résulte de la violence : celle que fait naître l’amour, et le regard amoureux, celui qui distingue l’être aimé de tous ses semblables. « Il y a 60 reines, 80 concubines et des jeunes filles sans nombre. Ma colombe (…) est unique », dit le Bien-aimé aux filles de Jérusalem comme à la Sulamithe (1:8-9). Il lui faut bien parler aux deux, « Car l’amour est fort comme la mort, la jalousie cruelle comme le Shéol. » (8:6). Cruauté potentielle du regard des autres.

Nous avions déjà parlé entre nous du Cantique des Cantiques et d’un de ses commentaires qui ne retenait que les premiers mots, « Qu’il m’embrasse » et les derniers, « Fuis, mon bien-aimé ». J’ajoute, aujourd’hui la dernière prière du Bien-aimé : « … ta voix ; fais que je l’entende ! ». N’ai-je pas entendu ta voix au cœur de cet ouvrage ? Et, plus que ta voix, notre dialogue ? 

L’avancée en lecture se fait toujours en engageant le peu que l’on sait dans le trop-plein de ce qui est écrit, sans en tirer beaucoup jusqu’à atteindre un passage qui fait résonnance… Le livre me serait sans doute tombé des mains au cours du premier chapitre s’il n’était porté par une raison de lire au-delà : tu ne me l’avais offert, ce qui vaut toujours bien plus qu’un ouvrage simplement signalé, voire recommandé. J’ai donc poursuivi, et il ne s’est véritablement ouvert qu’au deuxième chapitre « Bénédictions et malédictions ». Il me reste à lire le dernier chapitre. Mais j’en ai déjà suffisamment lu pour te rendre grâce de me l’avoir fait découvrir.

C’est assez pour rendre grâce à Catherine Chalier de l’avoir écrit.

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07/01/21

Attestation dérogatoire d'émission de vœux

AN 2021 BLOG

Début d’année bien particulière !
Isularama vous offre la faculté de télécharger votre

ATTESTATION DEROGATOIRE 
D’EMISSION DE VŒUX DE NOUVEL AN

Avec tous nos meilleurs souhaits.
PACE & SALUTA

 

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13/12/20

Managers only : télétravail et disruption

WORKING SESSION

Remote control. – Le télé travail est un sujet de réflexion très sérieux pour les managers. Le cabinet d’études Barragough & Partners a démontré qu’il conduisait à des gains de productivité très substantiels. Ainsi préconisent-ils d’importer le télé travail dans les entreprises et de le développer en intra. L’investissement est ridiculement bas. Hors coûts de l’étude préalable, compter une trentaine d’euros par salarié pour la formule standard. Ce budget très modeste permet en effet d’équiper tout le personnel de pantoufles. Pour une vingtaine d’euros supplémentaires, vous ferez broder sur chaque chausson le logo de la firme. Avec vingt autres euros vous les renforcerez par des coques pour le personnel effectuant des manutentions, ou les ourlerez de galons pour le staff dirigeant.

INVESTIR. – Votre prochain projet immobilier va révolutionner votre fin de vie.

General modesty. – La généralisation de la pantoufle galonnée introduit dans l’entreprise un climat d’humilité qui contraste avec les ambiances électriques ordinaires où ne s’échangent que des regards arrogants. Dès lors que le rang et la valeur sociale de chacun se lisent sur chaussons, tous baissent les yeux à chaque rencontre plutôt qu’ils ne se toisent du regard, tête haute, le grade se portant dans l’encadrement du visage, au col et au calot.

BOIRE. – Les 7 boissons à proscrire pour rester centenaire plus longtemps.

Appropriate response. – Une société franco-française propose déjà une gamme très large de pantoufles adaptées au télé travail intra. Son produit prestige est la pantoufle préfectorale marine en feutre de castor angora ornée de feuilles de chêne écoresponsable brodées au fil d’or de la filature de Bercy : elle est garantie child free.

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05/12/20

Eloge du confinement et trophée de l’édition 2020

 

DECAMERON BOTTICELLI

Oh ! Tu as vu ce qu'il y a en haut de la colonne de gauche ?
A storia di Nastagio degli Onesti : le banquet final,
Sandro Boticelli, tempera sur bois 
(Palazzo Pucci, Florence, 1483). 
D’après Boccace, Decameron :
« L’enfer pour les amoureux cruels »,
(8nouvelle de la 5journée), ca 1350.

C’est par un cri de joie que les éditions Albiana ont annoncé l’arrivée du Decameron 2020, parlant pour l’occasion d’un ouvrage « authentiquement monumental ». L’opus réunit en effet 200 textes de 140 auteurs, dont l’apocryphe d’un pseudonyme adulé par ses folowers, ici-bas(se) mes frèr(e)s. Un deuxième cri de joie l’a immédiatement suivi : l’ouvrage vient en effet d’être couronné par un Trophée de l’édition 2020, catégorie « Innovation du confinement », une distinction décernée par Livre Hebdo, le magazine des professionnels du livre (édition, librairie, bibliothèques).

L’histoire est connue. Sitôt  le premier confinement décrété, Albiana attaque la pandémie in bisbò et lance une épidémie. Rien de plus que la transposition d’une technique ancestrale de lutte contre les incendies : le contre-feu. Rien de moins que le réveil et l’activation d’un agent infectieux très largement répandu : le virus de l’écriture.

Toutes les bonnes officines éditoriales cultivent leur propre souche. La plus virulente d’entre elles, à l’échelle insulaire, est sans conteste l’albianavirus. C’est cette souche qui a été inoculée dans une opération portant pour nom de code « Decameron 2020 ». Sa propagation a été immédiate et ample, à proportion de la cohésion de la communauté humaine propre à la Corse, et de la promptitude de ses réactions collectives.

Superbement ignorés des hautes sphères, ces effets de contamination ne sont pas une surprise pour ceux qui ont les deux pieds dans le cluster, où les yeux braqués sur l’île. Il est temps de les révéler aux collectionneurs de complots, de manière à ce qu’ils l’ajoutent à leur catalogue, sous la rubrique rudimentaire des complots vertueux – bottom up, et non pas top down–, forme post-moderne et vestigiale de ce que, tempi fà, l’on appelait « mossa », pour parler du moment de l’inoculation et « lotta » pour toute la durée des contaminations réussies (« conta mi nazione »). 

Sous sa forme courante, la pathologie n’a rien de sévère. Elle se traduit par des fourmillements. Ils ont pour siège courant la langue et les doigts. Ils s’assortissent tout au plus de quelques comportements obsessionnels transitoires et réversibles conduisant à de légères insomnies (notamment, en période électorale). Ils se résolvent d’eux-mêmes en laissant libre cours à leur expression symptomatique : u dettu è u scrittu

Des formes paroxystiques peuvent apparaître si cette réaction est bridée d’avance – ou sanctionnées après coup – par le truchement d’un catalogue complexe de normes impératives délimitant les tolérances approuvées et les déviances suspectes. Plus le comité de lecture est bienveillant (il le fut), plus ces effets pervers sont écartés. Inversement, plus il est entre les mains d’une juridiction spécialisée dans la détection de l’impardonnable et la désignation de l’irrémissible, plus augmente la probabilité pour que de sa fine fouille ressortent des éléments dits « compromettants », c’est-à-dire susceptibles, aux yeux de cette instance, d’être montés en épingle plutôt qu’ignorés ou pardonnés. De manière générale, plus le pathos confié à des spécialistes est gros – c’est-à-dire contraignant ou inquiétant –, plus augmente leur propension à étendre leur périmètre d’action jusqu’aux très petites pathologies anodines et silencieuses. Ainsi, même les muets peuvent-ils être amenés à les craindre, d’autant qu’à leur insu parlent désormais pour eux les multiples objets connectés à leurs comportements.

Ici, point de mutisme, pas plus que de réactions captées à l’insu de qui s’agite les doigts. Leur danse sur le clavier est invitée à façonner un texte, reflet d’un discours intérieur qui explose la réduction skinnerienne des actes à des chaine mécaniques de stimuli et de réponses. Cette schématisation outrancière reviendrait à assimiler un écrit à une sécrétion cérébrale, en faisant l’impasse sur toute notion d’état psychique, et donc sur la complexité des traces émotives et cognitives engrangées dans le cortex. Et, du même coup, sur la complexité – et l’ancienneté – des outils d’expression et de partage des émotions et des connaissances : les langues et les systèmes de notation, les temps et les rituels de mise en commun. Et, du même coup aussi, ce raccourci estompe la diversité et l’imprévisibilité des modes d’interprétation des comportements expressifs, double incertitude dont il résulte que toute prise de parole est une prise de risque, et encore plus toute projection hors de soi d’un objet offert à une multitude de regards et de jugements. Un objet bien plus complexe, audacieux et impliquant qu’un simple like déposé sur un réseau social, dont il serait temps de voir à quel point ce n’est rien de plus qu’une boîte de Skinner. C’est vrai qu’elle est assez sophistiquée pour que l’animal de laboratoire – pardon, l’usager – puisse y déposer, outre ses réponses, son lot de stimuli.

L’initiative Decameron 2020 ne néglige pas la boîte de Skinner, mais la détourne vers un usage qui la dépasse : un appel à contribution pour un colloque loufoque dont le thème jubiatoire est la liberté de création, sans autre contrainte que de ne pas dépasser 15 feuillets. Les quelques 400 textes qui y répondent donnent une bonne estimation du potentiel latent, c'est-à-dire de la part d’imagination inexploitée et d’ordinaire bridée par l’enfermement dans le travail prescrit – ou sa recherche angoissante – et le peu d’échappées qu’il ménage dans son réseau dense de normes à respecter, de protocoles à suivre, de directives à appliquer et d’objectifs à atteindre ; tout en restant opaque et silencieux – voire fourbe et hypocrite – sur les finalités de cette méga machinerie sociale. Le confinement a fabriqué du temps libre. Du temps rendu à l’imagination. Du temps qui a produit de quoi faire un livre. Un livre réunissant 140 auteurs. Un livre inimaginable, « authentiquement monumental ».

[] Xavier Casanova

NOTA. – Mettons aussi au compte de la dynamique vertueuse induite par ce « Decameron 2020 » les contributions qui, à côté de l'opus collectif, ont donné naissance à des ouvrages satellites. Je pense, bien évidemment, à Pastiches & Corstiches, qui a réuni et complété la dizaine de contributions versées au Decameron, sous le titre de « Piume è empiume ». Il va se soi que ses deux auteurs se sentent redevables de l'élan impulsé par Albiana et du dispositif collaboratif qui l'a si efficacement canalisé. XC / PAS

Collectif,
Decameron 2020
Relié, format 135x240, 736 pages.
29,00 €
ISBN 98782824110707

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05/10/20

Carine Adolfini / Images latentes

IMAGE LATENTE [2]

Au salon du livre de Bastia, organisé par Musanostra, Carine Adolfini présentait son dernier ouvrage, publié à Barrettali par À Fior di Carta. Dans ce recueil, ses poèmes jouxtent des photographies signées par Claude Giannini, organisant ainsi une confrontation entre prises de vues et « prises de tête » (en effaçant toute connotation péjorative). Ce rapprochement se déroule au jour le jour, dans une chronique printanière poursuivie sur UN PEU PLUS DE DEUX MOIS. Il est précédé, en position de préface, d’avertissement ou de manifeste, d’un préambule intitulé IMAGES LATENTES.

L’ouvrage a été recensé sur le site et revue littéraire de Musanostra, à travers un très bel article signé par Anghjulu Albertini [LIRE]. Plutôt que lui juxtaposer une recension de plus, nous nous limiterons à revenir sur la couverture du livre et sur son ouverture.

COUVERTURE. – Avant de donner à lire, le livre se donne à voir. Sur sa couverture, un enfant vu de dos marche sur une plage blanche sans laisser de traces. Il se dirige vers des artefacts alignés comme des signes et dressés tels la hampe des lettres. Barrières canalisant le parcours horizontal ou lignes verticales reliant la terre et le ciel ? Leurs interstices laissent voir, au loin, une autre ligne de hampes. – Souviens-toi de tes premiers cahiers d’écriture… de tes premiers gestes où avant d’écrire, tu dessinais de l’écriture. – Entre l’alignement des pieux proches des pas et la ligne distante qui barre l'horizon, s’étend un espace qui ne peut être franchi sans se mouiller, littéralement, au risque de s’engluer ou se noyer. C’est ce qui reste à interpréter entre les évidences du signe. Un pas en plus au delà du sens littéral. Le pas risqué de qui, de degré en degré, s’avance dans l’interprétation. 

OUVERTURE. – Le livre s’ouvre sur un avant texte. Il invite le lecteur à scruter ce qui est latent avant de s’aventurer dans ce qui l’attend. Ce qui est latent, c’est ce qui est déjà là, en attente de sa révélation. Choses de la nature en attente d’un regard. Récepteurs sensoriels en attente de stimulations. Emotions intérieures en attente d’une expression. Artefacts graphiques en attente d’un usage. Désir en attente d'une satisfaction. Significations en attente d’une lecture. Supplément de sens en attente d’une méditation… Par le texte. Par l’image. Tandis que la Chine a tiré son écriture des formes de la nature, assimilant peinture et calligraphie, la notre est tirée du langage. Elle sépare ainsi dans deux registres distincts le pictural et le poétique, le voir et le lire. Image et texte se juxtaposent et ont du mal à fusionner. Dès lors ne vit-on cette dissociation du regard comme une incomplétude ? Une douleur latente ? Alors « Qu’il suffirait d’un rien, un creux juste pour y bouger l’écrit ». Le préambule en appelle à l’œil, à la restauration de la puissance du regard, « l’infini de l’œil ». Il lance son mot d’ordre : « Laver le regard / Pour les yeux vides ». Plus loin, qui est ce « tu » interpelé dans « Toi proche invisible tu as dilué tes débuts de chair » ? Qu’est-ce qui fusionne dans l’évocation de la « Hampe incise du lys » sinon la hampe des lettres et la tige d’une fleur, l’artefact construit et le don de la nature ? Hélas ! « C’est plein de temps noué ici ». Qu’est-ce qui se noue en nous autre que les tripes et la langue ? Le fil. L’enfilade des mots déposés à fior di carta, à fil di tempu ; « des verbes qui se croisent et se toisent sur le papier ». Une expression nouée à l’alphabet. Contrainte de tout dire « entre alpha et oméga ». La vie réduite à ce qui se passe entre ces deux signes qui jamais n’épuiseront la poussée du désir : il ébranle tout le corps ; ni la puissance du regard : il embrasse le monde entier. L’ochju.

* * *

L’expression ne s’achève pas en consignant des mots dans un fichier texte mais en organisant leur image. Elle mobilise toujours des propriétés qui échappent à la langue et que capte immédiatement, et dans son ensemble, l’ochju. C'est ce que nous illustrons ci-dessous en créant, à partir du texte, une image qui assemble des éléments cueillis dans l'ouverture et vers la fin de l'ouvrage. Une interprétation. Un condensé d'exégèse offert à la puissance du regard. Deux instantanés, deux cadrage, un montage. Gardien des souvenirs de lecture comme des clichés ramenés d'un périple accompli l'œil aux aguets.

CARINE ADOLFINI [3][] Xavier Casanova

 

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02/10/20

Francesca Serra / Elle a menti pour les ailes

COUV Elle a menti pour les ailes

Avec « Elle a menti pour les ailes » Francesca Serra a réussi une apparition fulgurante dans la liste des nouveaux auteurs dont il faut absolument retenir le nom. Sorti en librairie le 21 août 2020, son ouvrage de 480 pages a décroché dès le 9 septembre le prix du livre « Le Monde », une distinction pour la première fois décernée à un premier roman.

Il faut dire qu’il aborde la question critique du harcèlement entre adolescents, désormais amplifié par leur hyper connexion, leur Smartphone leur ouvrant l’accès – pour le meilleur et pour le pire – à toutes  sortes d’applications sociales et d’implications dans leurs réseaux. 

Adolescence. – Le personnage central, Garance Sollogoub, est une jeune lycéenne de 15 ans. Anna, sa mère, anime une école de danse classique. Elle dirige l’éducation de sa fille en lui transmettant toute la rigueur de sa discipline, contre la promesse d’une maîtrise parfaite de son corps, de ses gestes et de son apparence. Par sa beauté et son maintien, Garance ne passe pas inaperçue. Elle est regardée avec admiration par Souad, son amie d’enfance, son double. C’est réciproque et marqué, par exemple, par la mise en commun d’un tee-shirt précieux, porté à tour de rôle par l’une et par l’autre. L’adolescence et le regard des autres s’apprêtent à faire exploser cette gémellité innocente et enfantine. S’en détacher, c’est commencer à déplacer plus souvent son regard vers ceux qui, ayant quelques années d’avance, semblent avoir franchi le cap et s’offrir comme modèle de maturité. L’élève de seconde scrute ceux de terminale. Parmi eux se détache la figure de Maud, exemplaire par sa popularité apparente, mesurée au nombre de « like » récoltés sur les réseaux sociaux. Autour d’elle, s’assemble une cour dont Garance rêve de faire partie. Elle va découvrir au fur et à mesure le prix à payer pour son admission et son maintien dans ce cercle, qui n’a rien d’un salon et peut-être tout d’une meute.

Rumeurs. – Une bourgade méditerranéenne, résidentielle et touristique, sert de décor. Le nom qui lui est donné est aussi évanescent que les identités virtuelles agissant sur les réseaux. Cette ville romanesque et virtuelle concentre, comme un « idéal type », des réalités attachées à un mode de vie actuel plutôt qu’aux propriétés endémiques d’un lieu singulier. Ce cadre ne fait que déplacer, à plus grande échelle, la circulation des rumeurs et le remaniement constant des réputations dans le microcosme lycéen. Le Smartphone l’accélère, démultiplie les groupes d’appartenance et fait émerger une nouvelle figure du pouvoir : l’influenceur. Le « surveiller et punir » est une antiquité qui pourrait bien être remplacée par « éveiller ou corrompre ». L’éveil de la cité, quant à lui, est provoqué par un « événement », au sens marketing du terme. La tournée Elite Model Look va y faire étape et y choisir les futures candidates à son concours national, tenu pour la plus prestigieuse des portes d’entrée au mannequinat, métier d’influence, s’il en est. Coachée par sa mère, encouragée par son fan club et servie par ses attraits, Garance a toutes ses chances. Elle est sélectionnée. Mais sortir du lot risque de lui coûter plus cher qu’entrer dans la bande. Au gré de la distribution des innocences sincères et des perversités sournoises, elle sera aussi bien soutenue avec ferveur qu’ignoblement torpillée. 

Génération. – Certains commentaires parlent d’un regard porté sur elle-même par la génération Z, celle qui, de manière caricaturale, est née les doigts posés sur un écran tactile, réduisant son exploration du monde aux « expériences » offertes par les images qui s’y forment et les textes qui s’y lisent. Francesca Serra n’analyse pas, elle jongle avec des notations factuelles cueillies au point de convergence d’une multitude de facteurs. Parmi eux, l’horizon temporel, serré entre octobre 2015 et mai 2016 : une année scolaire. Classe de Seconde. Accentuation de la double pression, hormonale et sociale. Les regards s’y tournent vers ceux qui, plus avancés dans le chemin initiatique, semblent avoir trouvé leur équilibre. Les tourments semblent derrière eux et la liberté entre leurs mains. Garance titube et voit leurs pas plus assurés, notamment ceux de Maud. Ont dit qu’elle s’est débarrassée de sa virginité à 12 ans, elle fait figure de leader et cumule les indices de popularité. Ainsi incarne-t-elle le terminus ad quem du processus dont Garance esquisse les premiers pas. Pour seul passé, cette fenêtre temporelle offre, gravée dans la mémoire du groupe d’appartenance, la figure d’une élève ayant, les années passées, quitté tragiquement ce chemin initiatique en se précipitant dans le vide du haut du toit de l’institution. Cette chute dramatique marquant le passé proche a pour correspondant, dans l’avenir, l’ascension fulgurante promise à la lauréate du concours Elite Model Look. La bulle du présent se ferme sur ces deux parenthèses, entre lesquelles on se sature d’ennui et se saoule d’addictions. 

Ecriture. – Ainsi rapporté, le « pitch » pourrait être développé à la manière crue d’un Maupassant ou désabusée d’un Houellebecq. Francesca Serra en partage les regards lucides et acérés. Elle s’en distingue en démultipliant les procédés narratifs bien au delà de la traditionnelle pondération des description, du récit et des dialogues. Le texte avance en y ajoutant des « conversations » telles qu’elles se déploient sur les réseaux sociaux, et selon leurs propres conventions. Il est aussi entrecoupé de « lyrics » qui ne sont autres que des paroles extraites des tubes écoutés en boucle, sur des dispositifs d’autant plus intrusifs qu’ils se fixent dans l’oreille. Voix célestes prêtes à couvrir de mots les émotions et les ressentis qui affleurent. De temps à autre surgit la parole du professeur de Sciences de la vie et de la terre, fugace comme des bribes de discours construit pénétrant l’attention presque par effraction. Le Mentor, c’est le Smartphone lui-même et son condensé d’applications. Un artefact plus puissant que la lampe d’Aladin. L’acte de lecture en est bouleversé, faisant du scrolling le moment le plus intense de son effectuation. L’ordonnancement même du roman a quelque chose à voir avec la désorganisation apparente de ces gestes de pré lecture. Il n’y a pas vraiment de chapitres, mais simplement des intercalaires : « Mai 2016 », par exemple. Ou, tout au moins, si les chapitres sont dans ces dossiers, aucun n’est signalé par un titre. Les architectures visuelles élaborées au cours de l’histoire du livre relèvent d’une culture effacée. Elles semblent avoir été remplacées par le classeur où se collectent en feuillets mobiles des copies d’écran et des extraits de disques durs. Créer l’œuvre, outre l’écriture où se mélange sa propre prose et celle de tiers, c’est en fixer l’ordre dans la succession des pages. À la lecture il est évident que le texte n’est pas une chronique et fait aussi bien des bonds en avant que des sauts en arrière. Le liant, c’est le personnage lui-même de Garance, à la fois siège de ses pulsions naissantes et point de convergence du regard des autres. Son éveil et leurs écueils. Sa dérive et ses drames. L’histoire est le condensé d’émotions qui émerge d’un « scrolling » dont l’auteur est le maître. Elle se forme dans l’accumulation progressive de fragments, juxtaposant des capteurs d’attention porteurs de gratifications émotives. Nous sommes loin d’une écriture démonstrative emboîtant des faits dans un raisonnement tapissé de causes et de conséquences. Francesca Serra ne nous donne pas une théorie à adopter, mais un regard lucide à partager. Ce que permet la fresque qu’elle déroule avec brio dans ce « roman tragique sur le harcellement » (comme titre Les Inroks). 

[] Xavier Casanova 

Francesca Serra
Elle a menti pour les ailes
Anne Carrière
480 pages / 21,00 €
ISBN : 9782843379901

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25/08/20

AGENDA 2044 : SYMPOSIUM SANTINI

SANTINI FB PROFIL

À la manière des récits d’anticipation de
Jean-Pierre Santini

– Nimu – L’Ultimu – L’Ultimi, les derniers corses –
projetons-nous en :

2044
L’EUROCAMPUS
CAMPUS DI L’ORO

une réalisation du PERFA,
(Programme Européen de Revalorisation des Friches de l’Atrium) 
célèbre l’année Santini
en organisant un symposium :
CENTENAIRE SANTINI
« Corse en émoi et crise du moi
au tournant de l’an 2000 »

Pour l’occasion, les éditions Banalia ont été missionnées pour publier un usuel méthodique et raisonné présentant les 35 meilleures références des œuvres de Jean-Pierre Santini, telles que répertoriées et valorisées au Federal Labelled Numeric Catalog (qui délivre le FLNC, qui a remplacé le vieil ISBN).

Cette compilation ne fait que reprendre choux pour choux un ouvrage édité au troisième trimestre de l’année 2020, si on en croit les registres de l’ancien dépôt légal de la France, conservés à Frankfurt am Main jusqu’à apurement de la dette souveraine de l’Hexagone.

Il faut toujours un quart de siècle pour que les regards pionniers réussissent à soulever les paupières des clercs-de-fac vivant sur leurs titres comme autrefois les Sgiò sur leurs terres.

Quoi de plus normal ? Encenser les trépassés est sans conséquences sur les jalousies internes structurant tous les campus du monde libre. C’est, en outre, infiniment plus sûr et pur – désintéressé et chevaleresque – que de lustrer servilement les nouveautés des mandarins surmédiatisés. Quoique, bien souvent, les serfs-de-fac se lustrent eux-mêmes, retrouvant leurs propres dires dans la prose de leur maître.

En avant-première – c’en est vraiment une puisque l’ouvrage est sur le point de sortir avec 24 années d’avance – voici :

LIRE SANTINI
écrit par un collectif informel
de clair-voyants à maturité dépassée.
Suivi de
J’ECRIS SANTINI
écrit par une commentatrice lucide,
experte et d’âge canonique.

Trêve de plaisanterie ! L’anticipation n’est pas dans le livre puisque c’est un récapitulatif. Mais il est bon de la mettre dès à présent dans la tête du lecteur d’aujourd’hui car – sous condition de lire le recueil – ce lecteur va, ipso facto, se transformer en lecteur de demain. Dès lors, il ne verra plus les choses de la même façon, disposant désormais d’une vue d’ensemble sur l’œuvre.

Recul nécessaire ! Rappelez-vous la fable des trois aveugles et de l’éléphant. L’un tient la queue et crie « C’est un pinceau ! ». J’autre entoure une patte de ses bras : « C’est un arbre ! ». Le troisième a attrapé la trompe : « Une lance à incendie ! ». Au pied de la colline, un agent du Parc Naturel voit la silhouette d’un éléphant se découper sur le ciel rougeoyant du soleil couchant et les aveugles, dissimulés par les hautes herbes, se fondent dans la végétation.

Soyez réactif ! Réservez dès aujourd’hui un exemplaire de l’édition princeps à tirage limité de LIRE SANTINI / J’ECRIS SANTINI et soyez le premier à le mettre aux enchères sur eBay. Faites vous-même le buz qui fera monter le prix ! Plus vous serez imité, plus vous aurez des chances de propulser votre exemplaire dans la sphère où triomphent Sneakers et Rolex de collections sans attendre 2044 !

Santini subito !

 

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24/08/20

Une anthologie improbable en tirage limité

CORSTICHES COUV BàT

Il y a une décennie, déjà, avait été fondée l’Operata Culturale. Ce mouvement rassemblait une vingtaine d’écrivains corses à la recherche d’une dynamique commune. Dans ce cadre sont nées quelques projets d’œuvres collectives. L’idée de cette anthologie d’œuvres fictives et potentielles en fait partie. Il a été reporté au profit de réalisations plus faciles à conduire sur un temps bref, restant à l’état de graine attendant la pluie.

En avril 2020, en pleine crise sanitaire, les éditions Albiana lancent, sous le nom de « Decameron 20/2.0 » un recueil de textes libres, écrits sous confinement et sitôt mis en ligne. Nous ressortons alors les maquettes du projet anthologique, livrons les pages servant de modèle, et, sur ces exemples, nous en produisons d’autres du même tonneau. Jusqu’à atteindre la « masse critique » permettant de tout réunir dans un livre.

Cet ouvrage, qui n’est fait que de curiosités, a été versé au catalogue accueillant et attrayant des éditions À Fior di Cartala plus rurale et la plus excentrée des officines éditoriales de Corse. Parution au cours de la dernière semaine d'août 2020.

Xavier Casanova, Petr’Antò Scolca,
Pastiches & corstiches : morceaux de littérature corse d'expression française,
Barrettali : À Fior di Carta,
broché, 160 pages, 12,00 €
ISBN 978-2-3822-004-7

En couverture, la cuvette de Ghisoni vue depuis le Col de Sorba, restituée en 1871 par le peintre paysagiste allemand Carl Hummel. On retrouve, dans ce tableau une interprétation des aiguilles granitiques (faciès protoginisé) du Kyrie Eleison.

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25/02/20

La douane française au combat

SCHNEIDER PROMO COUV

La douane française au combat : de Mandrin à la Libération, de Raphaël Schneider, est le fruit de dix-huit années de recherches dans une multitude de fonds d’archives dispersés entre la douane et les armées, ou aux quatre coins du territoire pour les archives départementales. Ce travail a abouti à un manuscrit de plus de 700 pages, dont la longueur et la densité a refroidi tous les éditeurs sollicités pour sa publication. Qu’à cela ne tienne, Raphaël Schneider s’est tourné vers un vieux briscard retiré dans sa maison familiale corse, après 25 années de bons et loyaux services dans l’édition de transmission de mémoire et de savoir. De cette rencontre est né un ouvrage de 592 pages, taillé au cœur du manuscrit initial, typographié dans les règles de l’art et habillé de sa couverture.

L’œuvre tient autant de l’auto-édition que du monument commémoratif. Projet porté à bout de bras dans le dialogue solitaire avec les documents d’époque. Mais aussi hommage rendu à l’engagement des gabelous dans les conflits des temps modernes, à travers ce que l’on pourrait appeler « les deux corps de la douane », le fonctionnaire et le militaire, l’un prenant le pas sur l’autre au gré des oscillations entre guerre et paix. Dans son ouvrage, Raphaël Schneider ravive la mémoire du deuxième corps, le « corps glorieux », symbolisé par le drapeau des bataillons de douane, décoré de la croix de guerre 14-18, d’une palme et de deux étoiles de vermeil.

Ce corps prend naissance avec la création de la Ferme Générale, souffre des affres de la Révolution, et se remembre avec l’Empire qui lui donne un statut et une stature dont les grandes lignes ont été conservées jusqu’à nos jours, survivant aux changements de régimes et à toutes les alternances politiques.

Le monument est taillé. Le publier revient sinon à l’ériger en place publique, du moins permettre qu’il entre, comme bien commun, dans les bibliothèques, et comme exemple dans les foyers.

Un ouvrage hors librairie, disponible fin mars 2020,
à commander à l'auteur lui-même :
BULLETIN_DE_RESERVATION

Raphaël Schneider,
La douane française au combat : de Mandrin à la Libération,
Ghisonaccia : La Gare, 2020.
ISBN 978-2-918979-02-9
Format 160 x 240 x 42 mm,
592 pages,
27,00 €.

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04/01/20

Ghisoni au centre d’une carte de vœux conceptuelle

 

AUGURI 2020

 

Ci-dessus exposée, l’invention d’une carte conceptuelle de vœux d’an neuf conçue par inclusion en icelle de l’œuvre conceptuelle ci-dessous citée. D’où résulte un discours original sur l’émergence, dans l’art conceptuel, d’un courant avant-gardiste expérimentant les potentialités fractales et invasives de l’art conceptuel, comme sa parfaite articulation, dans ce cas précis, avec le concept deleuzien de rhizome (pour ne retenir, d’un kyrielle de concepts pertinents, que le plus cristallin d’entre eux).


L’art conceptuel
est le produit d’un discours, 
et produit un discours.


Discours générateur

Ici, le discours initial est une série d’échanges initiés fin 2019 par Jean Charlet-Martelli, sur le thème du lien entre technique et société (Les nouvelles technologies font-elles émerger une nouvelle société ?), du lien entre finances et humanités (Le poids des dispositifs financiers est-il en train d’écraser l’héritage humaniste ?) et du lien entre création artistique et reconnaissance sociale (La cote d’un artiste reflète-t-elle l’esthétique engagée dans ses créations ou la valeur faciale de sa production, révélée dans les ventes aux enchères qui tiennent lieu de place boursière aux yeux d’une fraction infime de collectionneurs avides et avisés, qui ne collectionnent rien d’autre que la matière première de spéculations diverses et variées, pourvu qu’elles soient toutes aussi fortement lucratives que socialement classantes ?).

Ceci étant dit, soupesé et documenté, il en résulta l’œuvre.

Discours généré

Créée sous double signature – Jean Charlet Martelli (Art Manager), et Xavier Casanova (Bill Designer) –, cette « greeting card » signale l’ouverture à l’art conceptuel de ce genre spécifique de correspondance transnationale, circonstancielle et illustrée. Bien évidemment, comme toute œuvre conceptuelle, elle suppose, en arrière fond, un discours socio-politico-économico-idéologico-artistique aussi lié que possible au présent, dans un monde où la valeur de l’information est largement dominée par la valeur actuarielle des organismes qui l’émettent, où les individus vivent dans l’immédiateté de l’instant, où les firmes ont les yeux rivés sur l’exercice comptable en cours, et les politiques sur le calendrier de renouvellement de leurs divers mandats.

L’effacement du côté écolo est parfaitement assumé : en effet, rien ne permet aux concepteur de garantir que les tirages sauvages soient tous effectué sur un support recyclable créé à partir de matériaux naturels respectueux de la faune sauvage. Dans l’urgence, c’est l’artiste en tant qu’espèce et l’art en tant qu’essence qui se voient menacés, contraignant à une adaptation douloureuse mais réaliste.

Au demeurant, puisque l’art est devenu la monnaie la plus forte, au point d’être capitalisé par les très grandes fortunes personnelles de la planète, il a été décidé de créer un ART COUPON permettant au plus grand nombre d’homo economicus proletaris de capitaliser des petites coupures artistiques, grosso modo de la valeur d’une carte de jeu de grattage populaire émis par la Française des jeux. 

Très fortement inspirée des FOOD COUPON émis par les services d’assistance aux laissés pour compte du mythe américain, cette création a tous les caractères d’une initiative sociale et généreuse. Elle pourrait être avantageusement reprise par les politiques à la recherche de mesures permettant de mettre un peu de lubrifiant dans des rouages sociaux grippés, ou ce qu’il faut d'analgésiques sur des réformes façonnées comme des oursins et enfoncées à la massette.

L’ART COUPON tire aussi leçon de l’expérience des monnaies virtuelles, en ce que leur réussite s’opère à la barbe des états constitués, de simple particuliers ayant réussi à jouer de la planche à billet sans contrefaire quelque devise que ce soit, puisqu’il en est si peu qui soit à la fois solide et toujours convertible en or. L’art lui-même ne valant rien de plus que sa valeur faciale, rien n’interdit de rendre plausible, viable et lucratif le renversement de cette proposition en garantissant la convertibilité en œuvre d’art d’une monnaie virtuelle de nouvelle génération.

Ci-dessous, la « greeting card » illustrée par le premier ART COUPON émis.


Attention ! Le terme « SPECIMEN » signale non pas que la valeur faciale de ce coupon est nulle, mais qu’elle est flottante et ouverte à spéculation. C’est un tirage de tête, avant mise en circulation des coupures courantes. Sa rareté lui assure un cote qui ne cessera, au cours des ans, de s’élever très au dessus de sa valeur nominale. Avis aux collectionneurs.


Cette « greeting card » conceptuelle
n’a qu’un nombre limité
de récipiendaires de premier choix.
À eux tous, l’exclusivité
de nos meilleurs souhaits 
pour la nouvelle année.


[] XC, JCM, GHISONACCIA-LISBONNE, 31/12/2019


Pour citer l’œuvre :
Xavier Casanova, Jean Charlet Martelli,
Art Coupon, 2019 (millésimé 2020),
pixels sur écran (0,42 x 0,24 m),
technique mixte (scrapfoutage, typosucion),
Ghisonaccia-Lisbonne (Coll. privée).

 

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27/11/19

Ghisoni : le Kyrie dans tous ses états

Réparer l’injustice des siècles

KYRIE PTOLEMEE

Pour devancer la demande expresse et insistante de certains membres très influents de la communauté ghisonaise, le Kyrie a été réintroduit sur la carte de Ptolémée, en prévision de son éventuelle réimpression en fake simile. L’original de la carte corrigée est désormais précieusement conservé à la Biblioteca Gattonensis, en ses disques durs. Seul fait foi, dorénavant, cet authentique apocryphe numérisé, révisé et amendé. L’injustice des siècles est ainsi réparée. L’opération, conduite en plaine orientale et pleine conscience, a été exécutée par le FXStudio de La Gare* sous la direction de Jean-Félix Cacciamosca. À la date où nous rédigeons, le processus de validation du résultat par les multiples sociétés savantes de la Pieve di u Castellu est en toujours cours. Il prendra « un certain temps** ».

* Antenne graphique spécialisée à qui Isularama confie régulièrement la création de ses visuels hyperview AVC (augmented viewing capabilities), véritables écoglyphes à impact carbone maîtrisés, et vrais socioglyphes parfaitement ciblés ITT (impact tribal total).

** Fernand Raynaud, « Le fût du canon ». Années 50. – Le grand humoriste des Trente Glorieuses a fait mieux que Ptolémée en citant au moins Ghisoni, sinon le Kyrie, dans ce sketch, un des plus célèbres de son répertoire. – Source : Bnf / Gallica / Collection sonore.


Révéler les emplois occultés

KYRIE TOUS ETATS

Ici-même*, validant la conjecture Peraldi**, nous avons montré et démontré que les aiguilles granitiques (faciès protoginisé) dominant le village de Ghisoni figurent bien sur La Vierge, l’enfant et Sainte Anne (ci-dessus, [1]). Allant plus loin, nous avons asserté qu’on les retrouve dans La Dame à l’hermine, mais dissimulées sous un repeint noir (ci-dessus, [2]).

Ces deux tableaux sont attribués à Leonardo da Vinci. Mais, comme toujours, l’histoire n’a pas retenu le nom de toutes les petites mains ayant travaillé dans l’atelier du maître, sous sa coupe et sous sa griffe. Elle n’a pas davantage retenu le toponyme des lieux ayant servi de modèle, ou tout au moins de source d’inspiration. Ainsi, aucun des nombreux traités savants ne cite ni le nom de Francesco Mucchiello, ni celui des aiguilles granitiques (faciès protoginisé) qu’il était assigné, selon sa spécialité, à représenter de mémoire sur les tableaux ou les fresques d’un autre. Si l’histoire de l’art a consacré toute son énergie à donner un nom aux innombrables maîtresses de princes ayant servi de modèle aux compositions religieuses ou de sujet aux collections de portraits, elle a laissé dans l’ombre et l’ignorance les cimes et les rocs d’arrière-plan, fussent-ils aussi remarquables – et répétés de manière virale dans l’iconographie de la Renaissance – que ce « Kyrie » de Ghisoni.

* À propos de [1]cf « Ghisoni au cœur d’un tableau de Leonardo da Vinci ». À propos de [2], cf « Ghisoni au cœur d’un autre tableau de Leonardo da Vinci ».

** Conjecture due au docteur Patrick Magro Peraldi, retenue sous le nom de conjecture Peraldi (abrév. : Conj. Peraldi Q.V. du Dr). 


Signaler les usages abusifs

Au temps de Ptolémée, puis à l’époque des premières éditions imprimées de sa cartographie, l’état des connaissances est encore loin des bouleversements introduits par les multiples sociétés savantes nées au pied des aiguille granitiques (faciès protoginisé) dominant le village de Ghisoni. Vu l’ancienneté des faits, et eu égard au principe de prescription, il serait mal venu et maladroit de tenir grief à quiconque d’une quelconque imprécision.

Au temps de Leonardo da Vinci, le grief se précise. Les grands prédateurs du siècle accumulent les fortunes en s’offrant les services de bandes mercenaires employées à défendre leurs acquisitions, à multiplier leurs perquisitions et à installer leurs inquisitions. Sauf malchance totale et fatale, leurs excès de violence conduisent à leurs excédents de richesse*. Ces surplus sont sitôt convoités par d’autres mercenaires – mercenaires de paix, cette fois – que sont les peintres, les sculpteurs et les architectes de cour. Ces derniers ne recrutent pas, sous leur nom, des compagnies de soldats sans foi ni loi, mais des escouades de petites mains maniant le pinceau, le ciseau et la truelle avec autant d’habileté que d’autres manœuvrent le stylet, la hallebarde et l’arquebuse. Ainsi la guerre et l’art sont-ils, l’une comme l’autre, la continuation de la politique par d’autres moyens ; la politique n’étant, au demeurant, que l’art de concentrer entre ses mains la puissance, et, pour se faire bien voir, d’en donner des images grandioses et magnifiques forçant l’admiration. Que s’agenouillent donc ensemble devant les chefs d’œuvres les vainqueurs et les rescapés des estocades, des arquebusades et des canonnades ! Qu’au temps des embuscades et des cavalcades succède ainsi celui des pochades et des foucades ! Ch’ellu sia cusì.

Voici venu l’ère de la consommation. Son arme est la « réclame ». Ses munitions, les mots. Leur figure, le néologisme. Sa recette, le radical “radical”, préfixe ou suffixe. Accolés à des vocables ordinaires, ils en réforment de manière « disruptive » la valeur, la saveur et l’emploi. Ah ! Vous n’aimez pas le flic ? Si vous vous souciez de la planète, passez donc à l’écoflic. Si vous vous préoccupez de vos intestins, adoptez plutôt le bioflic. Dans ce monde où le faux semblant fait loi, le Kyrie perd sa forme et sa localisation. Totalement décontextualisé, il n’est plus rien d’autre qu’une particule réparatrice, une molécule thérapeutique, un cataplasme sur une langue de bois. 

Nous retiendrons trois exemples éclairants (cf, ci-dessous) illustrant l’usage contemporain du radical « kyrie » :

KYRIE EMPLOIS

Le premier exemple (en haut, à gauche) est puisé dans la production cinématographique récente. La racine « val » renvoie à l’expression liturgique dont elle est extraite : in hac lacrimarum valle, dans cette vallée de larmes. Jugée pleurnicharde et peu vendeuse, elle a été complétée pour former « valkyrie », qui évoque un vallon au pied des aiguilles granitiques (faciès protoginisé), lieu unique où s’acquiert la « Sublime Perception** ».

Le deuxième exemple (en haut, à droite), plus ancien dans la chronologie de la société du spectacle, a été publié dans les années qui ont immédiatement suivi l’armistice de la Première Guerre Mondiale. Les chansonniers traitent alors à leur manière – drolatique et irrévérencieuse – le syndrome du SPT (stress post traumatique) qui touche l’Europe entière. Parler de suicide collectif n’est pas recevable : les gueules cassées feraient la grimace. Le librettiste osera parler de boucherie, mais de manière indirecte : il évoque une unité spéciale chargée de l’approvisionnement du front en viande fraiche. À chacun des spectateurs, selon son intime perspective, d’entendre par là s’il s’agit de ravitailler les troupes en viande fraiche ou de regarnir les tranchées en troupes fraiches. Le discours à double sens est une mécanique bien huilée chez les amuseurs publics de tous temps, Shakespeare compris. Mais il y a des ressorts plus subtils. Le mot « wach », germanique, est empruntée à la langue de l’ennemi d’hier. Signe de réconciliation ou prise de guerre ? Ce « wach » se traduit par « éveillé ». Est éveillé qui a les yeux ouverts. Ouverts face au « Kyrie » et prêts à en recevoir la « Sublime Perception ». Cqfd, mdr.

Le troisième exemple (en bas), n’a qu’une portée limitée et très anecdotique. Un fromager insulaire expose sa production au Salon de l’Agriculture. Passe un sénateur pompidolien de la France profonde, déplaçant d’un stand à l’autre ses questions de connivence, insipides et attendues. Elles lui donnent l’air de s’intéresser à la paysannerie. Montrant le Kyrie figurant sur une affiche : « Elle broutent là ? – Iè ! – Ah ! La vache ! » La tirade a été rapportée par la PQR (presse quotidienne régionale). Devenue virale en milieu rural, elle a donné lieu à d’infinies variations exploitant les innombrables manières d’interpréter, jusqu’aux plus improbables, l’association oxymorique de la vache et du Kyrie. Ci-dessus un projet récent de sticker et de flyer pour un spectacle de rue orchestré par les réseaux sociaux dont le clou eût été un lâcher de vaches errantes le jour du veau. Reportée d’année en année faute d’autorisation préfectorale rédigée dans des termes acceptables, cette manifestation n’a jamais eu lieu. Le visuel a cependant été retenu pour décorer une série limitée de boîtes de canistrelli en fer blanc et de sets de table antidérapants en silicone.

*   Et vice versa.

** Cf « Ghisoni au cœur d’un autre tableau de Leonardo da Vinci », op. cit.

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13/11/19

La Corse et le roman buraliste

COCQ

Pour ses opuscules rédigés en Corse au cours des seize années de son affectation à la poste de Bastia, Célestin Godieu s’est doté d’un nom de plume dissimulant ses origines continentales sous de célestes allusions. Au cours du printemps 1910, ses multiples « bouquinets » seront rassemblés dans « Les Concentriques », donnant une œuvre dans le droit fil du roman buraliste. Selon les règles du genre, l’observation y est conduite à partir d’un point fixe, généralement un guichet, devant lequel défilent de multiples personnages, redéployant leurs vies, leurs pensées et leurs états d’âme, dans un lieu doté de la singulière propriété d’être à la fois clos et public, comme les pissotières ou le confessionnal.

Cousinés de fil blanc

« Etranger, tu te demandes pourquoi je suis en haillons ? Que sais-tu de mon pays ? Que sais-tu de vrai ? Alors écoute, et accorde-moi toute ton attention. Assurément, l’histoire va te paraître des plus étrange. Et mon pays encore plus étrange qu’il ne l’est déjà à tes yeux. Tu vas m’écouter et ne rien dire. Rien ! Promis ? »

Après avoir entendu cela un certain lundi d’octobre 1905, à l'ouverture de l'office postal, il me fut raconté ceci :

« Ghjiseppumaria et Felipantone avaient tous les deux une mule des plus robuste, et s’étaient associés pour exercer ensemble le métier de muletier, en se donnant ainsi l’un à l’autre ainsi, au fil des jours, des heures et des itinéraires, le plaisir d’une interminable conversation. Ils parcouraient les sentiers de concert, pour déplacer de conserve tout ce qui est à déplacer quand il faut le déplacer. Quoi ? Une grosse balle de foin, une ribambelle de fers à mulet et une poche de clous à ferrer sont des exemples typiques de denrées et de fournitures à déplacer. Quand ? La récolte des châtaignes est un exemple typique de période nécessitant une multitude de va-et-vient des séchoirs aux moulins et des minotiers aux épiciers. Où ? Le chemin partant de la Pianiccia di u Poghju pour monter au Poghju di a Pianiccia est un exemple typique de parcours équilibré, comptant autant de montées raides que de descentes abruptes. Comment ? Ah ! Les astuces des muletiers sont si nombreuses que les énumérer toutes retarderait trop l’histoire elle-même. Venons-en au fait.

Exceptionnellement, Ghjiseppumaria et Felipantone, à l’instant, ne déplaçaient rien, nulle part. Pas même le regard, fixé sur l’horizon. Ils attendaient. Et c’était une attente de poids, puisque devait paraître à leurs yeux un cousin, ce qui n’est pas rien ; de plus, un cousin ayant avec chacun des deux compères ce qu’il faut de cousinage pour que, par son intermédiaire, les deux muletiers se sentent solidement cousinés ; un cousin parti faire fortune aux Amériques ; l’ayant faite en commençant par tordre entre ses doigts des fils de coton jusqu’à devenir, auprès des merciers de la rue Napoléon, le roi de la bobine. Ces précisions sont utiles pour comprendre à quel point Ghjiseppumaria et Felipantone se sentaient vraiment « cousinés de fil blanc ».

Lorsqu’ils n’avaient rien à se dire, il n’était pas rare qu’ils se racontent l’un à l’autre ce que chacun savait des aventures de ce cousin. Dans sa seizième année, il avait quitté le village sans rien d’autre dans sa besace qu’une poignée de châtaignes sèches et sans rien d’autre dans sa poche qu’un couteau frappé aux armes des ducs de Savoie. Seize ans plus tard, il était revenu du Nouveau Monde « cousu d’or ». C’est, précisément, ce qu’ils étaient en train d’évoquer, sur le quai, en attendant l’arrivée du vapeur postal en provenance de Marseille, sans doute retardé, en ce mois d’octobre maussade, par un vent de travers et une forte houle.

Ils ne sont pas seuls à patienter, et, dans notre monde méditerranéen, il est indécent de partager, au coude à coude, les places de choix permettant, au bout de la jetée, de guetter l’arrivée du vapeur, sans honorer ses voisins d’un seul mot. Qui s’étonnerait donc qu’un inconnu, dans ces circonstances, interpelle fort aimablement nos deux muletiers :

— S’il vous plaît…

— Je vous en prie…

— Vous acceptez les conseils ?

— Si fait, dit Ghjiseppumaria, tandis que Felipantone s’économisait de toute parole comme il était entre eux coutume de procéder, s’étant entendu que, dès lors qu’un a parlé, les choses sont dites ; et qu’elles sont même entendues s’il est patent qu’il a parlé à son compère plutôt qu’à qui que ce soit d’autre.

— Si fait, dit Felipantone, non pas pour contredire ce qui précède, mais pour ajouter que face à un tiers il était judicieux que le deuxième à parler renforçât ce que le premier venait de lâcher, en bien comme en mal, à tort comme à raison.

C’est ainsi que Ghjiseppumaria et Felipantone, attendant leur cousin, donnèrent la parole à Guidusimone, qui leur était étranger, mais fortuitement voisin, indéniablement avenant, et assurément affable. Ce dernier, cependant, les déconcerta tant il se montra, séance tenante, sincère, affecté et péremptoire :

— Halte-là, malheureux, j’en ai trop entendu ! N’allez pas plus avant. C’est une trop belle histoire qui s’annonce, tant elle commence de manière plaisante. N’était-ce que son titre Le Roi de la bobine. Imaginez donc tout le bien qu’elle pourrait faire au commerce du livre !

— Béni sois-tu de ta supputation, homme attentif, dit Ghjiseppumaria, pour traduire le « babà ! » susurré par son comparse.

— Béni sois-tu de ton exhortation, homme avisé, dit Felipantone, pour expliciter le « bebè ! » éructé par son compère.

* * *

C’est ainsi que Ghjiseppumaria et Felipantone, d’une même fulgurance, percevant la valeur marchande de ce qui leur tournait dans la tête, se firent muets – muto subito–, pour ne plus rien brader de leurs communes richesses intérieures. Fourrant tous deux leurs mains au fond de leurs poches, leurs pouces et leurs index recroquevillés se frottèrent l’un contre l’autre, comme on vrille du coton. Le fil ! À leur tour, ils avaient le fil. Il n’y eut plus, entre eux, que silence et complicité.

* * *

Lorsque la foule empressée, qui le poussait à coups de malles et de ballots, eût expulsé leur cousin de la passerelle, les pouces et les index se frottaient toujours, comme ils se frotteront encore dans son dos, lors des accolades et des embrassades. Le fil ! Ne pas perdre le fil !

Sans dire un mot, l’un à sa gauche et l’autre à sa droite, ils pressèrent leur cousin de s’écarter de l’attroupement volubile et bruyant qui absorbait, les uns après les autres, les passagers descendus à terre. Croyant que les deux acolytes avaient à lui révéler une nouvelle d’importance qu’il valait mieux ne pas énoncer en public, le cousin se laissa faire. Il attendait quelques confidences. Il n’eut que des silences pleins de sous-entendus, ponctués de clins d’œil et de coups de mentons, comme le font les muets lorsqu’ils ont des choses d’importance à énoncer ou, mieux, à dénoncer.

Visiblement, Ghjiseppumaria et Felipantone préparaient un sacré coup ! »

Antosantu Antisanti, 
Les Concentriques,
Antibes : Fournel et Badine éditeurs,
1910.

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01/10/19

Trentenaire : 30 ans de surdité

COUV GUATTARI 3 ECOLO

Il y a 30 paraissait aux éditions Gallilée Les trois écologies de Félix Guattari. L’auteur présentait ainsi son ouvrage :

« Le drame écologique dans lequel est engagée la planète humaine a longtemps été l’objet d’une méconnaissance systématique. Cette période est désormais révolue. À travers des médias devenus hyper-sensibles à la répétition des “accidents” écologiques, l’opinion internationale se trouve de plus en plus mobilisée. Tout le monde aujourd’hui parle d’écologie : les politiques, les technocrates, les industriels… Malheureusement toujours en termes de simples “nuisances”.

Or les perturbations écologiques de l’environnement ne sont que la partie visible d’un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d’être en société sur cette planète. L’écologie environnementale devrait être pensée d’un seul tenant avec l’écologie sociale et l’écologie mentale, à travers une écosophie de caractère éthico-politique. Il ne s’agit pas d’unifier arbitrairement sous une idéologie de rechange des domaines foncièrement hétérogènes, mais de faire s’étayer les unes les autres des pratiques innovatrices de recomposition des subjectivités individuelles et collectives, au sein de nouveaux contextes technico-scientifiques et des nouvelles coordonnées géopolitiques. » F. G.

Félix Guattari, 
Les trois écologies,
Paris : Gallilée, 1989

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16/09/19

Une généalogie du libéralisme autoritaire

COUV SOCIETE INGOUVERNABLE

Au moment où je rédige ma notice, la presse rapporte les réactions de Jean-Luc Mélenchon à la veille de son procès : il dénonce « la dérive autoritaire de l’Etat. » Or, dans La société ingouvernable, Grégoire Chamayou retrace la généalogie de cette dérive autoritaire, non pas avec une formule tonitruante et un coup de menton, mais à travers un essai brillant et documenté de plus de 300 pages. Bien plus glaçant qu’un twett diffusant urbi et orbi la vidéo d’un coup de matraque en trop ou la photo d’un l’œil en moins…


UN RAPPEL UTILE

Crise. – Nous assistons à une crise générale du management, qui touche à ses deux faces : la gouvernance et la gouvernabilité. Il est en effet de bonne dialectique de lier entre elles les transformations des dirigeants et celles des dirigés, tant elles interagissent l’une sur l’autre, répétant la bonne vieille dialectique du maître et de l’esclave sous des formes changeantes, au gré de l’évolution des enjeux et des rapports de force, ou du déplacement de la ligne de partage entre les faims et les satiétés.

Dialectique. – Avant de toucher la sphère de l’Etat, ces transformations ont d’abord été ressenties et théorisées dans l’univers des entreprises. Le modèle élaboré par Fayol dans son Administration industrielle et générale a été revisité sous une multitude de perspectives. Elles visaient son amélioration – un surcroît d’efficacité – et non pas sa remise en cause. Surgissent les modèles de Taylor et de Ford, fondés sur l’organisation scientifique du travail. Ils vont être complété et affinés en ajoutant aux sciences de l’ingénieur quelques avancées « utiles » des sciences humaines. 

Facteur humain. – Ainsi en est-il du courant du facteur humain, qui aura tendance à injecter dans le management ce qui, dans la psychologie, reste compatible avec l’organisation pyramidales des firmes et des administrations, et à abandonner le reste au domaine des psychologies de confort ou de réparation. Par exemple, la notion de « développement personnel », posée de longue date par Karl Rogers, sera avant tout appliquée aux managers, laissant de côté la question dérangeante de l’épanouissement des opérateurs, qui restent enfermés dans les procédures impératives élaborées dans les états majors et les bureaux d’études. Cet épanouissement-là ne risque-t-il pas de transformer la gouvernabilité des masses laborieuses au point d’en faire perdre leur latin à ceux qui les dirigent ? Et si on rendait chaque individu responsable de sa gouvernabilité, comme on a réussi à tenir chacun pour responsable de son employabilité ?


UN BRILLANT ESSAI

Années 70. – Le chemin suivi par Grégoire Chamayou part des années 70, marquées par de très fortes contestations sociales. Le monde du travail prend la main, hausse le ton et s’organise. Le monde des affaires va répondre par des contre-feux de plus en plus offensifs, jusqu’à tout verrouiller, des affaires des hommes et de la marche du monde, en imposant à tous de rapporter toutes leurs décision à la seule rationalité qui vaille, fondée sur la réussite économique. – Ne suffit-il pas de créer une file d’attente devant le robinet pour que s’éteignent les débats sur le goût de l’eau, et que s’allume en lieu et place la chasse aux resquilleurs ?

Travailleurs. – Du côté des entreprises, les contestations se traduisent au quotidien par une multiplication des attitudes de rejet de l’autorité, qui vont aller, outre Atlantique, jusqu’à des actes de sabotage. C’est cette montée de l’indiscipline ouvrière massive qui va conduire le monde des affaires et leurs préposés à réagir, notamment en s’opposant par toutes sortes de stratégies, au fait syndical. Le manager se trouve ainsi en première ligne face à une base dont les aspirations ne sont plus ce qu’elles étaient. Pour se faire entendre, le monde du travail n’a pas d’autre recours que la lutte et pas d’autre hésitation que de balancer entre négociation sans concession et recours à l’action violente, tant sont incertaines les issues de l’une comme de l’autre.

Managers. – Dans les sociétés par action, le manager se trouve placé entre le marteau et l’enclume, entre la base indocile des travailleurs qu’il affronte, et la nébuleuse versatile des actionnaires qui le nomment. La situation d’intérêt est claire lorsque le dirigeant est propriétaire de l’entreprise. Elle l’est bien moins pour le dirigeant nommé et engagé par un contrat de gestion pour autrui. N’est-ce donc pas lui qu’il faut discipliner avant tout ? Comment le contraindre ou l’inciter à agir, avant toute chose, pour maintenir et accroître la valeur actionnariale de l’entreprise dont lui est confié l’ordinaire ?

Environnement. – Les menaces qui risquent de gripper l’entreprise de l’intérieur sont attisées et amplifiées par la montée en puissance, culturelle et politique, de la critique du capitalisme, voire de son rejet. Le monde des affaires va se retrancher derrière la défense de la libre entreprise. Mais les théories construites à cet effet, qui tentent de remplacer les vieilles conceptions de la propriété par une théorie fondée sur le contrat, ont du mal à s’imposer. De même celles qui voient dans l’entreprise une organisation décalquant, en réduction, celle des états. Elles ont du mal à faire émerger une légitimité qui couvrirait leurs pratiques. Ces théories sont finalement balayées par un repli sur une vision purement pragmatique, sans autre finalité que la conservation et l’augmentation du pouvoir tiré de la propriété des choses et de l’emprise sur les individus.

Contestations. – Les contestations extérieures s’amplifient, s’organisent et se déploient dans des réseaux planétaires. Dès lors, dans le monde des affaires, les oreilles se font plus attentives à ceux qui préconisaient de longue date de passer de la défense à l’offensive. Contre les activistes répandant leurs dénonciations ou organisant leurs boycotts, le temps lui semble venu d’aller chercher l’inspiration du côté des stratégies contre-révolutionnaires ou de conduite des guerres asymétriques. Ces attitudes offensives leur semblent d’autant plus nécessaires que ne pas étouffer la contestation dans l’œuf, c’est courir le risque de la laisser contaminer la sphère politique, jusqu’à ce que le législateur tire de ces lubies des lois.

Régulations. – Hélas, peuvent-ils dire. N’est-ce pas déjà ce qui se passe avec la montée en puissance de l’écologie ? N’a-t-elle pas provoqué la mise en œuvre, au niveau des états, de nouvelles régulations qui entravent la libre entreprise ? Le monde des affaires ne sent-il pas sur sa nuque le souffle de gouvernements pressés d’aller encore plus loin dans les contraintes imposées aux entreprises ? Surgit alors un moyen terme suggérant que les multinationales définissent elles-mêmes leurs engagements, par exemple, à respecter l’environnement. La notion de responsabilité sociale des entreprises est remise au goût du jour. Elle vient compléter l’illusoire management éthique qui l’a précédé. Qu’est-ce d’autre qu’un thème de communication de plus, davantage destiné à préserver la réputation des firmes qu’à influer profondément sur leurs pratiques manageriales ? Les tenant de la guerre à outrance n’y voient, d’ailleurs, qu’une brèche dans laquelle la contestation poursuivra son infiltration. Quant aux tenants d’un néolibéralisme bien régulé, ils prônent un mélange de régulations dures et de recommandations molles. Une dose de « hard law » pour préserver les droits de l’entreprise, et une dose de « soft law » pour moduler les protections sociales.

Autorité. – Pourquoi, diantre, n’arrive-t-on pas à ce bel équilibre ? Parce que, dit-on dans certaines sphères de l’économie politique, nous ne nous sommes pas débarrassés de la démocratie-providence. Double attaque dirigée contre le système démocratique et contre l'Etat-providence. En 1975, un rapport de la Commission trilatérale dissertait sur la « gouvernabilité des démocraties ». N’est-ce pas relever une inadéquation entre gouvernants et gouvernés, en pointant du doigt, comme inadéquat, le gouverné ? À charge des états de rendre leurs citoyens gouvernables, quitte à réduire la voilure de ce qui fonde la démocratie. Le deuxième volet a trait à la providence. À charge des états, là aussi, de tordre le cou à l’état-providence, c’est-à-dire, pour l’essentiel, au système de redistribution des richesses et de protection sociale. 

* * *

Conclusion. – Comment conclure autrement qu’en sautant immédiatement sur une autre lecture qui tombe à pic après cette « généalogie du libéralisme autoritaire » ? C’est la somme que Thomas Piketty a consacrée à l’étude de la justification des inégalités, et de ses variations au cours de l’histoire. Elle vient de paraître aux éditions du Seuil, dans la collection « Les livres du nouveau monde », sous les espèces d’un fort volume de 1232 pages réunies sous le titre Capital et idéologie. Prochaine lecture, donc…

[] Xavier Casanova

 

COUV CAPITAL IDEOLOGIE

 

LU
Grégoire Chamayou, 
La société ingouvernable :
Une généalogie du libéralisme autoritaire, 
Paris : La Fabrique, 2018.

EN LECTURE
Thomas Piketty, 
Capitalisme et idéologie, 
Paris : Le Seuil, 2019. 
(Coll. Les livres du nouveau monde).

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12/09/19

La divination, face oubliée de l’écriture

COUV CHINE

De longue date, il me semble que quelque chose ne tourne pas rond dans notre manière de réduire l’écriture à une simple question de transposition, dans l’ordre du visible, de phénomènes phonétiques observés dans l’ordre des choses audibles. Cette perspective fait de la langue la seule structure structurante, sans suffisamment s’attacher aux propriétés propres et autonomes de la trace. Comment sortir de ce logocentrisme ?

L’exemple chinois. – Le dernier ouvrage de Léon Vandermeersch revient, dans sa première partie, sur l’écriture chinoise. Ses idéogrammes constituent bien un langage graphique autonome, doté d’une double articulation distincte de la double articulation du langage parlé. Son exemple permet de mettre en relief deux fonctions distinctes : la fonction de communication, partagée avec le langage parlé, et la fonction de spéculation, partagée avec le langage parlé mais considérablement amplifiée par l’écriture. Bien que l’auteur ne le mentionne pas, ce point me semble aller dans le sens de la thèse de La grammatologie de Derrida, selon laquelle l’écriture précède la linguistique, l’engendre et la dote d’outils déployant cette fonction de spéculation identifiée par Vandermeersch. À cet égard, l’exemple de l’écriture chinoise facilite l’identification de cette fonction dans la mesure où sa construction, détachée de la langue, échappe au logocentrisme qui, dans les cultures alphabétiques occidentales brouille la prise en compte de tout ce qui, dans l’écriture, n’a aucun correspondant linguistique. L’écriture chinoise s’étant construite en dehors du langage parlé, elle permet de mieux cerner la force propre de la trace.

La divination. – Le système graphique chinois apparaît au XIIIe siècle avant notre ère, et trouve son origine dans des rituels de divination. La lecture primordiale est celle des craquelures qui se forment à la surface d’omoplates de mammifères ou de carapaces de tortues soumises à l’action du feu. L’écriture naît de la réplication sur d’autres supports des signes relevés lors de l’oracle, ce qui permet de noter des équations oraculaires, de les conserver et de les soumettre à toutes les confrontations. Bien que l’auteur n’y fasse pas allusion, on pourrait parler, à la suite de La raison graphique de Goody, de technologie de l’intelligence, pour relier la fonction spéculative introduite par Vandermeersch aux techniques matérielles permettant son développement.

Une langue graphique articulée. – Au demeurant, Vandermeersch tient compte de ces techniques. Il établit la notion de double articulation du système graphique à partir de pièces oraculaires inachevées. Le scribe a gravé dans la pierre toutes les entailles verticales des caractères, laissant en suspens la gravure des horizontales. Ce fait montre que le graveur a présent à l’esprit une décomposition de l’idéogramme en traits élémentaires, en graphèmes. Ces graphèmes sont à l’idéogramme ce que les phonèmes sont au mots. La langue écrite est ainsi dotée d’une double articulation, comme les langues parlées. La technique est à nouveau déterminante avec l’invention du pinceau à peindre, qui va permettre d’introduire dans l’écriture des modulations difficiles à imaginer et à réaliser par gravure. Cela conduit d’une part à codifier les traits de pinceau élémentaires, et d’autre part à esthétiser les réalisations graphiques. Avec le pinceau, nait une poésie de la trace qui va indistinctement s’exprimer dans la calligraphie et la peinture. Nous sommes très loin de l’enfermement de notre occident alphabétisé dans la dissertation infinie sur le rapport, jugé incommensurable, entre le texte et l’image.

Les origines. – Vandermeersch insiste très fortement sur l’origine divinatoire de l’écriture chinoise. Bien que l’auteur ne s’engage pas dans la comparaison avec les origines des systèmes alphabétiques, nous soulignons que notre alphabet latin, quant à lui, trouve son origine dans le système graphique mis au point par les Phéniciens, non pas pour les besoins de leurs devins, mais pour ceux de leurs marchands. Nous notons aussi que les plus anciennes tablettes cunéiformes ne consignaient pas des oracles, mais des titres de propriété et des états comptables. Les textes, au sens que nous donnons à ce mot, ne sont que très tardifs, et ce sont d’abord des codes avant d’être des textes littéraires. Comme le souligne Vandermeersch, toute notre logique reste fondée sur l’Organum d’Aristote, dont les catégories dérivent de la structure flexionnelle des langues indo-européennes. La langue elle-même, le Logos, est un objet de fascination et de vénération, qui engendre les figures opposées du sophiste et du philosophe : les deux manières distinctes de s’approprier la vertu et la puissance d’un Pneumatos, un Verbe métaphysique exerçant son emprise sur le monde physique, dans la domination de la nature par la tekhnè, et la civilisation des hommes par la sagesse. L’autre, c’est celui qui échappe aux effets structurés et structurants de la langue : l’enfant à éduquer et le barbare à civiliser. L’autre, c’est aussi l’égaré, comme l’appellera Maïmonide, celui qui, s’éloignant de la doxa, altère ses capacités de communication avec les siens et rend insensées ses spéculations « sauvages ».

Métaphysiques. – Sous l’écriture chinoise se profile une toute autre métaphysique. Le signe original est une trace émergeant dans l’unité du cosmos, sous l’effet des forces naturelles qui s’y exercent. Cette trace, lue sur la surface naturelle où elle est apparue, n’est pas interrogée à travers l’opposition du vrai et du faux, mais du propice et du funeste. En la transcrivant sur un autre support, le scribe reste partie prenante de ce cosmos et s’y inscrit lui-même. Il poursuit sans hiatus sa fusion dans ce cosmos en créant un univers de signes qui ne sont jamais qu’un assemblage de traces élémentaires nées dans ce cosmos, et faisant naître, en s’agglutinant, des totalités perçues comme telles. Le scribe est en prise avec la totalité dont il est lui-même un élément, et s’y confond totalement dans l’écriture inspirée. Rien ne l’incite, comme l’aède grec, à s’imaginer pénétré par un esprit second lui dictant, depuis un autre monde, la parole exemplaire sortant de sa bouche. Faisant un avec le cosmos, il échappe à la dissociation des « mondes lunaires et sublunaires » qui prévaut dans les cultures occidentales. Ce même scribe, parlant une langue agglutinante, sans flexion, est de plus accoutumé à tirer du sens de la simple juxtaposition d’éléments observés globalement. Les lois mises en évidence par la Gestalttheorie tiennent ainsi lieu de liant, sans intervention de tout un appareil de marqueurs logiques tels que, par exemple, des désinences ou des prépositions. 

Décentrement. – Revenir à ces questions à travers l’écriture chinoise permet de prendre de la distance par rapport aux évidences occidentales. Ce décentrement ne permet pas tant d’écarter les visions pétries d’orientalisme que, surtout, de se déprendre du logocentrisme qui, d'une certaine manière, nous aveugle. Le premier freine la compréhension des cultures exotiques. Le second empêche de saisir les propriétés singulières de la trace matérielle, irréductible à la simple transcription du langage parlé. Pourtant, ces propriétés singulières sont à l’œuvre dans la profusion de représentations graphiques qui accompagnent le développement de la science et des techniques, sans pour autant faire clairement apparaître une science de la trace explicitant la manière dont l’art du tracé prend en compte les conditions de visibilité, de lisibilité, d’intelligibilité et de crédibilité des disposition graphiques engagées tout autant dans la communication des résultats que dans la spéculation sur les données, qui ne sont jamais aussi brutes qu’elles en ont l’air.

[] Xavier Casanova

Léon Vandermeersch,
Ce que la Chine nous apprend : Sur le langage, la société, l’existence,
Paris : Gallimard, 2019 (Coll. Bibliothèque des sciences humaines)

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18/08/19

Ghisoni au cœur d’un autre tableau de Leonardo

SCRITTURA vs PITTURA Leonardo de Vinci, La Dame à l'hermine

SCRITURA vs PITTURA

Ah ! Vous imaginez Leonardo en artiste romantique passant des heures devant son chevalet, planté en un lieu pittoresque où capter les sentiments fugitifs que dessinent en lui les formes et les couleurs de la nature. Erreur !

Peindre n’est pas régurgiter du pigment après avoir avalé un festin de photons ! Du moins, pas à l’orée du Cinquecento, et encore moins pour un artiste occupé à élargir le quadrivium– arithmétique, musique, géométrie et astronomie –, en lui adjoignant l’anatomie et la mécanique. Il faut voir en Leonardo un héritier des polymathes du Quatrocento, ces humanistes touche-à-tout s’abreuvant à toutes les connaissances disponible à leur époque, et contribuant largement à les accroître.

L’artiste, tel que nous l’entendons aujourd’hui, n’est qu’une façade, aussi illusoire que ses toiles, lorsqu’elles se retrouvent entre les mains et sur les murs de leurs commanditaires. Dans notre vision, fabriquée par les romantiques, l’artiste se replie sur son nombril et trifouille dans ses émotions. La belle figure est celle de l’écorché vif, ultra sensible, et on imagine mal qu’il s’intéresse à la géométries des trajectoires du visible, lumières et regards compris, tout autant qu’il s’adonne à la pharmacie des brous et des vernis, au point d’accoler à son atelier un cabinet d’optique et une ménagerie de pots, de fioles, de vases et de cornues débordant de matières colorantes, diluantes et siccatives. Surtout, on imagine mal qu’il ne passe qu’un temps infime de sa vie éveillée face à son chevalet, brosses et palette à la main.

Apertura

Leonardo, en fait, dirige une fabrique et le travail d’une brigade de jeunes gens assez éveillés pour tirer profit des leçons du maître, et assez adroits pour retraduire en peinture les modèles qu’il leur trace. Cosimo Cozzano, par exemple, n’a pas son pareil pour restituer les chairs, mais il ne sait faire que ça. Giorgio della Sepia a la main sur la voute céleste dont il imite à merveille l’éther pourvu qu’on lui donne l’heure et la saison à peindre, et surtout qu’on le dispense d’y poser lui-même les nuages. Sitôt son ciel dressé, il s’en retourne bleuter les linges de corps pour estomper les nuances jaunâtres déposées par les diverses exsudations corporelles, car c’est ainsi qu’il gagne sa subsistance et s’assure un séjour honorable dans la Cité. D’ailleurs, Leonardo lui confie plus souvent ses chausses et ses chemises que la face vierge d’un de ses rares tableaux. Parfois, sa chevelure, qui, avec l’âge, vire au jaune pisseux plus qu’elle ne blanchit.

On a vu en Leonardo un ingénieur à travers le dessin de ses machines de fantaisie promettant aux uns des ailes d’oiseaux et aux autres de roues de brouette. Il était surtout ingénieux dans l’art de tout faire peindre par une escouade de petites mains dociles et appliquées, agissant selon ses vues, le maître se réservant le privilège de ne prendre le pinceau que pour appuyer les visages de quelques traits énigmatiques de son secret.

Conjettura

Un jour de décembre – peut-être au solstice ou à la veille de la Nativité –, Giorgio della Sepia fut missionné pour représenter, sur une planche en bois de noyer, un ciel d’hiver au milieu d’une nuit de nouvelle Lune. Son œuvre, employée comme fond dans La Dame à l’hermine, est désormais exposée au Czartoryski Museum de Cracovie, mais il n’est pas sûr qu’elle soit visible. 

Les experts ont en effet décelé un repeint probable sur ce ciel initial. Ils débattent encore de sa date et de sa raison. Pour les uns, cette couche ajoutée est de la main de Giorgio della Sepia lui-même, tant il est unanimement décrit comme un éternel insatisfait. Pour les autres, elle est légèrement postérieure et infiniment plus précieuse, le Maître lui-même ayant repris le travail de Giorgio della Sepia pour en moduler la noirceur à sa façon.

Mais il est apparu que le ciel nocturne de Giorgio della Sepia était lui-même un repeint, sur un paysage de montagne, lui-même repeint sur une inscription initiale, posée à même la couche d’apprêt :

  • Laudato si’ mi signore per sora petra, 
    da la quale frate monte incorona l’orizonte.

    Laudato si’ mi signore per frate sangue in corpo meo, 
    lo quale skrivò in rubra la to gloria eterna. [1]

 
Ah ! Quel leurre que cette œuvre qui ne donne à voir qu’une apparence finale et fichtrement superficielle ! Toute l’attention est captée par le geste ambigu – caresse ou protection – de la dame à l’hermine, et par son regard équivoque – méfiance ou curiosité – dirigé vers une distraction qui se joue dans son dos, en dehors de l’espace pictural.

Voilà donc le spectateur enfermé dans l’indécis, tenu à distance de la véritable épaisseur du tableau telle que la révèle la mise à jour de ses couches successives. Seule, la dernière – touche plus que couche – est sans conteste de la main de Leonardo, lorsqu’il a posé sur les perles noires du collier le point de lumière qui en avive l’éclat.

Que nous disent donc ces couches initiales ? Surtout, celles qui se découvriraient si on pouvait retirer la peau et les aponévroses du tableau comme on le fait d’un écorché sur la table de dissection ? La chaine interprétative, ici, commencerait alors par la scrittura, l’inscription, car elle précède la pittura, la représentation. Or, selon la célèbre maxime de Frigus Nigidus, « ce qui précède éclaire ce qui en découle bien plus assurément que toute glose posée comme postiche sur ce qui était déjà. »

Scrittura

Dans cette inscription, l’inspiration franciscaine est évidente, ravivée récemment par l’Encyclique Laudato si’ du pape François. La langue s’apparente à l’ombrien ancien du Cantico di Frate Sole de Francesco d’Assisi. Son auteur semble ajouter au texte qui l’inspire ses propres vénérations : petra, monte è sangue, la pierre, la montagne et le sang. Voilà donc l’acte pictural précédé d’une profession de foi, dure comme la pierre, élevée comme un pic et sanglante comme un supplice. 

Qui, plus que les Giovanalli, pouvaient s’exprimer ainsi ? N’ont-ils pas trouvé leur dernier refuge au pied des aiguilles granitiques dominant la cuvette de Ghisoni ? N’ont-ils pas payé de leur sang leur volonté farouche de poursuivre et de compléter l’œuvre du Saint d’Assise ? N’est-ce pas répéter rituellement ce martyre que de signer son œuvre de son sang avant même que de l’entreprendre ? N’est-ce pas la plus singulière dénonciation d’un monde où la gloire retombe non pas sur celui qui fait, mais sur celui qui fait faire et s’approprie post partum l’accouchement des autres en apposant simplement sa griffe, au final, sur l’œuvre d’un tiers comme on endosse une lettre de change ? Leonardo n’a-t-il pas illustré de soixante polyèdres creux – dont un audacieux rhombicuboctaèdre –, le De Divina proportione de Fra Luca Paccioli ? Cette œuvre ne dissimule-t-elle pas, sous la figure fascinante du nombre d’or, l’invention de la comptabilité en partie double ? Voici donc substituée la circulation des chiffres dans le corps marchand à celle du « sangue in corpo meo » évoquée dans l’inscription. 

Le mysticisme est en passe de changer de main, préfigurant notre moderne théologie économique :

  • Laudato si’ mi signore per frate soldi, 
    da la quale principia è sorge tucta la mea putenza. 

Pittura

Malgré les altérations dues au temps et les dégradation dues aux repeints, apparaît un paysage de montagne qui se superpose très exactement sur celui qui constitue l’arrière plan de La Vierge à l’enfant avec sainte Anne. Or, nous avons déjà donné raison aux intuitions du Docteur Patrick Magro-Peraldi (cf. infra), qui reconnaissait formellement les aiguilles granitiques surplombant la cuvette de Ghisoni. En cela, nous établissions déjà un lien avec la fin tragique de l’histoire des Giovanalli. La scrittura, comme nous venons de le voir, corrobore cette interprétation. La pittura, comme nous allons le préciser, lui confère une solidité définitive. 

Muni des plus simples des instruments de visée décrits dans le De prospectiva pigendi de Piero della Francesca – une croix de bûcheron et une alidade –, nous avons arpenté le Mucchiello, côteau dominant le village de Ghisoni à son couchant, jusqu’à déterminer le point du territoire donnant à voir ces aiguilles très exactement sous la perspective pittoresca, c’est à dire retenue par le pittore et restituée par la pittura. Ce point ayant été déterminé, il ne serait pas déplaisant d’y dresser un dispositif permanent inspiré de la tavoletta de Bruneleschi : face aux aiguilles, deux murs parallèles distants de sept pas, le premier percé d’un œilleton, le second d’une fenêtre. Cet appareil maçonné, à l’inverse des tables d’orientation, donnerait à observer le Razzu – dénommé Kyrie Eleison sur les cartes d’état major – en faisant abstraction de tout ce qui, dans son environnement, parasite la perception de sa figuration idéale.

Le reconnaître est une chose. Le sublimer en est une autre. Or, il n’est sublime que depuis ce point d’observation. Mais il y a encore loin de la théorie à la pratique.

Au cadastre, ce point est situé sur l’actuelle parcelle AB 97, la plus petite de tout le Mucchiello, mais néanmoins la plus dense si on rapporte sa surface indivise au nombre de propriétaires actuels. Se mettraient-ils tous d’accord ? Ah ! Quelle serait alors leur fierté commune s’ils pouvaient conduire leurs enfants aux murs percés pour leur montrer où ils sont chez eux ! Ainsi chacun pourrait-il, sur sa carte de visite, faire suivre son nom du titre envié de « Vénérable Indivisaire de la Sublime Perception (ou Parcelle) ».

Ch’ellu sia cusì.

Scrittore è pittore

La science ne procède qu’en passant des conjectures aux certitudes. Il fut conjecturé par le Docteur Patrick Magro-Peraldi que le Kyrie Eleison figure sur La vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne. Il a été démontré qu’il en est bien ainsi. L’analyse stratigraphique de La Dame à l’hermine a révélé ses couches profondes, dont la première renforce le lien avec l’histoire tragique des Giovanalli, et dont la suivante répète ce que nous appellerons désormais « la sublime perception » car c’est celle qui donne corps à la communauté de ceux qui la reconnaissent, qui la partagent et qui, même, la possèdent en indivision, pour certains du moins. 

Reste à répondre, ne serait-ce que par une conjecture, à une question brûlante : Qual’hè, è d’indua hè stu scrittore è pittore ? [3] Revenons à la parcelle AB 97. Ce n’est qu’une terrasse de quelques arpents autour de la ruine d’un édicule en pierre sèche. La dimension des blocs signale une construction soignée, très ancienne, vraisemblablement contemporaine de la création de la châtaigneraie dominant le village. Tout laisse penser à un séchoir à châtaigne. Son ouverture donne au Sud et fait face aux aiguilles granitiques. Au delà de ces notations relevant du constat, tout ne peut être que conjecture. 

On sait, cependant, qu’après la récolte commençait le séchage au feu de bois, et qu’il n’était pas rare qu’un enfant soit chargé de l’entretien du foyer. Imaginons, donc l’un d’entre eux, dans les journées qui suivent la Saint-Martin. Il s’est accroupi le dos au mur qui le protège des brises descendant du Nord. Il passe ainsi des heures entières à regarder défiler les nuages au dessus des aiguilles granitiques. Ce paysage s’imprime en lui de manière de plus en plus prégnante et définitive, au fil des heures, au fil des jours.

Les châtaignes sont sèches. Il est libéré de sa garde mais ne se détache plus de sa « sublime perception ». C’est alors qu’on le rend aux frères prêcheurs qui instruisent les enfants entre la saison des châtaignes et celle des salaisons. Il y apprend à lire sur les livres des franciscains. Les frères l’incitent aussi à restituer, par l’écriture et le dessin, ses contemplations. Le Bien éclairant de sa lumière toutes les idées, les frères le lui ont servi à travers l’histoire locale, exemplaire et édifiante, des Giovanalli.

On pourrait dire que la boucle est ainsi bouclée. Imaginons, cependant, l’orée de l’âge d’homme. Que lui servirait ce qu’il a ainsi appris enfant s’il reprenait, adulte, le seau pour s’en aller porter les pluches, les reliefs, les bouillies et les brouets aux pourceaux ? Ah ! S’il pouvait prendre la mine et le papier…

Sincèrement émus par ses tourments autant que par la beauté de ses compositions, les frères prêcheurs l’envoyèrent, sous le nom d’emprunt de Francesco Mucchiello, à la maison Mineure de Castelfiorentino, dans la campagne de Florence.

Cette institution franciscaine accueille volontiers des jeunes gens de talent, loués aux paroisses qui veulent décorer leurs chapelles, et même aux ateliers de peinture au gré des spécialités de chacun d’entre eux. Et c’est ainsi que toute l’iconographie du Cinquecento n’est qu’un gigantesque puzzle ou patchwork de contributions partielles et anonymes, versées à des œuvres signées par ceux qui, mondains et entreprenants, recueillent la gloire et les deniers auprès des nobles de haut rang et des patriciens enrichis. 

Et c’est ainsi que Leonardo lui même a commencé à peindre dans l’atelier de Verrocchio. Aujourd’hui encore, ne montre-t-on pas du doigt l’ange de gauche du Baptême du Christ ? Cette figure céleste conventionnelle a bien été apposée par Leonardo en personne sur l’œuvre d’un autre, du temps où le jeune da Vinci ne peignait que des anges pour les demi-dieux de son siècle.

Alors, ne doutons pas d’une chose : il y a bien d’autres Kyrie Eleison en Toscane, et dans le reste du monde, dispersés au gré des successions et des ventes aux enchères. À Ghisoni, l’original, indestructible, inaliénable.

[] Xavier Casanova

Apostille

Une analyse picturale conduite dans les règles de l’art noterait que le corps de la Dame à l’hermine se présente de trois-quart, orienté vers le bord gauche de la surface picturale. Si cette posture était suivie par la tête, la Dame à l’hermine présenterait, vu de de trois-quart, son profil gauche. Or, elle tourne la tête et expose son profil droit. C’est là, une représentation d’un mouvement suspendu, d’un instantané qui fige le temps et saisit un geste fugace.

Nous sommes loin des poses hiératiques que l’on peut tenir longtemps, pour laisser au peintre tout le temps qu’il lui faut pour portraiturer. La Dame à l’hermine tient par son corps une position convenue, mais sa tête se tourne, comme si son attention était attirée par quelque chose qui survient dans son dos, quelque part dans cet espace obscur formant le fond. À cet égard, il est tout à fait légitime de postuler que le noir dissimule la clef de cette œuvre.

Dans l’espace représenté, cette clef est dissimulée quelque part dans la profondeur de cette obscurité qui ne semble être ni un mur, ni un rideau, mais un espace indécis et infini plongé dans des ténèbres insondables.

Dans l’espace de représentation, la profondeur réelle n’est autre que l’épaisseur de la peinture et, comme nous l’avons postulé, la multiplicité des couches. Sans compter les repeints, trois ont été identifiées comme porteuses du secret : la première révèle la scrittura, la deuxième la pittura et la troisième plonge le tout dans la nuit noire des secrets gardés aqua in bocca. La dernière couche est celle des évidences. Et il est évident que la Dame à l’hermine se tord le cou cherchant à voir par dessus son épaule ce qui se dissimule dans le noir.

[1]
Loué sois-tu, mon seigneur, pour ma sœur la pierre,

grâce à qui mon frère le mont couronne l’horizon.

Loué sois-tu, mon seigneur, pour mon frère le sang en mon corps,

grâce auquel j’écrivis en rouge ta gloire éternelle.
(Trad. Ghjuvanfelice Cacciamosca)

[2]
Loué sois-tu, mon seigneur, pour mes frères les deniers, 

grâce à qui survient et jaillit toute ma puissance.
(Trad. Ghjuvanfelice Cacciamosca) 

[3]
Et alors ? Ce scrittore et pittore, de qui il est ? Et d’où il est ?

(Trad. Anna-Maria Moriani-Plage)

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08/08/19

Collapsus calami

COUV PABLO SERVIGNE

« Beaucoup de sagesse, c’est beaucoup de chagrin.
Qui augmente son savoir augmente sa douleur. » 
L’Ecclésiaste, 1.18.

Edgar Morin ou Francisco Varela, entre autres, nous ont ouvert les yeux sur les propriétés émergentes des systèmes complexes, des réseaux de neurones à l’économie de marché. Pablo Servigne et consorts les ouvrent sur le moment singulier où de tels systèmes s’effondrent sur eux-mêmes, et insèrent cette perspective dans un champ trans-disciplinaire qu’ils nomment « collapsologie ».

Science de l’effondrement. – Deux livres permettent de prendre connaissance de cette perspective : Comment tout peut s’effondrer, et Une autre fin du monde est possible. En arrière plan, bien évidemment, se dessine le tableau alarmant d’une civilisation planétaire au bord de la rupture. Elle a tiré sa puissance de l’exploitation sans borne des énergies fossiles, et sa folie d’une croissance exponentielle auto entretenue, appelée « progrès », que rien ne semble pouvoir simplement ralentir, malgré les effets nocifs annoncés de longue date par les scientifiques, et désormais perceptibles par le commun des mortels à travers, par exemple, la multiplication des signes de dérèglements climatiques liés à une surchauffe de l’atmosphère d’origine anthropique. 

Comment tout peut s’effondrer passe en revue un vaste panorama de crises systémiques, dont, par exemple, la crise financière de 2008, pour ne citer que ce que nous avons probablement tous présent à l’esprit. Mais il ajoute quelques notations sur les crises de l’esprit lui-même, et son effondrement possible dans la sidération passagère liée à un événement traumatique, ou des formes de dépression profondes et durables résultant de la répétition des traumas. Il donne quelques éclaircissements sur les signes avant-coureurs de ces crises, notant que, le plus souvent, lorsqu’ils sont perceptibles, il est déjà trop tard. La crise de la démocratie fait partie du tableau. Quelle foi peut-on encore accorder à des élites scientifiques sans aucune efficacité politique ? Quelle foi peut-on accorder à des élites politiques totalement sourdes aux alertes de la science ? Quelle foi peut-on encore placer dans son bulletin de vote quant il a si peu d’effet sur la marche du monde ? Où et dans quel cadre est-il encore possible de faire valoir la parole des individus ? Que vaut-elle vraiment lorsque, en son nom, accède au sommet de la première puissance de la planète un crétin infini de la trempe de Trump ? Faute de se faire entendre, faut-il se faire voir en rejoignant les agrégats muets qui, du côté riche du monde, occupent les ronds points ou, du côté pauvre, s’entassent dans les embarcations de fortune sombrant, entre deux rives et entre deux rêves, au milieu de la Méditerranée ? 

Une autre fin du monde est possible donne quelques clés permettant de se préparer intérieurement à vivre les crises qui s’annoncent. Ce détour vers soi-même est nécessaire pour reconfigurer notre propre système complexe et ses manifestations émotives et cognitives. Eviter son propre effondrement, ou tout au moins en limiter les effets délétères. Accroître sa résilience. Dans ce domaine, les leçons ne sont pas à prendre du côté de ceux qui sont nés « le cul dans le sucre », comme on disait autrefois, et aujourd’hui « le cul dans le pétrole », c’est-à-dire dotés par naissance d’un droit à puiser à leur guise dans les réserves fossiles, et un droit à contraindre le reste de l’humanité à faire en sorte que rien ne vienne écorner ce droit. Les leçons de résilience seraient plutôt à prendre du côté des groupes humains ayant réussi à préserver des modes de vie plus parcimonieux et plus respectueux du milieu dont ils tirent leurs ressources. Ou bien, du côté des communautés en train de se reformer dans la recherche de modes de vie en harmonie avec les contingences du bout de terre qu’ils occupent.

Résitance et résilience. – Et si la révolution à opérer commençait par une révolution intérieure ? Une révolution d’une toute autre nature qu’un mélange sournois de culpabilités induites (les consommateurs sont tous coupables puisque le marché ne fait que répondre à leurs attentes) et de talismans industriels apposés sur les emballages (bio, recyclable et autres foutaises), qui répondent à cette culpabilité en l’exploitant à travers un marché secondaire vertueux, éthique et durable. Une révolution fondée sur la reconnaissance de l’ancrage inéluctable de l’espèce humaine dans le système terre, et de l’ancrage tout aussi inéluctable de chaque individu dans le réseau de solidarité qui conditionne sa survie. Dans un monde de menaces, le moindre réseau de solidarité est une poche de résistance. La principale menace est liée à la raréfaction des ressources naturelles, et à l’exacerbation des luttes pour se les approprier. La mise à mort de l’Etat providence n’est que la conséquence de cette raréfaction tant il est évident que, dans un monde qui vit à crédit, il n’y a plus rien à partager. On ne prête qu’aux riches.

Toujours plus de la même chose. – Dans le monde fou qui est le nôtre, un problème global ne fait émerger rien d’autre qu’un marché secondaire. Le problème n’est pas résolu : il est exploité. Le plus bel exemple est le traitement des déchets. Industrialisé, il contribue à la croissance du produit intérieur brut, à la création d’emplois, à la valorisation de parcelles incultes transformées en trous géants par une armada d’engins de chantiers, puis en collines artificielles par une flottille de bennes à ordures assurant avant tout, à distance des centres commerciaux, l’évacuation d’emballages et de suremballages que l’on ose encore appeler des déchets ménagers. Mais il est vrai que sous cette dénomination, on peut stigmatiser chaque foyer, le taxer, et exiger qu’il se plie aux contraintes du tri sélectif. N’est-ce pas mettre à l’amende et à la corvée non pas celui qui glisse une barquette en polystyrène sous chaque entrecôte, mais celui qui, en bout de chaine et à son corps défendant, sépare la viande industrielle du plastique alimentaire ?

Conclure ? – Sauter dans le registre de la création poétique et musicale : Bribes d’écriture inspirée… – Ou bien, poursuivre la réflexion sur la notion d'effondrement : Une piste possible

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29/07/19

Considérations nietzschéennes très actuelles

COUV NIETZSCHE DICO PLEIAGE

Ceux qui auront survécu à l’entrée en Pléiade de Jean d’Ormesson verront d’un bon œil la parution en cette collection du deuxième volume des œuvres complètes de Nietzsche. « Enfin ! » diront certains tant l’attente fut longue [1]. Le voilà, dans une bonne édition, dotée d’une traduction remarquable. Il nous propose trois grands livres du moustachu : Humain, trop humain (1878), Aurore (1881), et Le Gai Savoir (1882).

Humain, trop humain appartient à la période dite « positiviste » du philosophe,  qui voyait là une cure contre le romantisme. L’auteur affute ses propres armes pour tarauder, avec une perception qui doit beaucoup aux psychologues français comme La Rochefoucaud,  le socle de nos croyances : la morale judéo-chrétienne en premier lieu, et s’affranchir de l’influence de Schopenhauer.

Aurore est à ce titre un livre de transition vers les notions originales ainsi que son propre découpage du réel. On y voit l’apparition d’une « doctrine du sentiment de puissance » qui serait le moteur du vivant.

On voit de plus dans ces deux ouvrages l’invention des esprits libre, le vrai public de Nietzsche, qui n’existent pas mais peut être un jour. À ce titre, Nietzsche avait pu dire : « on ne comprendra mes œuvres qu’en l’an 2000 »

Le Gai Savoir est par contre une œuvre de maturité qui, dans un style superbe, déroule les acquisitions de la philosophie de Nietzsche. Le morceau de bravoure en est sûrement la préface qui pose la question du rapport entre la connaissance et la maladie. C’est la maladie qui se fait entendre chez les hommes de savoir. C’est leur maladie qui parle dans leurs théories. Tout ceci ouvre à la notion d’inconscient, qui fera la fortune de certains.

On profitera de tout ceci pour saluer rétrospectivement la parution d’un Dictionnaire Nietzsche (2017) qui propose au fil des entrées une interprétation cohérente de l’œuvre du philosophe, ce bon Friedrich. Travail indispensable et somme pour le petit nietzschéen.

Il n’y a qu’à lire l’article sur la « volonté de puissance ». Il dégage cette notion de tous les contresens, dont le plus commun est de croire qu’il s’agit d’une volonté qui voudrait la puissance. La volonté de puissance est un jeu différentiel de forces qui synthétise des rapports de puissance.

[] Alexandre Ducommun, juillet 2019.


[1] Près de 20 ans ! Le premier volume des œuvres de Nietzsche est en effet sorti de presse en octobre 2000.

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14/06/19

Robert Colonna d’Istria : le testament du bonheur

Le testament du bonheur

« Nous voulons en France, sinon un gouvernement, du moins des almanachs à bon marché. » Alfred de Musset, articles in Revue des deux mondes, 1833.

Il n’en faudra pas plus que ce que disait Musset (cf supra) pour qu’un « journaliste et essayiste français » (cf Wikipedia) se détourne de ses chroniques et de ses essais pour donner, à l'occasion, un almanach, œuvre facile et divertissante, promise de ce fait à passer outre les pesanteurs et les étroitesses d’un marché aussi résiduel que celui des arguments raisonnés, documentés et charpentés.

Hélas, de ceci il fut fait un livre façonné comme on façonne les nouveautés littéraires, et non pas une brochure construite comme un almanach. Et pourtant, la matière d’œuvre déroule 52 pièces quasiment de la même longueur, qu’il eût été judicieux que l’éditeur rapprocha du découpage de l’année civile en 52 semaines. Tout était prédisposé pour servir ces 52 morceaux de bravoure dans un dispositif graphique incitant à les consommer autrement que cul-sec.

Le texte a bien été publié, mais il n’a pas été édité, au sens où rien n’a été fait pour favoriser une lecture fractionnée plutôt que d’un bloc. Or, c’est un semainier, ce qui le rapproche, outre les agendas et autres almanachs, des ouvrages liturgiques. De plus, la table des matières donne des titres qui s’offrent comme des thèmes de méditation, mélangeant des notes profanes – « 13. Les inconvénients de l’égalité » – et des allusions aux choses sacrés – « 41. Sur la terre comme au ciel ». Un mélange de méditations existentielles, politiques, métaphysiques et littéraires, en somme. Mais décalées et servies sous les espèces de 52 pastiches de chroniques littéraires donnant 52 critiques de livres « postiches », comme aurait dit Umberto Eco, c’est-à-dire inexistants.

C’est assez dit pour répondre au premier texte du recueil, intitulé « 1. Un objet littéraire non identifié ». De mon point de vue, si Robert Colonna d’Istria a eu du mal à identifier son objet littéraire, c’est parce que son éditeur n’a pas su ou ne s’est pas donné le mal de concevoir un objet livre parfaitement identifié par son architecture : un almanach, par exemple. Voire, un semainier.

Puisque ce n’est pas le cas, livrons-nous ici à une expérience de pensée consistant à imaginer ce Testament du bonheur sous les espèces d’un ouvrage de petit format, relié plein cuir, imprimé sur papier bible, à poser sur sa table de nuit et proposant 52 méditations littéraires permettant de se déprendre, à l’approche du week-end, de sa semaine de boulot. 

Faire surgir la forme, voire simplement l’idée, d’un almanach ou d’un semainier, c’est non seulement identifier l’objet, mais en outre en fixer la posologie sans avoir à l'énoncer. Qu’importe que de tels livres ne soient plus dans les mœurs, pourvu que leur architecture conduise à ne surtout pas les dévorer comme des romans, mais à les savourer comme des mignardises.

Bien inutile, alors, cet introït disant, aux premières pages que ce « livre de Robert Colonna d’Istria n’est pas un essai, pas un roman, pas une pièce de théâtre. Il n’a rien à voir avec de la poésie. Ce n’est pas un dictionnaire, pas une encyclopédie. » En effet, si l’auteur conclut sa litanie de négations par « il ne s’apparente à aucun genre connu », c’est tout simplement parce que, malgré ses efforts d’élargir les genres jusqu’aux dictionnaires et aux encyclopédies – qui ne sont pas des genres littéraires mais des formes éditoriales –, il manipule avant tout des classes de textes et non pas des catégories d’objet livre, c’est-à-dire de « machines à lire ». Mais qui donc, face à un texte, voit la machine ? Son constructeur. Pas son usager.

Ah ! Quelle erreur que d’avoir placé ce texte en tête d’ouvrage plutôt qu’en dernière position. Ah ! Quel massacre que d’avoir transformé cette erreur en faute – faute éditoriale s’entend – en répétant ce texte en quatrième de couverture et sur le dossier de presse. C’était chercher à vendre ou à faire lire la chose pour ce qu’elle n’est pas, plutôt que d’essayer de rendre évident ce qu’elle est, ce qu’elle permet et ce qu’elle promet.

Or, elle promet 52 séquences de lecture de l’ordre de 5 minutes à ne surtout pas chercher à avaler d’un trait. Chacune a sa saveur et son piquant. Le plaisir sera ainsi optimal chez qui se donne un rythme de lecture alternant la prise d’une dose et l’octroi d’une pause. Rien n’a été fait, hélas, dans l’architecture du livre, pour induire une lecture fragmentée plutôt que d’un seul trait. Pourtant, le découpage est homogène. Le style est constant. La phrase est alerte. Le ton est drôle. Interrompre sa lecture à chaque pièce, c’est s’assurer de lire la suivante avec plaisir. 

Mon bien aimé lecteur, te voilà désormais muni non seulement d’une curiosité supplémentaire dirigée vers cette perle inattendue de notre auteur polygraphe (publiée en 2016 et découverte fortuitement en 2019 lors de la réédition d’Une famille corse en collection de poche). Surtout, te voilà armé en outre d’un contrat de lecture raisonné. Entre tes mains, une raison de lire et une manière de lire ? Va !

[] Roxane Casaviva

Robert Colonna d’Istria, 
Le testament du bonheur,
Monaco : Les éditions du rocher, 2016.

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