Isularama

16/09/19

Une généalogie du libéralisme autoritaire

COUV SOCIETE INGOUVERNABLE

Au moment où je rédige ma notice, la presse rapporte les réactions de Jean-Luc Mélenchon à la veille de son procès : il dénonce « la dérive autoritaire de l’Etat. » Or, dans La société ingouvernable, Grégoire Chamayou retrace la généalogie de cette dérive autoritaire, non pas avec une formule tonitruante et un coup de menton, mais à travers un essai brillant et documenté de plus de 300 pages. Bien plus glaçant qu’un twett diffusant urbi et orbi la vidéo d’un coup de matraque en trop ou la photo d’un l’œil en moins…


UN RAPPEL UTILE

Crise. – Nous assistons à une crise générale du management, qui touche à ses deux faces : la gouvernance et la gouvernabilité. Il est en effet de bonne dialectique de lier entre elles les transformations des dirigeants et celles des dirigés, tant elles interagissent l’une sur l’autre, répétant la bonne vieille dialectique du maître et de l’esclave sous des formes changeantes, au gré de l’évolution des enjeux et des rapports de force, ou du déplacement de la ligne de partage entre les faims et les satiétés.

Dialectique. – Avant de toucher la sphère de l’Etat, ces transformations ont d’abord été ressenties et théorisées dans l’univers des entreprises. Le modèle élaboré par Fayol dans son Administration industrielle et générale a été revisité sous une multitude de perspectives. Elles visaient son amélioration – un surcroît d’efficacité – et non pas sa remise en cause. Surgissent les modèles de Taylor et de Ford, fondés sur l’organisation scientifique du travail. Ils vont être complété et affinés en ajoutant aux sciences de l’ingénieur quelques avancées « utiles » des sciences humaines. 

Facteur humain. – Ainsi en est-il du courant du facteur humain, qui aura tendance à injecter dans le management ce qui, dans la psychologie, reste compatible avec l’organisation pyramidales des firmes et des administrations, et à abandonner le reste au domaine des psychologies de confort ou de réparation. Par exemple, la notion de « développement personnel », posée de longue date par Karl Rogers, sera avant tout appliquée aux managers, laissant de côté la question dérangeante de l’épanouissement des opérateurs, qui restent enfermés dans les procédures impératives élaborées dans les états majors et les bureaux d’études. Cet épanouissement-là ne risque-t-il pas de transformer la gouvernabilité des masses laborieuses au point d’en faire perdre leur latin à ceux qui les dirigent ? Et si on rendait chaque individu responsable de sa gouvernabilité, comme on a réussi à tenir chacun pour responsable de son employabilité ?


UN BRILLANT ESSAI

Années 70. – Le chemin suivi par Grégoire Chamayou part des années 70, marquées par de très fortes contestations sociales. Le monde du travail prend la main, hausse le ton et s’organise. Le monde des affaires va répondre par des contre-feux de plus en plus offensifs, jusqu’à tout verrouiller, des affaires des hommes et de la marche du monde, en imposant à tous de rapporter toutes leurs décision à la seule rationalité qui vaille, fondée sur la réussite économique. – Ne suffit-il pas de créer une file d’attente devant le robinet pour que s’éteignent les débats sur le goût de l’eau, et que s’allume en lieu et place la chasse aux resquilleurs ?

Travailleurs. – Du côté des entreprises, les contestations se traduisent au quotidien par une multiplication des attitudes de rejet de l’autorité, qui vont aller, outre Atlantique, jusqu’à des actes de sabotage. C’est cette montée de l’indiscipline ouvrière massive qui va conduire le monde des affaires et leurs préposés à réagir, notamment en s’opposant par toutes sortes de stratégies, au fait syndical. Le manager se trouve ainsi en première ligne face à une base dont les aspirations ne sont plus ce qu’elles étaient. Pour se faire entendre, le monde du travail n’a pas d’autre recours que la lutte et pas d’autre hésitation que de balancer entre négociation sans concession et recours à l’action violente, tant sont incertaines les issues de l’une comme de l’autre.

Managers. – Dans les sociétés par action, le manager se trouve placé entre le marteau et l’enclume, entre la base indocile des travailleurs qu’il affronte, et la nébuleuse versatile des actionnaires qui le nomment. La situation d’intérêt est claire lorsque le dirigeant est propriétaire de l’entreprise. Elle l’est bien moins pour le dirigeant nommé et engagé par un contrat de gestion pour autrui. N’est-ce donc pas lui qu’il faut discipliner avant tout ? Comment le contraindre ou l’inciter à agir, avant toute chose, pour maintenir et accroître la valeur actionnariale de l’entreprise dont lui est confié l’ordinaire ?

Environnement. – Les menaces qui risquent de gripper l’entreprise de l’intérieur sont attisées et amplifiées par la montée en puissance, culturelle et politique, de la critique du capitalisme, voire de son rejet. Le monde des affaires va se retrancher derrière la défense de la libre entreprise. Mais les théories construites à cet effet, qui tentent de remplacer les vieilles conceptions de la propriété par une théorie fondée sur le contrat, ont du mal à s’imposer. De même celles qui voient dans l’entreprise une organisation décalquant, en réduction, celle des états. Elles ont du mal à faire émerger une légitimité qui couvrirait leurs pratiques. Ces théories sont finalement balayées par un repli sur une vision purement pragmatique, sans autre finalité que la conservation et l’augmentation du pouvoir tiré de la propriété des choses et de l’emprise sur les individus.

Contestations. – Les contestations extérieures s’amplifient, s’organisent et se déploient dans des réseaux planétaires. Dès lors, dans le monde des affaires, les oreilles se font plus attentives à ceux qui préconisaient de longue date de passer de la défense à l’offensive. Contre les activistes répandant leurs dénonciations ou organisant leurs boycotts, le temps lui semble venu d’aller chercher l’inspiration du côté des stratégies contre-révolutionnaires ou de conduite des guerres asymétriques. Ces attitudes offensives leur semblent d’autant plus nécessaires que ne pas étouffer la contestation dans l’œuf, c’est courir le risque de la laisser contaminer la sphère politique, jusqu’à ce que le législateur tire de ces lubies des lois.

Régulations. – Hélas, peuvent-ils dire. N’est-ce pas déjà ce qui se passe avec la montée en puissance de l’écologie ? N’a-t-elle pas provoqué la mise en œuvre, au niveau des états, de nouvelles régulations qui entravent la libre entreprise ? Le monde des affaires ne sent-il pas sur sa nuque le souffle de gouvernements pressés d’aller encore plus loin dans les contraintes imposées aux entreprises ? Surgit alors un moyen terme suggérant que les multinationales définissent elles-mêmes leurs engagements, par exemple, à respecter l’environnement. La notion de responsabilité sociale des entreprises est remise au goût du jour. Elle vient compléter l’illusoire management éthique qui l’a précédé. Qu’est-ce d’autre qu’un thème de communication de plus, davantage destiné à préserver la réputation des firmes qu’à influer profondément sur leurs pratiques manageriales ? Les tenant de la guerre à outrance n’y voient, d’ailleurs, qu’une brèche dans laquelle la contestation poursuivra son infiltration. Quant aux tenants d’un néolibéralisme bien régulé, ils prônent un mélange de régulations dures et de recommandations molles. Une dose de « hard law » pour préserver les droits de l’entreprise, et une dose de « soft law » pour moduler les protections sociales.

Autorité. – Pourquoi, diantre, n’arrive-t-on pas à ce bel équilibre ? Parce que, dit-on dans certaines sphères de l’économie politique, nous ne nous sommes pas débarrassés de la démocratie-providence. Double attaque dirigée contre le système démocratique et contre l'Etat-providence. En 1975, un rapport de la Commission trilatérale dissertait sur la « gouvernabilité des démocraties ». N’est-ce pas relever une inadéquation entre gouvernants et gouvernés, en pointant du doigt, comme inadéquat, le gouverné ? À charge des états de rendre leurs citoyens gouvernables, quitte à réduire la voilure de ce qui fonde la démocratie. Le deuxième volet a trait à la providence. À charge des états, là aussi, de tordre le cou à l’état-providence, c’est-à-dire, pour l’essentiel, au système de redistribution des richesses et de protection sociale. 

* * *

Conclusion. – Comment conclure autrement qu’en sautant immédiatement sur une autre lecture qui tombe à pic après cette « généalogie du libéralisme autoritaire » ? C’est la somme que Thomas Piketty a consacrée à l’étude de la justification des inégalités, et de ses variations au cours de l’histoire. Elle vient de paraître aux éditions du Seuil, dans la collection « Les livres du nouveau monde », sous les espèces d’un fort volume de 1232 pages réunies sous le titre Capital et idéologie. Prochaine lecture, donc…

[] Xavier Casanova

 

COUV CAPITAL IDEOLOGIE

 

LU
Grégoire Chamayou, 
La société ingouvernable :
Une généalogie du libéralisme autoritaire, 
Paris : La Fabrique, 2018.

À LIRE
Thomas Piketty, 
Capitalisme et idéologie, 
Paris : Le Seuil, 2019. 
(Coll. Les livres du nouveau monde).

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12/09/19

La divination, face oubliée de l’écriture

COUV CHINE

De longue date, il me semble que quelque chose ne tourne pas rond dans notre manière de réduire l’écriture à une simple question de transposition, dans l’ordre du visible, de phénomènes phonétiques observés dans l’ordre des choses audibles. Cette perspective fait de la langue la seule structure structurante, sans suffisamment s’attacher aux propriétés propres et autonomes de la trace. Comment sortir de ce logocentrisme ?

L’exemple chinois. – Le dernier ouvrage de Léon Vandermeersch revient, dans sa première partie, sur l’écriture chinoise. Ses idéogrammes constituent bien un langage graphique autonome, doté d’une double articulation distincte de la double articulation du langage parlé. Son exemple permet de mettre en relief deux fonctions distinctes : la fonction de communication, partagée avec le langage parlé, et la fonction de spéculation, partagée avec le langage parlé mais considérablement amplifiée par l’écriture. Bien que l’auteur ne le mentionne pas, ce point me semble aller dans le sens de la thèse de La grammatologie de Derrida, selon laquelle l’écriture précède la linguistique, l’engendre et la dote d’outils déployant cette fonction de spéculation identifiée par Vandermeersch. À cet égard, l’exemple de l’écriture chinoise facilite l’identification de cette fonction dans la mesure où sa construction, détachée de la langue, échappe au logocentrisme qui, dans les cultures alphabétiques occidentales brouille la prise en compte de tout ce qui, dans l’écriture, n’a aucun correspondant linguistique. L’écriture chinoise s’étant construite en dehors du langage parlé, elle permet de mieux cerner la force propre de la trace.

La divination. – Le système graphique chinois apparaît au XIIIe siècle avant notre ère, et trouve son origine dans des rituels de divination. La lecture primordiale est celle des craquelures qui se forment à la surface d’omoplates de mammifères ou de carapaces de tortues soumises à l’action du feu. L’écriture naît de la réplication sur d’autres supports des signes relevés lors de l’oracle, ce qui permet de noter des équations oraculaires, de les conserver et de les soumettre à toutes les confrontations. Bien que l’auteur n’y fasse pas allusion, on pourrait parler, à la suite de La raison graphique de Goody, de technologie de l’intelligence, pour relier la fonction spéculative introduite par Vandermeersch aux techniques matérielles permettant son développement.

Une langue graphique articulée. – Au demeurant, Vandermeersch tient compte de ces techniques. Il établit la notion de double articulation du système graphique à partir de pièces oraculaires inachevées. Le scribe a gravé dans la pierre toutes les entailles verticales des caractères, laissant en suspens la gravure des horizontales. Ce fait montre que le graveur a présent à l’esprit une décomposition de l’idéogramme en traits élémentaires, en graphèmes. Ces graphèmes sont à l’idéogramme ce que les phonèmes sont au mots. La langue écrite est ainsi dotée d’une double articulation, comme les langues parlées. La technique est à nouveau déterminante avec l’invention du pinceau à peindre, qui va permettre d’introduire dans l’écriture des modulations difficiles à imaginer et à réaliser par gravure. Cela conduit d’une part à codifier les traits de pinceau élémentaires, et d’autre part à esthétiser les réalisations graphiques. Avec le pinceau, nait une poésie de la trace qui va indistinctement s’exprimer dans la calligraphie et la peinture. Nous sommes très loin de l’enfermement de notre occident alphabétisé dans la dissertation infinie sur le rapport, jugé incommensurable, entre le texte et l’image.

Les origines. – Vandermeersch insiste très fortement sur l’origine divinatoire de l’écriture chinoise. Bien que l’auteur ne s’engage pas dans la comparaison avec les origines des systèmes alphabétiques, nous soulignons que notre alphabet latin, quant à lui, trouve son origine dans le système graphique mis au point par les Phéniciens, non pas pour les besoins de leurs devins, mais pour ceux de leurs marchands. Nous notons aussi que les plus anciennes tablettes cunéiformes ne consignaient pas des oracles, mais des titres de propriété et des états comptables. Les textes, au sens que nous donnons à ce mot, ne sont que très tardifs, et ce sont d’abord des codes avant d’être des textes littéraires. Comme le souligne Vandermeersch, toute notre logique reste fondée sur l’Organum d’Aristote, dont les catégories dérivent de la structure flexionnelle des langues indo-européennes. La langue elle-même, le Logos, est un objet de fascination et de vénération, qui engendre les figures opposées du sophiste et du philosophe : les deux manières distinctes de s’approprier la vertu et la puissance d’un Pneumatos, un Verbe métaphysique exerçant son emprise sur le monde physique, dans la domination de la nature par la tekhnè, et la civilisation des hommes par la sagesse. L’autre, c’est celui qui échappe aux effets structurés et structurants de la langue : l’enfant à éduquer et le barbare à civiliser. L’autre, c’est aussi l’égaré, comme l’appellera Maïmonide, celui qui, s’éloignant de la doxa, altère ses capacités de communication avec les siens et rend insensées ses spéculations « sauvages ».

Métaphysiques. – Sous l’écriture chinoise se profile une toute autre métaphysique. Le signe original est une trace émergeant dans l’unité du cosmos, sous l’effet des forces naturelles qui s’y exercent. Cette trace, lue sur la surface naturelle où elle est apparue, n’est pas interrogée à travers l’opposition du vrai et du faux, mais du propice et du funeste. En la transcrivant sur un autre support, le scribe reste partie prenante de ce cosmos et s’y inscrit lui-même. Il poursuit sans hiatus sa fusion dans ce cosmos en créant un univers de signes qui ne sont jamais qu’un assemblage de traces élémentaires nées dans ce cosmos, et faisant naître, en s’agglutinant, des totalités perçues comme telles. Le scribe est en prise avec la totalité dont il est lui-même un élément, et s’y confond totalement dans l’écriture inspirée. Rien ne l’incite, comme l’aède grec, à s’imaginer pénétré par un esprit second lui dictant, depuis un autre monde, la parole exemplaire sortant de sa bouche. Faisant un avec le cosmos, il échappe à la dissociation des « mondes lunaires et sublunaires » qui prévaut dans les cultures occidentales. Ce même scribe, parlant une langue agglutinante, sans flexion, est de plus accoutumé à tirer du sens de la simple juxtaposition d’éléments observés globalement. Les lois mises en évidence par la Gestalttheorie tiennent ainsi lieu de liant, sans intervention de tout un appareil de marqueurs logiques tels que, par exemple, des désinences ou des prépositions. 

Décentrement. – Revenir à ces questions à travers l’écriture chinoise permet de prendre de la distance par rapport aux évidences occidentales. Ce décentrement ne permet pas tant d’écarter les visions pétries d’orientalisme que, surtout, de se déprendre du logocentrisme qui, d'une certaine manière, nous aveugle. Le premier freine la compréhension des cultures exotiques. Le second empêche de saisir les propriétés singulières de la trace matérielle, irréductible à la simple transcription du langage parlé. Pourtant, ces propriétés singulières sont à l’œuvre dans la profusion de représentations graphiques qui accompagnent le développement de la science et des techniques, sans pour autant faire clairement apparaître une science de la trace explicitant la manière dont l’art du tracé prend en compte les conditions de visibilité, de lisibilité, d’intelligibilité et de crédibilité des disposition graphiques engagées tout autant dans la communication des résultats que dans la spéculation sur les données, qui ne sont jamais aussi brutes qu’elles en ont l’air.

[] Xavier Casanova

Léon Vandermeersch,
Ce que la Chine nous apprend : Sur le langage, la société, l’existence,
Paris : Gallimard, 2019 (Coll. Bibliothèque des sciences humaines)

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18/08/19

Ghisoni au cœur d’un autre tableau de Leonardo

SCRITTURA vs PITTURA Leonardo de Vinci, La Dame à l'hermine

SCRITURA vs PITTURA

Ah ! Vous imaginez Leonardo en artiste romantique passant des heures devant son chevalet, planté en un lieu pittoresque où capter les sentiments fugitifs que dessinent en lui les formes et les couleurs de la nature. Erreur !

Peindre n’est pas régurgiter du pigment après avoir avalé un festin de photons ! Du moins, pas à l’orée du Cinquecento, et encore moins pour un artiste occupé à élargir le quadrivium– arithmétique, musique, géométrie et astronomie –, en lui adjoignant l’anatomie et la mécanique. Il faut voir en Leonardo un héritier des polymathes du Quatrocento, ces humanistes touche-à-tout s’abreuvant à toutes les connaissances disponible à leur époque, et contribuant largement à les accroître.

L’artiste, tel que nous l’entendons aujourd’hui, n’est qu’une façade, aussi illusoire que ses toiles, lorsqu’elles se retrouvent entre les mains et sur les murs de leurs commanditaires. Dans notre vision, fabriquée par les romantiques, l’artiste se replie sur son nombril et trifouille dans ses émotions. La belle figure est celle de l’écorché vif, ultra sensible, et on imagine mal qu’il s’intéresse à la géométries des trajectoires du visible, lumières et regards compris, tout autant qu’il s’adonne à la pharmacie des brous et des vernis, au point d’accoler à son atelier un cabinet d’optique et une ménagerie de pots, de fioles, de vases et de cornues débordant de matières colorantes, diluantes et siccatives. Surtout, on imagine mal qu’il ne passe qu’un temps infime de sa vie éveillée face à son chevalet, brosses et palette à la main.

Apertura

Leonardo, en fait, dirige une fabrique et le travail d’une brigade de jeunes gens assez éveillés pour tirer profit des leçons du maître, et assez adroits pour retraduire en peinture les modèles qu’il leur trace. Cosimo Cozzano, par exemple, n’a pas son pareil pour restituer les chairs, mais il ne sait faire que ça. Giorgio della Sepia a la main sur la voute céleste dont il imite à merveille l’éther pourvu qu’on lui donne l’heure et la saison à peindre, et surtout qu’on le dispense d’y poser lui-même les nuages. Sitôt son ciel dressé, il s’en retourne bleuter les linges de corps pour estomper les nuances jaunâtres déposées par les diverses exsudations corporelles, car c’est ainsi qu’il gagne sa subsistance et s’assure un séjour honorable dans la Cité. D’ailleurs, Leonardo lui confie plus souvent ses chausses et ses chemises que la face vierge d’un de ses rares tableaux. Parfois, sa chevelure, qui, avec l’âge, vire au jaune pisseux plus qu’elle ne blanchit.

On a vu en Leonardo un ingénieur à travers le dessin de ses machines de fantaisie promettant aux uns des ailes d’oiseaux et aux autres de roues de brouette. Il était surtout ingénieux dans l’art de tout faire peindre par une escouade de petites mains dociles et appliquées, agissant selon ses vues, le maître se réservant le privilège de ne prendre le pinceau que pour appuyer les visages de quelques traits énigmatiques de son secret.

Conjettura

Un jour de décembre – peut-être au solstice ou à la veille de la Nativité –, Giorgio della Sepia fut missionné pour représenter, sur une planche en bois de noyer, un ciel d’hiver au milieu d’une nuit de nouvelle Lune. Son œuvre, employée comme fond dans La Dame à l’hermine, est désormais exposée au Czartoryski Museum de Cracovie, mais il n’est pas sûr qu’elle soit visible. 

Les experts ont en effet décelé un repeint probable sur ce ciel initial. Ils débattent encore de sa date et de sa raison. Pour les uns, cette couche ajoutée est de la main de Giorgio della Sepia lui-même, tant il est unanimement décrit comme un éternel insatisfait. Pour les autres, elle est légèrement postérieure et infiniment plus précieuse, le Maître lui-même ayant repris le travail de Giorgio della Sepia pour en moduler la noirceur à sa façon.

Mais il est apparu que le ciel nocturne de Giorgio della Sepia était lui-même un repeint, sur un paysage de montagne, lui-même repeint sur une inscription initiale, posée à même la couche d’apprêt :

  • Laudato si’ mi signore per sora petra, 
    da la quale frate monte incorona l’orizonte.

    Laudato si’ mi signore per frate sangue in corpo meo, 
    lo quale skrivò in rubra la to gloria eterna. [1]

 
Ah ! Quel leurre que cette œuvre qui ne donne à voir qu’une apparence finale et fichtrement superficielle ! Toute l’attention est captée par le geste ambigu – caresse ou protection – de la dame à l’hermine, et par son regard équivoque – méfiance ou curiosité – dirigé vers une distraction qui se joue dans son dos, en dehors de l’espace pictural.

Voilà donc le spectateur enfermé dans l’indécis, tenu à distance de la véritable épaisseur du tableau telle que la révèle la mise à jour de ses couches successives. Seule, la dernière – touche plus que couche – est sans conteste de la main de Leonardo, lorsqu’il a posé sur les perles noires du collier le point de lumière qui en avive l’éclat.

Que nous disent donc ces couches initiales ? Surtout, celles qui se découvriraient si on pouvait retirer la peau et les aponévroses du tableau comme on le fait d’un écorché sur la table de dissection ? La chaine interprétative, ici, commencerait alors par la scrittura, l’inscription, car elle précède la pittura, la représentation. Or, selon la célèbre maxime de Frigus Nigidus, « ce qui précède éclaire ce qui en découle bien plus assurément que toute glose posée comme postiche sur ce qui était déjà. »

Scrittura

Dans cette inscription, l’inspiration franciscaine est évidente, ravivée récemment par l’Encyclique Laudato si’ du pape François. La langue s’apparente à l’ombrien ancien du Cantico di Frate Sole de Francesco d’Assisi. Son auteur semble ajouter au texte qui l’inspire ses propres vénérations : petra, monte è sangue, la pierre, la montagne et le sang. Voilà donc l’acte pictural précédé d’une profession de foi, dure comme la pierre, élevée comme un pic et sanglante comme un supplice. 

Qui, plus que les Giovanalli, pouvaient s’exprimer ainsi ? N’ont-ils pas trouvé leur dernier refuge au pied des aiguilles granitiques dominant la cuvette de Ghisoni ? N’ont-ils pas payé de leur sang leur volonté farouche de poursuivre et de compléter l’œuvre du Saint d’Assise ? N’est-ce pas répéter rituellement ce martyre que de signer son œuvre de son sang avant même que de l’entreprendre ? N’est-ce pas la plus singulière dénonciation d’un monde où la gloire retombe non pas sur celui qui fait, mais sur celui qui fait faire et s’approprie post partum l’accouchement des autres en apposant simplement sa griffe, au final, sur l’œuvre d’un tiers comme on endosse une lettre de change ? Leonardo n’a-t-il pas illustré de soixante polyèdres creux – dont un audacieux rhombicuboctaèdre –, le De Divina proportione de Fra Luca Paccioli ? Cette œuvre ne dissimule-t-elle pas, sous la figure fascinante du nombre d’or, l’invention de la comptabilité en partie double ? Voici donc substituée la circulation des chiffres dans le corps marchand à celle du « sangue in corpo meo » évoquée dans l’inscription. 

Le mysticisme est en passe de changer de main, préfigurant notre moderne théologie économique :

  • Laudato si’ mi signore per frate soldi, 
    da la quale principia è sorge tucta la mea putenza. 

Pittura

Malgré les altérations dues au temps et les dégradation dues aux repeints, apparaît un paysage de montagne qui se superpose très exactement sur celui qui constitue l’arrière plan de La Vierge à l’enfant avec sainte Anne. Or, nous avons déjà donné raison aux intuitions du Docteur Patrick Magro-Peraldi (cf. infra), qui reconnaissait formellement les aiguilles granitiques surplombant la cuvette de Ghisoni. En cela, nous établissions déjà un lien avec la fin tragique de l’histoire des Giovanalli. La scrittura, comme nous venons de le voir, corrobore cette interprétation. La pittura, comme nous allons le préciser, lui confère une solidité définitive. 

Muni des plus simples des instruments de visée décrits dans le De prospectiva pigendi de Piero della Francesca – une croix de bûcheron et une alidade –, nous avons arpenté le Mucchiello, côteau dominant le village de Ghisoni à son couchant, jusqu’à déterminer le point du territoire donnant à voir ces aiguilles très exactement sous la perspective pittoresca, c’est à dire retenue par le pittore et restituée par la pittura. Ce point ayant été déterminé, il ne serait pas déplaisant d’y dresser un dispositif permanent inspiré de la tavoletta de Bruneleschi : face aux aiguilles, deux murs parallèles distants de sept pas, le premier percé d’un œilleton, le second d’une fenêtre. Cet appareil maçonné, à l’inverse des tables d’orientation, donnerait à observer le Razzu – dénommé Kyrie Eleison sur les cartes d’état major – en faisant abstraction de tout ce qui, dans son environnement, parasite la perception de sa figuration idéale.

Le reconnaître est une chose. Le sublimer en est une autre. Or, il n’est sublime que depuis ce point d’observation. Mais il y a encore loin de la théorie à la pratique.

Au cadastre, ce point est situé sur l’actuelle parcelle AB 97, la plus petite de tout le Mucchiello, mais néanmoins la plus dense si on rapporte sa surface indivise au nombre de propriétaires actuels. Se mettraient-ils tous d’accord ? Ah ! Quelle serait alors leur fierté commune s’ils pouvaient conduire leurs enfants aux murs percés pour leur montrer où ils sont chez eux ! Ainsi chacun pourrait-il, sur sa carte de visite, faire suivre son nom du titre envié de « Vénérable Indivisaire de la Sublime Perception (ou Parcelle) ».

Ch’ellu sia cusì.

Scrittore è pittore

La science ne procède qu’en passant des conjectures aux certitudes. Il fut conjecturé par le Docteur Patrick Magro-Peraldi que le Kyrie Eleison figure sur La vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne. Il a été démontré qu’il en est bien ainsi. L’analyse stratigraphique de La Dame à l’hermine a révélé ses couches profondes, dont la première renforce le lien avec l’histoire tragique des Giovanalli, et dont la suivante répète ce que nous appellerons désormais « la sublime perception » car c’est celle qui donne corps à la communauté de ceux qui la reconnaissent, qui la partagent et qui, même, la possèdent en indivision, pour certains du moins. 

Reste à répondre, ne serait-ce que par une conjecture, à une question brûlante : Qual’hè, è d’indua hè stu scrittore è pittore ? [3] Revenons à la parcelle AB 97. Ce n’est qu’une terrasse de quelques arpents autour de la ruine d’un édicule en pierre sèche. La dimension des blocs signale une construction soignée, très ancienne, vraisemblablement contemporaine de la création de la châtaigneraie dominant le village. Tout laisse penser à un séchoir à châtaigne. Son ouverture donne au Sud et fait face aux aiguilles granitiques. Au delà de ces notations relevant du constat, tout ne peut être que conjecture. 

On sait, cependant, qu’après la récolte commençait le séchage au feu de bois, et qu’il n’était pas rare qu’un enfant soit chargé de l’entretien du foyer. Imaginons, donc l’un d’entre eux, dans les journées qui suivent la Saint-Martin. Il s’est accroupi le dos au mur qui le protège des brises descendant du Nord. Il passe ainsi des heures entières à regarder défiler les nuages au dessus des aiguilles granitiques. Ce paysage s’imprime en lui de manière de plus en plus prégnante et définitive, au fil des heures, au fil des jours.

Les châtaignes sont sèches. Il est libéré de sa garde mais ne se détache plus de sa « sublime perception ». C’est alors qu’on le rend aux frères prêcheurs qui instruisent les enfants entre la saison des châtaignes et celle des salaisons. Il y apprend à lire sur les livres des franciscains. Les frères l’incitent aussi à restituer, par l’écriture et le dessin, ses contemplations. Le Bien éclairant de sa lumière toutes les idées, les frères le lui ont servi à travers l’histoire locale, exemplaire et édifiante, des Giovanalli.

On pourrait dire que la boucle est ainsi bouclée. Imaginons, cependant, l’orée de l’âge d’homme. Que lui servirait ce qu’il a ainsi appris enfant s’il reprenait, adulte, le seau pour s’en aller porter les pluches, les reliefs, les bouillies et les brouets aux pourceaux ? Ah ! S’il pouvait prendre la mine et le papier…

Sincèrement émus par ses tourments autant que par la beauté de ses compositions, les frères prêcheurs l’envoyèrent, sous le nom d’emprunt de Francesco Mucchiello, à la maison Mineure de Castelfiorentino, dans la campagne de Florence.

Cette institution franciscaine accueille volontiers des jeunes gens de talent, loués aux paroisses qui veulent décorer leurs chapelles, et même aux ateliers de peinture au gré des spécialités de chacun d’entre eux. Et c’est ainsi que toute l’iconographie du Cinquecento n’est qu’un gigantesque puzzle ou patchwork de contributions partielles et anonymes, versées à des œuvres signées par ceux qui, mondains et entreprenants, recueillent la gloire et les deniers auprès des nobles de haut rang et des patriciens enrichis. 

Et c’est ainsi que Leonardo lui même a commencé à peindre dans l’atelier de Verrocchio. Aujourd’hui encore, ne montre-t-on pas du doigt l’ange de gauche du Baptême du Christ ? Cette figure céleste conventionnelle a bien été apposée par Leonardo en personne sur l’œuvre d’un autre, du temps où le jeune da Vinci ne peignait que des anges pour les demi-dieux de son siècle.

Alors, ne doutons pas d’une chose : il y a bien d’autres Kyrie Eleison en Toscane, et dans le reste du monde, dispersés au gré des successions et des ventes aux enchères. À Ghisoni, l’original, indestructible, inaliénable.

[] Xavier Casanova

Apostille

Une analyse picturale conduite dans les règles de l’art noterait que le corps de la Dame à l’hermine se présente de trois-quart, orienté vers le bord gauche de la surface picturale. Si cette posture était suivie par la tête, la Dame à l’hermine présenterait, vu de de trois-quart, son profil gauche. Or, elle tourne la tête et expose son profil droit. C’est là, une représentation d’un mouvement suspendu, d’un instantané qui fige le temps et saisit un geste fugace.

Nous sommes loin des poses hiératiques que l’on peut tenir longtemps, pour laisser au peintre tout le temps qu’il lui faut pour portraiturer. La Dame à l’hermine tient par son corps une position convenue, mais sa tête se tourne, comme si son attention était attirée par quelque chose qui survient dans son dos, quelque part dans cet espace obscur formant le fond. À cet égard, il est tout à fait légitime de postuler que le noir dissimule la clef de cette œuvre.

Dans l’espace représenté, cette clef est dissimulée quelque part dans la profondeur de cette obscurité qui ne semble être ni un mur, ni un rideau, mais un espace indécis et infini plongé dans des ténèbres insondables.

Dans l’espace de représentation, la profondeur réelle n’est autre que l’épaisseur de la peinture et, comme nous l’avons postulé, la multiplicité des couches. Sans compter les repeints, trois ont été identifiées comme porteuses du secret : la première révèle la scrittura, la deuxième la pittura et la troisième plonge le tout dans la nuit noire des secrets gardés aqua in bocca. La dernière couche est celle des évidences. Et il est évident que la Dame à l’hermine se tord le cou cherchant à voir par dessus son épaule ce qui se dissimule dans le noir.

[1]
Loué sois-tu, mon seigneur, pour ma sœur la pierre,

grâce à qui mon frère le mont couronne l’horizon.

Loué sois-tu, mon seigneur, pour mon frère le sang en mon corps,

grâce auquel j’écrivis en rouge ta gloire éternelle.
(Trad. Ghjuvanfelice Cacciamosca)

[2]
Loué sois-tu, mon seigneur, pour mes frères les deniers, 

grâce à qui survient et jaillit toute ma puissance.
(Trad. Ghjuvanfelice Cacciamosca) 

[3]
Et alors ? Ce scrittore et pittore, de qui il est ? Et d’où il est ?

(Trad. Anna-Maria Moriani-Plage)

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08/08/19

Collapsus calami

COUV PABLO SERVIGNE

« Beaucoup de sagesse, c’est beaucoup de chagrin.
Qui augmente son savoir augmente sa douleur. » 
L’Ecclésiaste, 1.18.

Edgar Morin ou Francisco Varela, entre autres, nous ont ouvert les yeux sur les propriétés émergentes des systèmes complexes, des réseaux de neurones à l’économie de marché. Pablo Servigne et consorts les ouvrent sur le moment singulier où de tels systèmes s’effondrent sur eux-mêmes, et insèrent cette perspective dans un champ trans-disciplinaire qu’ils nomment « collapsologie ».

Science de l’effondrement. – Deux livres permettent de prendre connaissance de cette perspective : Comment tout peut s’effondrer, et Une autre fin du monde est possible. En arrière plan, bien évidemment, se dessine le tableau alarmant d’une civilisation planétaire au bord de la rupture. Elle a tiré sa puissance de l’exploitation sans borne des énergies fossiles, et sa folie d’une croissance exponentielle auto entretenue, appelée « progrès », que rien ne semble pouvoir simplement ralentir, malgré les effets nocifs annoncés de longue date par les scientifiques, et désormais perceptibles par le commun des mortels à travers, par exemple, la multiplication des signes de dérèglements climatiques liés à une surchauffe de l’atmosphère d’origine anthropique. 

Comment tout peut s’effondrer passe en revue un vaste panorama de crises systémiques, dont, par exemple, la crise financière de 2008, pour ne citer que ce que nous avons probablement tous présent à l’esprit. Mais il ajoute quelques notations sur les crises de l’esprit lui-même, et son effondrement possible dans la sidération passagère liée à un événement traumatique, ou des formes de dépression profondes et durables résultant de la répétition des traumas. Il donne quelques éclaircissements sur les signes avant-coureurs de ces crises, notant que, le plus souvent, lorsqu’ils sont perceptibles, il est déjà trop tard. La crise de la démocratie fait partie du tableau. Quelle foi peut-on encore accorder à des élites scientifiques sans aucune efficacité politique ? Quelle foi peut-on accorder à des élites politiques totalement sourdes aux alertes de la science ? Quelle foi peut-on encore placer dans son bulletin de vote quant il a si peu d’effet sur la marche du monde ? Où et dans quel cadre est-il encore possible de faire valoir la parole des individus ? Que vaut-elle vraiment lorsque, en son nom, accède au sommet de la première puissance de la planète un crétin infini de la trempe de Trump ? Faute de se faire entendre, faut-il se faire voir en rejoignant les agrégats muets qui, du côté riche du monde, occupent les ronds points ou, du côté pauvre, s’entassent dans les embarcations de fortune sombrant, entre deux rives et entre deux rêves, au milieu de la Méditerranée ? 

Une autre fin du monde est possible donne quelques clés permettant de se préparer intérieurement à vivre les crises qui s’annoncent. Ce détour vers soi-même est nécessaire pour reconfigurer notre propre système complexe et ses manifestations émotives et cognitives. Eviter son propre effondrement, ou tout au moins en limiter les effets délétères. Accroître sa résilience. Dans ce domaine, les leçons ne sont pas à prendre du côté de ceux qui sont nés « le cul dans le sucre », comme on disait autrefois, et aujourd’hui « le cul dans le pétrole », c’est-à-dire dotés par naissance d’un droit à puiser à leur guise dans les réserves fossiles, et un droit à contraindre le reste de l’humanité à faire en sorte que rien ne vienne écorner ce droit. Les leçons de résilience seraient plutôt à prendre du côté des groupes humains ayant réussi à préserver des modes de vie plus parcimonieux et plus respectueux du milieu dont ils tirent leurs ressources. Ou bien, du côté des communautés en train de se reformer dans la recherche de modes de vie en harmonie avec les contingences du bout de terre qu’ils occupent.

Résitance et résilience. – Et si la révolution à opérer commençait par une révolution intérieure ? Une révolution d’une toute autre nature qu’un mélange sournois de culpabilités induites (les consommateurs sont tous coupables puisque le marché ne fait que répondre à leurs attentes) et de talismans industriels apposés sur les emballages (bio, recyclable et autres foutaises), qui répondent à cette culpabilité en l’exploitant à travers un marché secondaire vertueux, éthique et durable. Une révolution fondée sur la reconnaissance de l’ancrage inéluctable de l’espèce humaine dans le système terre, et de l’ancrage tout aussi inéluctable de chaque individu dans le réseau de solidarité qui conditionne sa survie. Dans un monde de menaces, le moindre réseau de solidarité est une poche de résistance. La principale menace est liée à la raréfaction des ressources naturelles, et à l’exacerbation des luttes pour se les approprier. La mise à mort de l’Etat providence n’est que la conséquence de cette raréfaction tant il est évident que, dans un monde qui vit à crédit, il n’y a plus rien à partager. On ne prête qu’aux riches.

Toujours plus de la même chose. – Dans le monde fou qui est le nôtre, un problème global ne fait émerger rien d’autre qu’un marché secondaire. Le problème n’est pas résolu : il est exploité. Le plus bel exemple est le traitement des déchets. Industrialisé, il contribue à la croissance du produit intérieur brut, à la création d’emplois, à la valorisation de parcelles incultes transformées en trous géants par une armada d’engins de chantiers, puis en collines artificielles par une flottille de bennes à ordures assurant avant tout, à distance des centres commerciaux, l’évacuation d’emballages et de suremballages que l’on ose encore appeler des déchets ménagers. Mais il est vrai que sous cette dénomination, on peut stigmatiser chaque foyer, le taxer, et exiger qu’il se plie aux contraintes du tri sélectif. N’est-ce pas mettre à l’amende et à la corvée non pas celui qui glisse une barquette en polystyrène sous chaque entrecôte, mais celui qui, en bout de chaine et à son corps défendant, sépare la viande industrielle du plastique alimentaire ?

Conclure ? – Sauter dans le registre de la création poétique et musicale : Bribes d’écriture inspirée… – Ou bien, poursuivre la réflexion sur la notion d'effondrement : Une piste possible

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29/07/19

Considérations nietzschéennes très actuelles

COUV NIETZSCHE DICO PLEIAGE

Ceux qui auront survécu à l’entrée en Pléiade de Jean d’Ormesson verront d’un bon œil la parution en cette collection du deuxième volume des œuvres complètes de Nietzsche. « Enfin ! » diront certains tant l’attente fut longue [1]. Le voilà, dans une bonne édition, dotée d’une traduction remarquable. Il nous propose trois grands livres du moustachu : Humain, trop humain (1878), Aurore (1881), et Le Gai Savoir (1882).

Humain, trop humain appartient à la période dite « positiviste » du philosophe,  qui voyait là une cure contre le romantisme. L’auteur affute ses propres armes pour tarauder, avec une perception qui doit beaucoup aux psychologues français comme La Rochefoucaud,  le socle de nos croyances : la morale judéo-chrétienne en premier lieu, et s’affranchir de l’influence de Schopenhauer.

Aurore est à ce titre un livre de transition vers les notions originales ainsi que son propre découpage du réel. On y voit l’apparition d’une « doctrine du sentiment de puissance » qui serait le moteur du vivant.

On voit de plus dans ces deux ouvrages l’invention des esprits libre, le vrai public de Nietzsche, qui n’existent pas mais peut être un jour. À ce titre, Nietzsche avait pu dire : « on ne comprendra mes œuvres qu’en l’an 2000 »

Le Gai Savoir est par contre une œuvre de maturité qui, dans un style superbe, déroule les acquisitions de la philosophie de Nietzsche. Le morceau de bravoure en est sûrement la préface qui pose la question du rapport entre la connaissance et la maladie. C’est la maladie qui se fait entendre chez les hommes de savoir. C’est leur maladie qui parle dans leurs théories. Tout ceci ouvre à la notion d’inconscient, qui fera la fortune de certains.

On profitera de tout ceci pour saluer rétrospectivement la parution d’un Dictionnaire Nietzsche (2017) qui propose au fil des entrées une interprétation cohérente de l’œuvre du philosophe, ce bon Friedrich. Travail indispensable et somme pour le petit nietzschéen.

Il n’y a qu’à lire l’article sur la « volonté de puissance ». Il dégage cette notion de tous les contresens, dont le plus commun est de croire qu’il s’agit d’une volonté qui voudrait la puissance. La volonté de puissance est un jeu différentiel de forces qui synthétise des rapports de puissance.

[] Alexandre Ducommun, juillet 2019.


[1] Près de 20 ans ! Le premier volume des œuvres de Nietzsche est en effet sorti de presse en octobre 2000.

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14/06/19

Robert Colonna d’Istria : le testament du bonheur

Le testament du bonheur

« Nous voulons en France, sinon un gouvernement, du moins des almanachs à bon marché. » Alfred de Musset, articles in Revue des deux mondes, 1833.

Il n’en faudra pas plus que ce que disait Musset (cf supra) pour qu’un « journaliste et essayiste français » (cf Wikipedia) se détourne de ses chroniques et de ses essais pour donner, à l'occasion, un almanach, œuvre facile et divertissante, promise de ce fait à passer outre les pesanteurs et les étroitesses d’un marché aussi résiduel que celui des arguments raisonnés, documentés et charpentés.

Hélas, de ceci il fut fait un livre façonné comme on façonne les nouveautés littéraires, et non pas une brochure construite comme un almanach. Et pourtant, la matière d’œuvre déroule 52 pièces quasiment de la même longueur, qu’il eût été judicieux que l’éditeur rapprocha du découpage de l’année civile en 52 semaines. Tout était prédisposé pour servir ces 52 morceaux de bravoure dans un dispositif graphique incitant à les consommer autrement que cul-sec.

Le texte a bien été publié, mais il n’a pas été édité, au sens où rien n’a été fait pour favoriser une lecture fractionnée plutôt que d’un bloc. Or, c’est un semainier, ce qui le rapproche, outre les agendas et autres almanachs, des ouvrages liturgiques. De plus, la table des matières donne des titres qui s’offrent comme des thèmes de méditation, mélangeant des notes profanes – « 13. Les inconvénients de l’égalité » – et des allusions aux choses sacrés – « 41. Sur la terre comme au ciel ». Un mélange de méditations existentielles, politiques, métaphysiques et littéraires, en somme. Mais décalées et servies sous les espèces de 52 pastiches de chroniques littéraires donnant 52 critiques de livres « postiches », comme aurait dit Umberto Eco, c’est-à-dire inexistants.

C’est assez dit pour répondre au premier texte du recueil, intitulé « 1. Un objet littéraire non identifié ». De mon point de vue, si Robert Colonna d’Istria a eu du mal à identifier son objet littéraire, c’est parce que son éditeur n’a pas su ou ne s’est pas donné le mal de concevoir un objet livre parfaitement identifié par son architecture : un almanach, par exemple. Voire, un semainier.

Puisque ce n’est pas le cas, livrons-nous ici à une expérience de pensée consistant à imaginer ce Testament du bonheur sous les espèces d’un ouvrage de petit format, relié plein cuir, imprimé sur papier bible, à poser sur sa table de nuit et proposant 52 méditations littéraires permettant de se déprendre, à l’approche du week-end, de sa semaine de boulot. 

Faire surgir la forme, voire simplement l’idée, d’un almanach ou d’un semainier, c’est non seulement identifier l’objet, mais en outre en fixer la posologie sans avoir à l'énoncer. Qu’importe que de tels livres ne soient plus dans les mœurs, pourvu que leur architecture conduise à ne surtout pas les dévorer comme des romans, mais à les savourer comme des mignardises.

Bien inutile, alors, cet introït disant, aux premières pages que ce « livre de Robert Colonna d’Istria n’est pas un essai, pas un roman, pas une pièce de théâtre. Il n’a rien à voir avec de la poésie. Ce n’est pas un dictionnaire, pas une encyclopédie. » En effet, si l’auteur conclut sa litanie de négations par « il ne s’apparente à aucun genre connu », c’est tout simplement parce que, malgré ses efforts d’élargir les genres jusqu’aux dictionnaires et aux encyclopédies – qui ne sont pas des genres littéraires mais des formes éditoriales –, il manipule avant tout des classes de textes et non pas des catégories d’objet livre, c’est-à-dire de « machines à lire ». Mais qui donc, face à un texte, voit la machine ? Son constructeur. Pas son usager.

Ah ! Quelle erreur que d’avoir placé ce texte en tête d’ouvrage plutôt qu’en dernière position. Ah ! Quel massacre que d’avoir transformé cette erreur en faute – faute éditoriale s’entend – en répétant ce texte en quatrième de couverture et sur le dossier de presse. C’était chercher à vendre ou à faire lire la chose pour ce qu’elle n’est pas, plutôt que d’essayer de rendre évident ce qu’elle est, ce qu’elle permet et ce qu’elle promet.

Or, elle promet 52 séquences de lecture de l’ordre de 5 minutes à ne surtout pas chercher à avaler d’un trait. Chacune a sa saveur et son piquant. Le plaisir sera ainsi optimal chez qui se donne un rythme de lecture alternant la prise d’une dose et l’octroi d’une pause. Rien n’a été fait, hélas, dans l’architecture du livre, pour induire une lecture fragmentée plutôt que d’un seul trait. Pourtant, le découpage est homogène. Le style est constant. La phrase est alerte. Le ton est drôle. Interrompre sa lecture à chaque pièce, c’est s’assurer de lire la suivante avec plaisir. 

Mon bien aimé lecteur, te voilà désormais muni non seulement d’une curiosité supplémentaire dirigée vers cette perle inattendue de notre auteur polygraphe (publiée en 2016 et découverte fortuitement en 2019 lors de la réédition d’Une famille corse en collection de poche). Surtout, te voilà armé en outre d’un contrat de lecture raisonné. Entre tes mains, une raison de lire et une manière de lire ? Va !

[] Roxane Casaviva

Robert Colonna d’Istria, 
Le testament du bonheur,
Monaco : Les éditions du rocher, 2016.

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17/05/19

Ghisoni au cœur d'un tableau de Leonardo da Vinci

Da Vinci (détail)

Leonardo da Vinci, La Vierge, l’enfant et Sainte Anne (détail). 

Dolor cæcorum vs Color cælorum

La similitude entre les montagnes représentées dans un des plus célèbres tableaux de Leonardo da Vinci et les aiguilles granitiques surplombant le village de Ghisoni est d’une telle évidence qu’un retour à l’analyse et à l’interprétation picturale s’impose.

Au premier plan, la palette du peintre se déploie dans des couleurs de terre et de chair. Elle fixe ainsi la scène représentée dans les registres conjoints de la venue sur terre et de l’incarnation, présence transitoire d’un corps appelé, in fine, à retourner à la terre. Inversement, au deuxième plan les effets de la « perspective aérienne » noient les cieux et les granites dans le même sfumato et les mêmes nuances de gris bleutés. Au fond, est dépeint ce qui, étant de toute éternité, préexiste à toute incarnation et lui survit : les roches et les cieux. En avant, est montré ce qui s’offre à l’immédiate perception et envahit la conscience. Mais interpréter, n’est-ce pas se déprendre de cette immédiateté ? Et se départir du sens littéral qu’il impose comme une évidence imparable ? Pour remonter au sens profond ?

Or, c’est bien dans la profondeur de l’image que se trouve la clef. Bienheureux, à cet égard, ceux dont le regard vivant traverse la circulation des regards figés qu’échangent entre eux les personnages du tableau. Alors, ces observateurs voient derrière eux les montagnes dressant leurs roches vers les cieux. Comblé, alors, qui reconnaît ces aiguilles granitiques et peut même les nommer, car c’est ainsi que l’initié se distingue du vulgum pecus, de l’indifférent, de celui qui n’a pas d’autre âme et conscience que celle de son troupeau – grex, en latin –, partageant avec lui son adhérence aux évidences. 

Voir plus loin, c’est noter que grex commence par la lettre G. Première lettre et premier mot des deux premiers vers du Dolor cæcorum, plus connu sous l’appellation de « lamentation des constipés [1] », qui chante l’exécration grégaire du troupeau des autres :

Grex Hæreticorum Ibecum
Sapentiam Obliquant 
Normarum Ignoscent

Ce chant n’est autre qu’une sorte d’hymne pour ligue de vertu, à faire chanter à l’occasion devant les piloris où on cloue les marginaux, comme devant les bûchers où on brûle les mécréants, ou tout au moins leurs écrits. Le vulgum pecus y devient Ibex, ce qui est la manière la plus vulgaire de désigner le membre d’un troupeau d’hérétiques, comme aujourd’hui on parle, par exemple, de bique pour déconsidérer une chèvre. Mais, cette cantillation n’a pas de sournois que ce mot. Bien plus sournoise la succession des lettres initiales de chacun de ses mots : réveillant une vieille histoire, il désigne et condamne en effet l’ultime refuge des Giovanalli.

Or, le Dolor cæcorum n’est d’une dérision dérivée du Color cælorum [2] de ces mêmes Giovanalli. Réfugiés dans une cuvette ceinturée de montagnes, ils s’étaient fixés dans le lieu, très exactement à l'endroit où de majestueuses aiguilles granitiques s’offraient au regard sous leur plus belle perspective ; un lieu sans nom à eux puisqu’ils venaient d’ailleurs. Aussi décidèrent-ils de le baptiser de 7 lettres, reprenant pour ce faire les initiales des sept vers de la première strophe du plus chanté de leurs cantiques :

Gloria…
Hominis…
Isulæ…
Sacræ…
Omnis…
Nobilis…
Illustris…

Si, in extenso, ce Gloria était une louange à l’Eternel, on pouvait aussi lire, dans la succession des premiers mots de sa première strophe, une louange à la communauté qui s’était formée au pied des aiguilles, tout autant qu’à leur commune aspiration à reconnaître entre eux leur propre noblesse et à s’illustrer au-delà de toutes les crêtes ceinturant leur cuvette, au-delà de toutes les côtes ceinturant leur île et au-delà de toutes les frontières ceinturant les peuples de terre ferme.

Si nous revenons au débat [3] qui s’est formé, ici et aujourd’hui, dans la communauté de ceux qui non seulement voient les aiguilles granitiques mais en outre savent les nommer, ajoutons simplement qu’il n’était pas nécessaire que l’artiste plante son chevalet en ce lieu précis puisqu’il ne s’agissait pas tant, par la peinture, d’en rapporter la forme mais la force. Or la force est dans la légende : tension perpétuelle entre la lamentation des dévots se cherchant un Ibex, un bouc émissaire, pour se soulager de leur cæcum doloris, et tous les chants donnant aux espérances humaines la color cælorum

Bienheureux, à cet égard, celui qui lève les yeux au ciel, car alors son regard échappe à la circulation, ici-bas, de l’occhjiu, du regard jaloux. Celui qui menace même jusqu’à la Sainte Famille car incarner ce n’est pas simplement prendre forme humaine mais aussi être habité par son propre inconscient, ce que Freud n’a pas manqué de souligner en faisant ressortir la figure du vautour dans le drapé aux couleurs granitiques qui cimente entre elles les trois figure humaines du tableau, au-delà des regards qu’elles échangent, indépendamment des gestes qui les lient.

L’enfant s’agrippe à son doudou. La mère l’arrache et l’attire contre son ventre drapé d’une figure monstrueuse. La grand-mère acquiesce, la tête dressée plus haut que les aiguilles granitiques donnant la clef symbolique de ce discours pictural : il rappelle, en effet, à quel point les mêmes choses peuvent être perçues pour ce qu’elles sont, leur couleur, ou ressenties pour ce qu’elles provoquent, une douleur. Jamais il n’aura été dit avec autant de précision le peu de distance qui sépare rei cælorum et rei cæcorum, selon que l’on s’extasie de la beauté du monde ou que l’on se crispe sur ses viscères et leurs crampes.

Tableau religieux, pour ceux qui s’agenouillent devant les images pour leur confier leur cæcum doloris. Peinture « trop humaine » pour qui en reconstitue la genèse et le lien reliant entre elles la scène familiale et l’horizon lointain figurant ce qui demeure de toute éternité, tout autant qu’il représente un avenir légèrement flou et fortement idéalisé. Bien innocent qui n’y voit qu’un paysage naturel et, en touriste, se laisse fasciner par sa beauté picturale. Ben’astutu quellu chi sà. Car lui se recueille devant le granit, n’acceptant d’être dominé par aucune autre majesté que celle de son imposante silhouette.

[] Xavier Casanova


[1] Cæcus, aveugle. Cæcum intestinum, intestin "aveugle" ou cæcum. En corse, cecu, selon le contexte, peut se traduire par aveugle (aj.) ou par cæcum (nom). Faut-il l'interpréter comme un lien symbolique de l'œil aux tripes ? En tout état de cause, il y a bien des regards que l'on lance ou reçoit et qui nouent les tripes : en bien, dans la reconnaissance inattendue d'une chose ayant provoqué de longue date un attachement inébranlable ; en mal, dans le regard dédaigneux ou accusateur de qui ne comprend absolument pas comment on peut s'attacher à ça.

[3] Le génitif rapproche dangereusement cieux et tripes à travers la proximité des formes cæcorum et cælorum, comme sont déjà dangereusement proche color et dolor. D'où ce jeu de mot facile ayant conduit à substituer, par dérision, dolor cæcorum à color cælorum.

[3] Débat introduit en mai 2019 auprès des discrètes et multiples sociétés savantes de la Pieve di u Castellu, sollicitées par le docteur Patrick Magro-Peraldi.

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04/05/19

Luri : pluie de diamants sur le Cap Corse

PIFERINI SORTIE

En ce début du mois de mai, l’édition de tête du cinquième roman de Dominique Piferini est sortie de presse.

Tirés sur bouffant ivoire et tous numérotés par l'auteur, ces cent premiers exemplaires de Comme une pluie de diamants sur Neptune sont disponibles chez Dominique Piferini et peuvent lui être directement commandés à son adresse :

  • Dominique PIFERINI
    A PIAZZA
    20228 LURI
  • Joindre un chèque de 10,00 €
    (prix public 9,00 € + participation aux frais d’expédition 1,00 €).

CONTACTER L’AUTEUR |
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01/05/19

Didier Bianchi : Glasnost Corse : roman d'espionnage

COUV BIANCHI GLASNOST

C’est la première fois que je reçois un « service de presse », remis de la main à la main, par le patron de la Maison de la presse de Ghisonaccia, avec une mission très simple : « Tu me diras ce que tu en penses ».

Le libraire vient de recevoir par courrier Glasnost corse, de Didier Bianchi. Ce mode de trasmission directe, passant au dessus du diffuseur et de sa logistique, place d'office l'ouvrage dans la catégorie des livres suspects, rejoignant ainsi le flux des livres auto édités ou publiés hors-circuit, faute de transiter par un canal habituel. Or, nous sommes très loin d’une autoédition. L’ouvrage est sorti sous la marque des éditions Emotion primitive, un éditeur installé à Aix-en-Provence, doté d’un catalogue spécialisé de plus de 170 titres autour de la chasse, des armes, des métiers d’autrefois et de l’histoire militaire, notamment. Cet éditeur est très fortement lié aux éditions Crépin-Leblond, qui éditent des revues telles que CiblesPlaisir de la chasse ou Excalibur, pour ne citer que les plus connues. 

Didier Bianchi a signé de nombreux articles dans ces magazines et leurs hors série. Il figure, en outre, sur ces catalogues spécialisés en tant qu’auteur depuis une quinzaine d’année, à travers une dizaine d’ouvrages reflétant sa passion des armes, à travers ce que l'on appelle des « beaux livres », dont deux dédiés au couteau corse. 

Avec Glasnost corse, l’auteur semble ainsi sortir de ses tiroirs une œuvre de plus longue haleine, un roman d’espionnage de plus de 300 pages, dans lequel, à la faveur de sa retraite, il recycle depuis plusieurs années sa carrière d’officier de police toute entière effectuée dans la DST. 

Le premier chapitre de l’ouvrage met en scène un tel policier corse affecté à Marseille, sur le point de s’en retourner au village y vivre, comme tant d’autres, la seconde vie qu’offrent, à cinquante ans, les retraites anticipées des policiers et des militaires. Hélas ! Il est abattu avec son épouse au bord de la piscine de sa maison de Bandol. Commence alors un roman qui est tout l’inverse d’un roman d’initiation puisque s’emparent de l’affaire deux proches, tous deux corses, tous deux aguerris et tous deux retraités de ce que l’on appelle, très officiellement depuis une décennie « la communauté du renseignement ».

Y a-t-il, en Corse, un public pour un tel ouvrage ? Oui, mais on le trouvera plutôt dans les clubs de tir que dans les salons littéraires. Là, les ouvrages précédents de Didier Bianchi serviront de bonne incitation à la lecture de ce Glasnost corse, qui fait entrer le roman d’espionnage dans la littérature insulaire d’expression française. Mais on peut aussi faire le pari que la Corse compte suffisamment d’anciens flics dans ses générations du papy boom pour faire bon accueil à un récit qui rappellera aux plus âgés l’omniprésence du KGB, et aux autres la complexité de la nébuleuse résultant de sa fragmentation après l’effondrement de l’URSS.

En matière de librairie, il s’agit d’aller chercher le lecteur dès lors que se présente un ouvrage qui ne s’inscrit pas dans le courant dominant des littératures dont on parle et dont il est bon de parler dans les salons littéraires. Ce que j’ai immédiatement testé auprès d’un détenteur d’une licence de tir valide. « Bianchi, ça me dit quelque chose. Il a pas fait un truc sur les couteaux ? » Il faudrait que je complète le test auprès, par exemple, d’un retraité des RG… Mais il faudrait aussi que je puisse répondre d’avance à la question la plus fréquente : « Il est d’où ? ». Pour l’instant, disons-le nordiste. Pour plus de détails sur le pitch de ce roman d'espionnage, cliquez donc sur ce lien.

[] Xavier Casanova

À tout hasard, j’ai concocté un barillet à six coups chargé avec six des dix couvertures des ouvrages antérieurs de Didier Bianchi :

COUV BIANCHI FRISE

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13/04/19

Dominique Piferini signe son 5e roman

COUV DIAMANTS BLOG

Après Le portrait blanc (2014)
La photo couleur sépia (2015)
La vie en négatif (2016)
et L’intemporelle (2017)
voici donc Comme une pluie 
de diamants sur Neptune (2019).

De livre en livre, Dominique Piferini a tissé son œuvre autour d’une vie sentimentale aussi exigeante et aussi peu tranquille que ses engagements militants. Avec sa « pluie de diamants », l'auteure crée et met en scène le personnage de Lucia et l’engage dans une fiction qui, après L’intemporelle, aurait pu s’intituler La virtuelle. Qu’est donc l’amour devenu au temps du web2 et de la 4G ?

Lucia n’est plus de première jeunesse, et son dernier amant s’est éclipsé sans dire un mot, la laissant seule et sans réponse, face à l’avalanche de questions qu’une telle rupture suscite. N’aurait-elle été qu’un « passe-temps » ? La morosité s’installe. Par dépit, elle se plonge dans la misère amoureuse des autres, par site de rencontre interposé. Rien de plus qu’une distraction, un jeu dans lequel elle entre sous le nom de « Psyché », avec un détachement de naturaliste observant un insectarium. Elle cueille des spécimens, drôles ou affligeants. Elle surfe sur les profils, en enchaînant des gestes automatiques sans influence sur les pensées qui agitent son for intérieur. Elle a la tête ailleurs. Elle fait le point sur son âge et sur ses exigences amoureuses. Un message va interrompre sa méditation, qui dit simplement « C’est beau ce que vous écrivez. » C’est assez insolite pour qu’elle réponde et entre ainsi dans une toute autre manière de poursuivre ce qui, au départ, n’était, pour elle et à son tour, qu’un « passe-temps ». Le roman, lui-même, s’en trouve affecté, prenant alors un tour de roman épistolaire rapportant verbatim les billets de plus en plus denses que s’échangent les êtres qui se découvrent. La narratrice initiale se fait plus discrète. Pour l’essentiel, les personnages écrivent eux-mêmes, et l’un à l’autre, le roman de leur rencontre. Il y aura plusieurs aventures, avec un crescendo marqué par une sorte de fondu enchaîné où, d’un tête à tête – texte à texte – à l’autre, le récit prosaïque prend un tour et un ton de plus en plus lyrique. C’est le moins que l’on pouvait attendre de l’écriture de Dominique Piferini, toujours aussi incisive, ardente et passionnée.

[] Xavier Casanova


à paraître en mai
Dominique Piferini, 

Comme une pluie de diamants sur Neptune,
Ghisonaccia : La Gare, 2019. 
(Préface de René Pichon-Costantini).
Broché, format 110x180, 96 pages, prix 9,00 €. 
ISBN 978-2-918979-01-2 


Sur Isularama, du même auteur : La vie en négatif
Dominique Piferini dédicaçait son deuxième roman, La Photo couleur sépia, à « tous les maladroits de la tendresse, à tous les écorchés de l’abandon, tous les funambules du sentiment qui tremblent de perdre l’équilibre, tous les danseurs-étoiles du grand ballet de la vie. ». Son premier livre, Le Portrait blanc, était dédié « Aux hommes… à l’Homme, sans qui je n’aurais jamais découvert le vertigineux chemin de croix qu’est la passion. » Point de dédicace dans le toisième roman, ni dans les quatrième et cinqième. Mais n'est-il pas des dédicaces qui valent pour l'ensemble d'une œuvre ?

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10/04/19

Dominique Piferini : L'intemporelle (Préface)

COUV INTEMPORELLE

« Que le don absolu d'un être à un autre, 
qui ne peut exister sans sa réciprocité,
soit aux yeux de tous la seule passerelle
naturelle et surnaturelle jetée sur la vie. »
André Breton, L’Amour fou.

Dominique Piferini nous avait déjà étonnés et éblouis avec La Vie en négatif, son précédent ouvrage paru sur le catalogue de À Fior di Carta. L’intemporelle suivi de L’oubli est dans la même veine, le même style incisif et imagé. Il est porté par une sensibilité à fleur de peau, exacerbée par les engagements de toujours dans les luttes du moment, et à jamais marquée par un ébranlement émotif désormais très ancien, une fusion fulgurante qui, sans jamais se dissoudre avec le temps, n’a jamais pour autant réussi à se résoudre en liaison constante.

Jusqu’où et comment conserver la force primordiale surgie jadis, à des âges où se vivent dans toute leur intensité les révélations brutales, prégnantes et décisives : les coups de foudre et les prises de conscience ? Les deux facettes du « don absolu » dont parle Breton dans L’Amour fou. Don de soi. À un autre. À une cause. Avec la force de l’élan mystique, tant ce don semble porté par ces puissances qui nous dépassent : le désir et le destin. Pas le désir tiède accoutumé à tout positiver en destin fade. L’incandescence. L’enthousiasme. Ce qui porte les pas et propulse la voix au loin, à distance et à l’écart des conventions ordinaires. Don de soi corps et âme, dit-on. Mais le corps soupèse les corps et l’âme les âmes. Comment alors apaiser la chair sans blesser l’esprit ? Sans dissonance entre les pulsions et les convictions ? 

Parfois la vie ne s’écrit pas comme un roman fleuve, mais comme un recueil de fragments, une succession de cascades, donnant des textes à peine plus longs que des nouvelles, mais plus denses et intenses que les introspections les plus attendues de la littérature sentimentale.

[] Xavier Casanova, septembre 2017.
[] Préface de L'Intemporelle (extrait).

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01/04/19

Macaron commémoratif

ISULA MORTA

Macaron commémoratif
« opération île morte / jeudi 4 févrioer 2019 »

ISULA MORTA NB

IMAGE NOIR ET BLANC LIBRE DE DROITS / SAUF TERRE FERME
REPRODUCTION INSULAIRE AUTORISEE SOUS RESERVE DE NOTER
© ISULARAMA, 2019

15/09/18

Jérôme Ferrari et littérature prévisible

Jérôme Ferrari A son image

Edition et prévision
Il est d’usage, dans toute maison d’édition « sérieuse », d’établir, même sommairement, le compte d’exploitation prévisionnel de tout projet de publication, avant d’en décider la réalisation et la mise sur le marché. Cet outil de gestion permet de déterminer le « point mort », ou seuil de rentabilité. C’est le nombre d’exemplaires dont le produit des ventes couvre les coûts de mise en œuvre [1]. Soit donc à confronter les coûts, presque totalement prévisibles, et les gains, indexés eux sur des prévisions de vente bien plus incertaines que les prévisions de dépenses. C’est une bonne occasion de s’interroger sur la prévisibilité des succès et insuccès littéraires, et faire la part des choses entre les prévisions fondées sur des statistiques, et les paris totalement ouverts à l’imprévisible.

Hasard et prévision
Hasard et prévision est le thème central de l’ouvrage imposant de Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir : la puissance de l’imprévisible, paru en 2012 aux éditions Les Belles Lettres. Ce que Taleb appelle un « cygne noir », c’est un phénomène imprévisible, entrainant des conséquences qui font exploser les prévisions des statisticiens, les modèles sur lesquels repose leur art divinatoire, et les croyances qui s’y accrochent. Au centre de ces modèles, la loi des grands nombres, et sa figure symbolique : la cloche que dessine la courbe de Gauss. Sous le nom de loi normale, elle survalorise la moyenne d’une distribution statistique, et stipule une diminution progressive de la probabilité, au fur et à mesure que s’accroît l’écart, en plus ou en moins, par rapport à cette moyenne. Dans un tel modèle, les inégalités sont très faibles entre toutes les valeurs qui s’approchent de la moyenne. L’écart type y fait figure de zone d’inégalité acceptable, rejoignant par exemple l’idée de tolérance accompagnant, en construction mécanique, la spécification de la dimension des pièces [2]. Le caractère universel [3] de la courbe en cloche est déjà relativisé en faisant appel aux fonctions de répartition, dont l’illustration la plus célèbre est la courbe de Pareto et sa loi des 20/80 [4]. Dans les zones de l’univers intellectuel où la courbe de Gauss fait figure de phare, il n’y a rien de plus dérangeant que l’irruption d’un phénomène crevant largement le plafond, bien au delà des prévisions considérées comme normales relativement au modèle théorique, ou jugées réalistes en comparaison des observations empiriques. Les gaussiens ont alors tendance à ranger le phénomène dans le placard des choses rarissimes, inexpliquées, relevant du pur hasard, et échappant de ce fait aux dispositifs de prévision et d’explication. Pour Taleb, ces dispositifs sont incomplets dès lors que des phénomènes de cette importance leur échappent. Et, s’ils leur échappent, c’est qu’ils sont régis par un ordre différent de celui que décrit la courbe de Gauss : l’ordre fractal imaginé par Benoît Mandelbrot [5].

Littérature et prévision
Taleb fournit tout au long de son ouvrage de multiples exemples de phénomènes échappant à la courbe de Gauss, et présentant des caractères dont rend davantage compte l’ordre fractal. Ils surviennent de manière imprévisible et bouleversent les ordres de grandeur donnés par la loi normale. C’est ce qu’il appelle des « cygnes noirs ». À côté de l’exemple frappant de l’attentat du 11 septembre 2001, il revient fréquemment, au cours de son ouvrage, sur l’exemple des grands succès de librairie. Qui aurait pu prévoir la renommée fulgurante de J. K. Rowling, où le score mondial du Da Vinci code ? Taleb laisse ainsi entendre que le paysage littéraire est une sorte de plan d’eau immense, agité par des vaguelettes que les statisticiens ordinaires modéliseraient comme des ondulations gaussiennes, en tenant pour inexplicables le surgissement aussi rare qu’imprévus de véritables geysers. Les théoriciens du marché ont beau jeu de parler d’œuvres ayant rencontré leur public : ils parlent après coup, en constatant les faits et, au mieux, en rationnalisant l’inexplicable. Les théoriciens de la chose littéraire ne font pas mieux et tendent à fermer les yeux sur les succès qui dérogent à leurs manières de soupeser la valeur intrinsèque des œuvres. Les idéologues de service se lamentent du caractère massif des insuccès, y ajoutant l’insuccès encore plus massif des manuscrits qui ne trouvent même pas un éditeur, malgré le nombre impressionnant d’officines jouant un rôle d’éponge plus que de catapulte. Mais ces derniers pourraient tenter leur chance en commettant à ce propos un ouvrage collectif réclamant des correctifs : l’égalité des chances est un marché porteur lorsque le lissage des courbes fait consensus chez les politiques, les statisticiens et les opinions publiques.

Narration et prévision
Ce qui relie les politiques, les statisticiens et les opinions publiques, ce sont des dispositions communes à tous les primates supérieurs que nous sommes : notamment, la propension à préférer les histoires aux listes de faits bruts [6]. Dans une liste de faits bruts, celui qui accapare la totalité de l’attention est le fait qui se relie le mieux à ce qui, dans l’expérience de l’observateur, se coule dans une histoire. S’y coule ce qui est propre à déclencher en lui une réaction comportementale : le surgissement d’une émotion, le réveil de connaissances acquise, ou le déclenchement d’un acte. Autrement dit : fait mouche ce qui induit une projection émotive, cognitive ou gestuelle. La sélection d’un item dans une liste ou un flux d’items isolés dépend ainsi des capacités émotives, cognitive et gestuelles déjà installées chez l’observateur, qui tend à en préserver la stabilité, et à jouir ainsi de ses acquis plus qu’à les bouleverser. Le seul moyen de contrecarrer cette propension de nos congénères à s’emparer d’un détail, plutôt que d’un ensemble, c’est d’accroître la liaison des éléments entre eux, de manière à les inclure dans un bloc, un « schunk ». Sous cette forme, plusieurs informations sont alors capables de franchir la barrière attentionnelle et de pénétrer la conscience. C’est ce que réalise, dans l’ordre linguistique, l’inclusion des items dans un récit où ils forment, par exemple, une intrigue. C’est ce qu’accomplit, dans l’ordre graphique leur assemblage dans un schéma [7]. À cet égard, face à un échantillon disparate d’items isolés, aucun mécanisme spontané ne ressemble à un traitement statistique similaire à l’extraction d’une valeur moyenne [8]. Cette « moyenne » n’existe que dans la fiction narrative spécifique des manipulateurs de chiffres. L’économie de l’attention se déroule sur un autre mode où ce qui pénètre l’esprit « rafle la mise » et s’accapare la totalité de l’attention disponible. Ce phénomène est cumulatif : l’attention se dirige de préférence sur ce qui l’a déjà attiré. On peut donc parler de contamination, si on examine les choses au niveau des consciences individuelles. Dans l’ordre des phénomènes collectifs, on pourra parler de propagation épidémique, de bouche à oreille. Cette épidémie sera plus ou moins galopante selon qu’elle engage des bouches plus ou moins qualifiées et des oreilles plus ou moins complaisantes. Se tisse ainsi une narration qui échappe à celle que l’auteur a couché dans ses œuvres, et qui la transcende. C’est celle qui se trame au dessus de lui dans un phénomène social qui le transforme lui-même en personnage « héroïsé » de ce récit collectif.

Conclusion et prévision
Ami lecteur, si, selon mes prévisions [9], tu as conservé en mémoire, tout au long de ma démonstration, la figure exemplaire de Jérôme Ferrari donnée dans le titre, alors je te propose, en conclusion de cet article et à propos de la littérature corse d’expression française, de distinguer la littérature gaussienne de la littérature fractale ; les catalogues – gérés comme des portefeuilles d'action – dirigés par des illusions gaussiennes aménageant des nécessité, ou par des illuminations fractales ouvertes à l’imprévisible ; les écrivains innombrables suant dans le gaussien, et les rares auteurs satellisés dans le fractal, ce qui équivaut à un déplacement de grande amplitude redéfinissant totalement et irréversiblement aussi bien leur propre sociabilité que, pour leurs œuvres, leur scalabilité [10].

[] Xavier Casanova

[1] Ces coûts ne se limitent pas aux frais d’impression. Ils incluent tous les frais liés à l’édition d’un ouvrage.

[2] Sans oublier que la dimension réellement obtenue n’est connue que dans la limite du degré de précision des instruments de mesure.

[3] L’universalité est une valeur littéraire. Il serait intéressant, à cet égard, de dresser une statistique de toutes les occurrences de ce terme dans les jugements portés sur les œuvres littéraires.

[4] Cette loi vaut pour tous les phénomènes où 20 % des causes entraînent 80 % des conséquences. Ce serait, par exemple, le cas d’un catalogue où 20 % des titres assurent 80 % du chiffre d’affaires. S’agissant de livres, il n’est pas rare d’observer des disparités encore plus marquées, entre les œuvres qui flambent, ronronnent ou stagnent. Mais il est très rare de les tenir pour résultant du seul hasard (voir, infra, note 6).

[5] Benoît Mandelbrot (1924-2010), mathématicien à qui on doit la définition d’une nouvelle classe d’objet : les fractales. Voir, ici-même : « Mandelbrot : signal, fractales et bourse ».

[6] Ce que le story telling développe en technique de communication. Le souci d’efficacité conduit à effacer l’information recueillie – le listage des faits bruts –,  au profit de la communication. Il est en effet plus difficile de mémoriser une suite d’items servis en vrac, que leur présentation dans une narration. Les ordonner dans le temps et les relier par des relations de causalité revient à les compacter sous un sens global. Plus cette interprétation des faits semble les éclairer, plus elle ferme la conscience à toutes les autres interprétations possibles. De manière générale, plus ce sens global est prégnant, plus il clôt l’interprétation. C’est ce que je rappelais déjà à travers toutes les théories aussi fausses que bien énoncées qui émaillent mon Codex Corsicæ(Ajaccio : Albiana, 2005). 

[7] La Gestalttheoriea décrit la manière dont le jeu des similitudes et des proximités fait émerger des formes globales dans un ensemble statique de stimulations visuelles. Des mécanismes tout aussi prégnants et inconscients conduisent à interpréter les changements, dans le temps, des proximités et des similitudes relatives des éléments comme des comportements, qui tendent à être lus comme la résultante de causes internes ou externes, c’est-à-dire de jeux de forces et de résistances intentionnelle ou physiques. Il y a, à cet égard, des similitudes entre percevoir des formes et percevoir des comportements : ce sont deux manières d’assembler des événements visuels discrets dans des globalités signifiantes.

[8] Sauf à descendre à une échelle inférieure aux limites de la discrimination visuelle où jouent effectivement, au niveau local des champs récepteurs, des phénomènes de réduction à leur valeur moyenne des variations de luminance et de chrominance.

[9] Ayant aussi prévu qu’il pourrait ne pas en être ainsi, ce qui suit vaut piqûre de rappel.

[10] À l’inverse des préceptes de la rhétorique, ici le coup de trompette final se fait sur un terme – scalabilité – qui va imposer un recours au dictionnaire à 98 % des lecteurs. Je salue, au passage, les 2 % qui en sourient.

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19/07/18

Stefanu Cesari : Bartolomeo in cristu

« Viens et vois »

BARTOLOMEU IN CRISTU

Bartolomeo in cristu,
lu par Carine Adolfini

Bartolomeo in cristu de Stefanu Cesari n’est pas un livre ordinaire que l’on range dans sa bibliothèque après la lecture. C’est un objet que l’on veut garder près de soi, comme un recueil de prières et l’esthétique de ce livre, minutieusement conçu par les Éditions Éoliennes, se prête à la comparaison : 59 poèmes en corse avec leur traduction que l’on pourrait faire glisser sans fin entre les doigts comme les perles d’un rosaire et un 60ème qui longe à l’envers le bord inférieur des pages, nous incitant à relire, relier, poursuivre… 

Stefanu propose une découpe régulière du texte, essentielle. Les poèmes sont répartis comme des blocs de pierre qu’il aurait taillés, ainsi la forme pèse autant que le temps.  On notera comme toujours chez l’auteur, la volonté du mot juste, la recherche du rythme parfait, de la sonorité exacte, et en particulier dans ce recueil, cette façon qu’il a de matérialiser certains ressentis.  Ceux qui sont liés à la mémoire remontent avec une épaisseur palpable, la plume du poète en fait du sable, de l’eau, du gravier de la chaux… il met de l’âge dans le souvenir,  tandis que l’écriture se fait éthérée quand elle dit l’inconnu, la respiration, les vapeurs lumineuses de ce qui est en devenir. On ne sait par quelle alchimie, les mots sécrètent alors de mystérieuses substances spiritueuses. L’auteur a donc ce pouvoir de nous faire sentir par la langue, la lente altération des choses et des êtres. Au sein de l’écriture, le sol enlace le ciel et le poème bascule dans un tournoiement sans prise.

Cette tension entre advenu et advenir palpite au coeur d’un pays entre deux arbres, qui est aussi un espace temps maturant. Hommes et bêtes s’exercent à verticaliser ce lieu, s’agitant indéfiniment et durement comme sur la scène d’un théâtre, dans une sorte de circonvolution répétitive, à l’image de la végétation qui les entoure : «  On y naît on y meurt les mères y ont une myriade de fils qui courent après leurs pères, c’est ainsi, tout se dresse comme un signe âpre, un pourquoi qui n’est pas une question… »

Le sol ici remué trouve une force de mouvement, il vibre au rythme des jours, des nuits, des saisons. Les générations successives y ont laissé leurs traces en couches superposées, une histoire, des pierres taillées, un chantier à finir qui renforce la mémoire et le respect de la transmission. Une communauté de nature est donc évoquée entre l’homme et le pays dans lequel il vit, oeuvre, meurt, réglé par une organisation harmonieuse, terreuse et solidaire :   « le travail quand il est fait attend qu’un autre homme fasse le sien ».

Toutefois,  derrière l’inertie apparente de ces tableaux de vie se joue en filigrane une certaine thématique de l'ouvert et du fermé de laquelle émane un mystère. Une trace ouverte traverse ce monde clos, suggérée notamment par les mouvements de la transhumance pastorale. On perçoit la transparence d’« une voie, » d’une « fenêtre du temps »  effleurée par les « allers-retours » des oiseaux et des enfants aussi, dont « les yeux sont pour le ciel ». Nous ajouterons à ces images de l’ouvert la mystérieuse « chanson » : « lumière d’un autre royaume » et l’amanderaie, puisque le poète précise : « L'amande c'est la peau dure qu’il faudrait passer, » incitant le lecteur à cheminer du visible à l’invisible, à travers l’imprévisible. Dans la matière se déchire donc un chemin de ciel, la soif d’une longue marche sèche, une voie hasardeuse et fascinante qu’il faudra affronter pour ne pas s’enliser dans le réel dense et humide du passé.

La lumière de ces signes n’est peut-être pas vraiment perçue par les habitants de ce pays, trop occupés à leurs tâches, mais il se pourrait qu’elle se fonde à leur insu en leur être comme une force d’action. Elle transparaît en tous cas dans la matière du poème comme la remontée de l’origine au sein du temps pour esquisser le visage de l’éternité. Ainsi on oserait presque dire que le recueil de Stefanu prend des allures de Saint Suaire.

Le passage dans le texte de cette organisation terrestre au cosmos se fait de manière plus évidente par la présence insolite et lumineuse de l’image de Bartolomeo, personnage central et étranger au pays. Sa silhouette qu’on dirait à moitié vivante, immobile et active, nue, « in cristu », faite, défaite, refaite de plusieurs couches où le rouge domine, se détache d’une fresque de la chapelle de San Parteo-Gavignano. 

La contemplation de ce Saint, nous dit Stefanu, a été le point de départ de l’écriture. Parce que le poète sait bien la réciprocité du regard, son imagination va faire alors de ce Saint le gardien aux « pupilles blanches comme des couteaux ouverts », qui veille sur le lieu. Le premier sens de con-templare, n’est-ce pas tracer le sillon délimitant l’espace sacré du temple ? Cette tâche revient à Bartolomeo, bar-tolmay en hébreu, littéralement, le fils du sillon. C’est lui le maître d’œuvre : « l’esprit du lieu » dira le poète. 

Bartolomeo, immobile et muet apparaît donc comme l’axe, le moyeu autour duquel s’articule la roue cosmique. C’est lui aussi, « le signe » qui indique que la tâche des hommes est reliée à celle de l’univers. Par la force voyante du Saint disparait alors l’idée d’une activité vaine, d’un enlisement local et temporel. Depuis ce regard qui rassemble le multiple, (le Saint est justement le patron des relieurs) l’Homme se trouve jeté à la périphérie, dans l’espace infini de la chair rouge du monde, là où toutes les couleurs se fondent. Il trouve dans cette sensation d’appartenir au tout, un sens à son travail et à son existence terrestre.

Cette vision première, cette évidence jaillissante qui va devenir l’énergie pénétrante du recueil, va faire aussi de son auteur un acteur du pays qui en oeuvrant à la construction de sa « maison de papier » apporte sa pierre à l’édifice sous l’autorité muette du Saint. 

Selon la légende dorée, St Barthélemy aurait été écorché vif et décapité, on dit aussi qu’il aurait été crucifié la tête en bas. Le Saint évoque donc le sacrifice volontaire, l’oubli de soi dans l’oeuvre commune terrestre et intemporelle. Sacrifier signifie mettre à mort, ainsi « vient le temps pour les bergers de tuer les agneaux sur la pierre » c’est le prix « pour le récit à venir » pour la perpétuation du cycle.

Dans l’ouvrage de Stefanu donc, les scènes concernant l’abattage des animaux ne manquent pas, et la couleur rouge qui baigne le livre, évoque tantôt la lumière tantôt le sang, nous rappelant l’ambivalence de l’acte, difficile mais nécessaire, parce qu’au final, on ne possède que ce que l’on donne. Bartolomeo lui, ne possède que sa peau et il la porte sur son épaule comme on se déshabille d’un vêtement, signe du don qui a mûri, véritable, pur et total.

Le 59ème poème ainsi relie la mort et la vie dans un cours d’eau. Tout vieillit « comme une frontière » et tout passe : « … effluves de bêtes devant l’homme, de fleur d’amandier, d’urine, puanteur longue de la marche… » Mais « tout ce vivant » relié par le hasard du chemin n’est -il pas finalement la beauté pure de l’ordre universel ?

Et le voyage recommence à l’envers, « tête penchée ». Nous sommes invités à suivre avec la nostalgie de l’étoile perdue, la voie rouge du desiderium, jusqu’à à la source limpide de l’enfance, à travers les débris de l’œuvre, la peau déchirée, la parole en charpie du poème 60. 

Le lecteur qui est arrivé à ce stade du chemin, n’est plus le même, ainsi se plonger de nouveau dans le lecture du recueil de Stefanu Cesari ce n’est jamais se baigner dans les mêmes eaux. D’ailleurs, au point de coïncidence de ce cercle, le poète pose un fragment d’Héraclite comme une offrande : 

« Le dieu change comme le feu mêlé d’aromates, reçoit le nom de chaque parfum. » 

Il y aurait encore tant à dire, mais pour laisser aux lecteurs le plaisir de porter sur le recueil de Stefanu Cesari un regard d’enfant, nous terminerons sur les mots de l’Obscur :

« Le tout est divisible indivisible, mortel immortel, logos et temps, père fils, ordre divin règle humaine. »

[] Carine Adolfini 

  • Stefanu Cesari,
    Bartolomeo in cristu,
    Bastia : Editions éoliennes, 2018.
    Broché, format 12x17, 128 pages,
    16,50 €
    ISBN 978-2-37672-010-2

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22/06/18

David Pietri, La valse des corbeaux

DAVID PIETRI VALSE CORBEAUX

D’une génération à l’autre, le roman des gens de lettres n’est plus ce qu’il était. Avec Le dossier Felix Decori, Jacques Fusina remonte le temps jusqu’au dernier tiers des Trente Glorieuses, sa jeunesse heureuse. L’amour des lettres est encore convertible sur le marché du travail. Les grandes librairies du Quartier Latin épongent alors les excédents de diplômes supérieurs de lettres classiques ou modernes. Ce n’est pas une conversion douloureuse que de s’y faire vendeur en magasin : le livre est encore tout sauf une marchandise. Mais, c’était il y a déjà un demi-siècle. Avec La valse des corbeaux, David Pietri plonge dans le présent, et une tout autre conjoncture. Il efface de son curriculum vitæ ses études littéraires pour conserver quelques chances d’accéder hic et nunc – c’est-à-dire en Corse et aujourd’hui – à un emploi ne demandant aucune qualification : clerc d’huissier. 

Ainsi, avec sa Clio, va-t-il livrer aux quatre coins de la Corse-du-Sud diverses assignations comme d’autres précaires, avec leur scooter, livrent des pizzas. Travail ingrat, mal rémunéré, et conduisant à servir, à des gens qui n’ont rien commandé, des sommations aussi aigres qu’indigestes. Comment faire de cela un roman ? A minima. Au jour le jour. De l’insipide. S’il avait été gendarme en retraite, il aurait pu mettre dans sa musette, comme amulette, ses épaulettes. Mais David Pietri n’est pas en train de vivre une seconde vie. La première est restée en friche, en déshérence, à l’abandon, après les années fac. Dans sa sacoche, à côté des actes, un livre. Montaigne. Un scapulaire. Le chemin de la littérature est ainsi réduit à une breloque, un souvenir, un porte-clefs dont l’anneau vide symboliserait l’ensemble des portes fermées à double tour sur les illusions passées de l’ancien étudiant en Lettres. Qu’offre le roman ? Rien. Un constat d’huissier. Son récit déroule le quotidien d’une sorte de gentil bourreau condamné à multiplier poliment des exécutions de basse intensité, en s’interdisant tout recul à l’égard des situations rencontrées, et toute identification à ceux qui en pâtissent. Au fil de ce texte morne, pas d’autre distanciation que quelques clichés épars sur la « société insulaire (…) très compartimentée » ; pas d’autre empathie que des civilités de circonstance, sans meilleure générosité à offrir que des étalements de créances sur plusieurs mensualités. Pathétique, l’auteur lui-même. Il se dit écouter d’une oreille distraite le fonds sonore de France Culture entre deux livraisons, ou signale qu’il lui arrive encore d’acheter Le Monde Diplomatique. Attaches et curiosités vestigiales d’un intellectuel dévoyé.  

Reste au lecteur la liberté d’envoyer paître l’éditeur servant ce livre comme une « chronique sociale de l’Île de Beauté », sans oser préciser qu’il satisfera davantage un voyeurisme de bas étage qu’un quelconque besoin d’analyse éclairée. Mais le lecteur pourrait aussi prendre la liberté d’accepter l’auteur comme une sorte de fruit moderne des copulations de Don Quichotte et de Madame Bovary, ou tout au moins de l’amalgame des deux lignes décrivant, dans un manuel de littérature, le cas typique de dissociation frustrée qu’ils illustrent, l’un dans une version baroque et l’autre romantique, ce qui laisse la place à une mouture contemporaine où la plume tient lieu de selfie stick. Il eût été plus romanesque, au demeurant, que l’auteur basculât son personnage dans l’absurde ou le suicide. Mais qu’il se rassure ! Cette publication devrait lui apporter les mêmes satisfactions que la délivrance d’un commandement à payer. S’il est lu – avec un peu de recul et beaucoup d’empathie, s’entend –, il peut réussir à se faire plaindre de devoir faire ce qu’il fait, voire de n’avoir plus que ça à écrire. Sans le savoir ni le dire, il est en train de toucher du doigt le peu de distance qui sépare son inconsistance sociale – dernier maillon de la machine judiciaire –, et l’extrême précarité des justiciables déchus constituant l’essentiel de son fonds de commerce. Ce qui est vécu dans la résignation, en refermant le couvercle de la cocotte minute. Appeler « Montaigne » ce couvercle évite de se sentir enfermé dans ses propres abdications. Mais bien maigre le bouillon où, noyés dans un quotidien sans relief, ne mijotent plus que quelques lambeaux de prêt-à-penser.

« Les bons livres font les bons clercs », dit le proverbe. 
Aux lecteurs de soupeser la solidité de la réciproque.

[] Xavier Casanova

David Pietri,
La valse des corbeaux : journal d’un clerc d’huissier, 
Lormont : Le bord de l’eau, éd., 2018 (Coll. Spondi).
Broché, format 13x20, 144 pages, 165 grammes, 15,40 €
ISBN : 9782356875440

Du même auteur : 
Le jour où Napoléon rencontra Michel Phelps

IMAGE : Infographie XC,
d’après Giovanni Lanfranco, « Elie et le corbeau »,
huile sur toile (ca 1624-1625).

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08/06/18

Carine Adolfini-Bianconi : Ma béance ta demeure

MA BEANCE TA DEMEURE

À Fior di Carta, le plus rural de nos éditeurs insulaires, vient d’ajouter à son catalogue un recueil de poèmes de Carine Adolfini-Bianconi, accompagné de leur traduction en corse par Stefanu Cesari. Il s’offre sous une couverture épousant la simplicité rudimentaire d’une page de titre de la « belle époque ». Elle délivre son intitulé au noir, complété, en guise de vignette, d’une lettre hébraïque gros corps dans la couleur des rubriques.

« Ma béance ta demeure », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Jean de la Croix disait « Il dort tranquille dans mon sein » (La nuit obscure). La figure mystique de l’incorporation de l’être aimé n’a plus de sexe lorsque c’est l’âme elle-même qui s’ouvre et s’offre comme une béance aux effusions et aux fusions de l’extase. Mais l’âme est si imperceptible qu’elle ne se donne à comprendre que dans la métaphore du corps, de ses élans, de ses unions, de ses émois. « Je meurs du désir de lui être uni », dit Thérèse d’Avila (Relation 1). Mais, qu’est-ce que cette âme en quête d’union sinon un double idéal de mon corps charnel, putrescible et désirant ? « C'est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon », dit Michel Foucault dans Le corps utopique. C’est le corps imaginaire qui se purifie dans le bain lustral, se régénère dans le rituel, s’entretient dans la chasteté, contre des promesses d’immortalité, contre l’angoisse de vivre la triste finitude de la condition humaine. L’oubli est son remède. L’oubli collectif de « la divinité qui tout gouverne, car elle préside à la naissance et au coït, envoyant la femme se mêler à l’homme, comme l’homme à la femme. Oui, le premier dieu qu’elle [la nature] enfanta, ce fut Eros. » Ainsi parle Parménide, au Vs. av. J.-C., dans son poème « Autour de la nature ». Eros, dieu effacé dans l’écrasement des paganismes, dieu dénaturé dans les pornophanies du siècle.

« Vont-ils s’égarer à en perdre le sens ? »,
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Pourquoi donc ce détour castrateur par l’âme ? Le mystère le plus tangible et le mieux partagé est le corps lui-même. Ses appels à l’étreinte. La renaissance inlassable du désir, ce manque qui nous comble. Aux temps baroques de la fondation du Carmel, le corps est convoqué dans la méditation comme l’image l’est dans les livres d’emblèmes : il s’agit de prendre appui sur une expérience sensible pour s’élever en esprit, comme dans le songe de Jacob, jusqu’au royaume des anges, jusqu’à l’extase, l’union intime avec le divin. « L’âme cesse de tourner sur elle-même », dit Bergson, « Dieu est là et elle est en lui. » Ne pourrait-il pas tout autant dire qu’il est en elle dans ces noces mystiques sans corps à corps où tout se compénètre et fusionne ? Ou bien, que cesse la dualité, les deux ne faisant plus qu’un ? Mais où donc se forme d’ordinaire l’expérience sensible d’une telle exaltation, si ce n’est dans la relation amoureuse ? Oublions l’âme, terminus ad quem, pour certains. Pas le corps, terminus a quo, pour tous. Le portail est commun, mais les chemins innombrables et, en cours de route, encore plus diverses les pensées et plus précieuses les rencontres. « Tu as eu raison d’être / tu peux recommencer », dit Carine, offrant ainsi à une de ces rencontre un lendemain. Rien qu’un lendemain. Mais un lendemain voulu. Une attente. Un espoir.

« Certains chants ne meurent jamais », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Si le titre ne résonnait pas comme une formule mystique, nous n’aurions pas commencé notre commentaire en citant Jean de la Croix, comme nous aurions pu en appeler aussi au Livre des demeures, sous titrant Le château intérieur de Thérèse d’Avila. Pour seule illustration, la couverture du recueil de Carine propose un signe, une lettre hébraïque. Elle renvoie à une autre mystique, celle que développe la kabbale juive dans sa mise en correspondance, par le signe, des énergies corporelles et des attributs divins. « Le Saint béni soit-il a sept formes saintes et toutes ont leur correspondant en l'homme », dit au Moyen Âge le Sefer Yetsirah, ou Livre de la création. Plus tard, cette correspondance relie la parole humaine et la parole divine : le Créateur ne crée-t-Il pas le monde en le nommant ? Rien ne saurait donc détruire cette part de divin contenue dès l’origine du monde dans le nom de toute chose. Quelle que soit la manière dont les humains assemblent les lettres et les mots, la parole ainsi formée porte toujours en elle la puissance divine déposée en chaque nom. Un supplément de sens. Ce que la Kabbale tente de percer, pour remonter du peshat, le sens littéral, jusqu’au sod, le sens caché révélant les mystères de la création.

« Chaque bout du mot songe à se croiser en étoile », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Chaque mot est un assemblage de lettres. Comment le Créateur a-t-Il pu créer le monde en le nommant sans créer avant toute chose la lettre ? À son origine, la lettre n’est pas une forme arbitraire, mais la représentation schématique d’une chose et prend pour nom le nom de cette chose. L’arbitraire du signe n’est que l’oubli des origines du signe, l’effacement de son histoire sensible, l’hypostase de sa valeur logique aux temps présents, contre le tout synthétique ouvert à des interprétations plurielles. Ainsi, la lettre kaf apposée en couverture, outre sa valeur phonétique, porte un nom signifiant « paume, main », et une figure évoquant une main ouverte vue de profil (la posture de la main signant la lettre « c », dans l’alphabet gestuel des sourds-muets, par exemple). Ainsi présentée, c’est la main qui reçoit ou qui présente une offrande, et, par extension de sens, toute ce qui comporte une face concave pouvant servir de récipient. Une béance. 

« Tuer le plein, accueillir le vide », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Dans cette béance, un point, un daguech, signe de mutation de la consonne. Il donne à voir la lettre kaf non pas à l’état vide, mais à l’état plein. Instantanément. Comme une empreinte. Une chose en soi. Un phénomène visuel précédant toute interprétation. Le moment initial où se joue le « esse est percipi » de Berkeley face à une singularité du monde sensible pénétrant la conscience. « Bienheureux celui qui voit », conclue Stefanu Cesari dans la préface de ce recueil. Encore davantage celui qui décrypte, ajouterons-nous, car il préfère au plein des réponses le vide des questions ; à la position acquise, le pas de plus qui s’offre à lui ; aux mains qui possèdent, celles qui créent.

« Je ne t’appartiens pas mais j’habite tes mains », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Les mains caressent. Les mains écrivent. Tout aussi bien que l’amante, la langue elle-même pourrait faire siennes les paroles de Carine. La langue, bien commun par excellence, n’est la propriété de personne. Mais elle est prête à se domicilier  dans les mains de qui l’accueille, la pétrit ou la caresse. Renversement. Le créateur ne crée pas ce qui doit être : il ouvre la liberté de poursuivre sans fin l’entrelacement des créations et des interprétations. Peut-être même que les deux ne font qu’un. « Parce que la poésie ne finit jamais elle se continue de mains en mains, de regards en regards, elle existe chaque fois que le livre s’ouvre. » Chaque fois qu’il se réécrit dans une autre langue, ajouterons-nous, en déplaçant le regard des strophes de Carine Adofini-Bianconi, et en le tournant vers leur traduction en corse par Stefanu Cesari. Création d’un autre monde. Un autre « World on paper », comme dit l’anthropologue David R. Olson. Fassent les hommes, plutôt que le ciel, que ce ne soit pas seulement des normes et des lois qui se déposent à fleur de feuille, à fior di carta

[] Xavier Casanova

Carine Adolfini-Bianconi, 
Ma béance ta demeure
Barrettali : À Fior di Carta, 2018. 
108 pages, 13,00 €. 
ISBN 979-10-95053-55-2

05/06/18

Jacques Fusina, Le dossier Félix Decori

DOSSIER FELIX DECORI

Belle audace que de s’emparer d’un sujet aussi rebattu que les amours de Sand et Musset. Belle réussite que d’en faire un roman attachant, mettant en scène un jeune couple des années 60, commentant à deux voix la Correspondance de George Sand et d’Alfred de Musset, lue dans son édition originale publiée à Bruxelles en 1904, établie par un certain Félix Decori. Belle inspiration que de relever le nom de cet illustre inconnu et, au fil du roman, de le faire passer du statut de simple indice bibliographique à celui de sujet de recherche, puis, de surprise en surprise, d’objet d’une quête, et finalement de personnage à part entière, pivot de l’intrigue.

Jacques Fusina, dans son roman, tresse ainsi habilement trois temporalités distinctes : le temps compact de la lecture conduite en commun par deux jeunes amoureux, sur un volume qui, en les publiant bout à bout, transforme en chiame è risponde les échanges entre Sand et Musset ; le temps plus distendu de la relation complexe et singulière liant Sand et Musset, entre évocation du voyage à Venise et consommation de leur rupture ; le temps épars suggéré par la date de publication du recueil, cette « belle époque » donnant le canevas sur lequel se projette la « reconstitution de carrière » de Félix Decori.

Le roman lui-même se met en place lorsque Jean et Marie reçoivent d’un bouquiniste l’offrande d’un livre ancien, et découvrent avec émotion ce qu’annonce sa page de titre. Correspondance amoureuse offerte aux amoureux, mêlant à leurs sentiments réciproques un même amour des livres et une même passion pour la littérature. Deux regards se portent sur cet objet reçu comme un clin d’œil, une bénédiction, un parcours initiatique, un signe du destin… Deux désirs se croisent sur ce cadeau commun. Ils se complètent. Marie ne s’est-elle pas mise à feuilleter l’ouvrage à la recherche des dessins et des autographes, traces directes de l’émotion de Musset ou de Sand, et de leur énergie créatrice ? Jean n’a-t-il pas posé aussitôt un doigt interrogateur sur le nom inconnu figurant en couverture, signature d’un tiers assumant l’édition posthume de ces lettres privées ?

Le roman, sous forme de dialogue entre Jean et Marie, va dérouler ces deux dynamiques parallèles. La première se projette de manière romantique sur le vécu et le génie des deux grands auteurs. La seconde s’attache avec méthode à préciser la place et le rôle de l’homme qui a dirigé la publication. La première a pour main courante le livre. La seconde, les documents exhumés dans la recherche et classés dans le dossier. Toutes deux ont pour ciment la complicité studieuse, rigoureuse, amoureuse et prometteuse de Marie et de Jean. Leur conduite de l’étude – comme leur conduite dans l’étude – est faite d’échanges incessants entre eux, et de plongées alternatives dans le codex et dans le dossier. Le tout est restitué par la plume précise, fraiche et bienveillante de Jacques Fusina. Nul doute qu’elle entrainera avec autant de bonheur les admirateurs de Sand et de Musset, que ceux qui seraient avant tout aiguillonnés par une curiosité plus élémentaire et très bien partagée. Elle se résume, en effet, à deux questions. C’est qui ? Il est d’ici ? Des pas dans la rue suffisent à les provoquer. On peut donc imaginer qu’il en sera de même au passage de la couverture…

Mais avant d’élargir à ce point le lectorat, que se précipitent déjà sur ce roman tous ceux d’entre nous qui ont fait leurs humanités avec le Lagarde et Michard en main, surtout s’ils étaient déjà bien avancés dans leurs études littéraires, un demi-siècle avant le jubilé de Mai 68 et le baptême de Parcoursup. Le régal est assuré. Lettres et Histoire confondus.

[] Xavier Casanova

Jacques Fusina, Le dossier Félix Decori,
Ajaccio : Albiana, 2018.
Broché, 320 pages, 16,00 €. ISBN 9782824108605

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29/05/18

La peau de l'élagueur

COUV LA PEAU DE L’OLIVIER

Le documentaire de Laurent Billard, « La peau de l’olivier », a réinjecté dans l’actualité culturelle le livre de Jean-Michel Neri, dont il reprend le titre et adapte le texte à l’écran.

Ce livre ne m’était pas inconnu [1], mais, ne l’ayant jamais lu, son image restait assez floue. De même celle de son auteur, dont je pouvais tout au plus rapporter la progression de la bibliographie :

Récemment, mes curiosités sont passées du mode veille distraite au mode attention active, alertées par quelques photos d’arbres urbains agitant leurs moignons après une taille violente et sans pitié. Publiées sur les réseaux sociaux, elles étaient  accompagnées d’un commentaire acerbe dirigés contre les employés municipaux ayant civilisé de manière un peu trop sauvage les arbres de leur ville. Dans toutes les écoles de journalisme on répète que le poids d’un événement est maximal lorsqu’il s’est déroulé dans l’environnement immédiat du lecteur. Cette loi joue : je réside dans cette commune. Mon attention s’éveille. Le billet est signé Jean-Michel Neri. Je découvre ainsi une proximité qui ne m’était pas apparue dans les notices bibliographies.

De là, je cherche à en savoir davantage et découvre une vidéo relatant une intervention de Jean-Michel Neri, élagueur de son état, sur une oliveraie aux arbres multiséculaires. Elle est conduite en mettant en œuvre du matériel et des techniques d’escalade. Ceux qui ont entendu parler des neurones miroirs savent qu’il suffit de voir des gestes que l’on a pratiqués pour que s’éveillent en soi les sensations qui y sont associées. Là, je ne parle pas de tronçonneuse, mais de cordes et de baudriers. Je n’ai joué de la tronçonneuse que pour débiter des branches cassées et des arbres couchés par les tempêtes. Mais la corde d’escalade est une bien vieille histoire aux épisodes multiples, même si désormais elle sommeille, suspendue à un piton de tringle à rideau, au coin d’une fenêtre donnant sur la montagne. Corde de rappel, dit-on, lovée sur tous les souvenirs de jeux divers avec la verticale.

Or, très récemment, après quelques mots échangés lors de la première édition de Festi Libri, Jean-Michel Neri m’a offert son livre. C’est assez dit des « expériences » positives qui ont précédé ma lecture, jusqu’à la rendre urgente et nécessaire. Pourquoi se sont-elles déclenchées à la seconde édition et non pas à la première ? Pourquoi cette seconde édition et non pas une réimpression à l’identique de l’édition princeps ? Pourquoi une nouvelle couverture, sans indication d’éditeur ? Pourquoi me faut-il autant de temps pour trouver sur internet un catalogue donnant la référence bibliographique exacte de l’ouvrage ? Ces quelques question me laissent penser à des défaillances éditoriales, que l’auteur a corrigées lui-même. N’y aurait-il pas des similitudes entre un élagage barbare et une édition bancale ? Des actes accomplis sans véritable réflexion sur les « règles de l’art » ? Des règles qui dépassent la simple mise en œuvre des machines ou des logiciels, tronçonneuse ou inDesign ? Et des conflits de compétences, entre qui s’aveugle sur ses pratiques et qui cherche à leur donner davantage de sens ? Le sens ? Essayons de le voir comme un « rhizome » reliant ceux qui font, ceux qui font faire et ceux qui bénéficient des actes accomplis. De toute évidence, la seconde édition est un élagage, du moins pour ce qui concerne la couverture. Un élagage selon les règles de l'art, s’entend. Un élagage réussi.

Et le texte ? Adoptant la forme romanesque, il dit ce que l’élagueur porte à fleur de peau, en donnant la parole à un olivier que l’on imagine millénaire. La fiction littéraire permet de prêter à l’arbre – en la transposant dans sa perspective – « l’expérience » de l’élagueur aguerri. Cette « expérience » n’a rien à voir avec ce que l’on étale d’ordinaire dans un curriculum vitæ ou une offre d’emploi. Cette « expérience » est le mélange de sensations, d’émotions et de pensées qui se forment dans la tête d’un homme partageant son quotidien avec les arbres. Ce qui est très différent de le partager simplement avec sa tronçonneuse. Cette « expérience » est pétrie de respect pour le caractère vivant de la matière d’œuvre dont il a la charge, et non pas flétrie de suffisance, de domination aveugle du végétal, assortie de jouissances intimes proportionnelles à la puissance des machines et à la rentabilité des opérations. Quel mal y a-t-il à voir l’arbre avec assez d’empathie pour lui prêter des sensations, des émotions et des pensées ? Quel bien y aurait-il à caresser affectueusement sa tronçonneuse après la coupe à blanc d’un vieux bosquet d’arbres de haute futaie ?

Le soliloque de l’olivier n’est pas continu sur tout le roman. Le narrateur s’y glisse, ici où là, et y va de son paragraphe dans les premiers chapitres. Dans l’avancée du livre, il prend de plus en plus d’autonomie, s’appropriant des chapitres entiers. Dans la seconde partie, le narrateur est désormais seul. Il restitue quelques épisodes de la vie d’un jeune élagueur, Cosimu. Comment ne pas voir dans ce prénom une allusion au livre d’Italo Calvino, Il Barone rampanteLe Baron perché ? Indirectement, l’auteur réinjecte ainsi dans son texte une « expérience » de lecture qui, de toute évidence, l’a marqué : l’histoire d’un jeune garçon qui, sur un différent avec ses parents, se réfugie dans un arbre et décide de ne plus jamais en descendre.

Comme le roman d’Italo Calvino, La peau de l’olivier peut recevoir une multitude de lectures. Mais, au fil des pages, le conte philosophique s’estompe et les notations biographiques surgissent. La fiction semble ainsi se briser devant la réalité, jusqu’à ce dernier chapitre, « Cahiers verts de Cosimu », qui ne délivre plus que des fragments. Petits épisodes de vie ordinaire où l’auteur voit combien son « expérience », si bien partagée avec ses doubles – l’olivier et Cosimu – est totalement illisible pour nombre de ses semblables. « Il faut que je fasse attention, je vais virer aigri », dit-il, portant à nouveau le regard au fond de lui-même. Dominer cette émotion. Relire l’épilogue donné avant les cahiers verts. L’olivier y avait repris la parole. Parlait ce qui restait de l’arbre : ses racines profondes. S’énonçait ce qu’il avait vécu, ressenti et pensé lorsqu’il fut démembré et abattu. Douleur, certes, mais espoir aussi. Réunir ses forces. Un bourgeon. Sortir au grand jour. Une tige. Tout recommencer. Un arbre.

Aujourd'hui, le livre est fermé et bourgeonne déjà le désir d’ouvrir l’autre : Minoru.

Lire. Lire encore…

[] Xavier Casanova

[1] La peau de l'olivier a été recensé en décembre 2014 par Pedru-Felice Cuneo-Orlanducci sur le blog Anima capiata.

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26/05/18

Scontri di u libru / Bastia 30 mai

Scontri di u libru Bastia 2018

Voir le programme sur le site de Musanostra.

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17/05/18

Prunelli di Fium’Orbu / Festi libri / 1ère

FESTI LIBRI 1ère édition

Prunelli du Fium’Orbu inaugure le 20 mai prochain la première édition de « Festi libri », salon du livre et des rencontres littéraires. Au programme, un parterre d’auteurs présentant et dédicaçant leurs œuvres, une bourse aux livres d’occasion et un cycle de 5 forums dont le dernier sera animé par Philippe Croizon sur le thème « tuttu hè possibule ». On ne peut que saluer et suivre avec intérêt cette initiative, en espérant un succès qui assure sa reconduction d’année en année. 

J’ai particulièrement apprécié l’illustration de l’affiche : un livre ouvert où pousse le gazon, sur lequel se dresse un arbre dont les frondaisons attirent une nuée de livres volants, laissant libre de voir dans cette volée des ouvrages nichant dans l’arbre où y butinant.

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