Isularama

15/09/18

Jérôme Ferrari et littérature prévisible

Jérôme Ferrari A son image

Edition et prévision
Il est d’usage, dans toute maison d’édition « sérieuse », d’établir, même sommairement, le compte d’exploitation prévisionnel de tout projet de publication, avant d’en décider la réalisation et la mise sur le marché. Cet outil de gestion permet de déterminer le « point mort », ou seuil de rentabilité. C’est le nombre d’exemplaires dont le produit des ventes couvre les coûts de mise en œuvre [1]. Soit donc à confronter les coûts, presque totalement prévisibles, et les gains, indexés eux sur des prévisions de vente bien plus incertaines que les prévisions de dépenses. C’est une bonne occasion de s’interroger sur la prévisibilité des succès et insuccès littéraires, et faire la part des choses entre les prévisions fondées sur des statistiques, et les paris totalement ouverts à l’imprévisible.

Hasard et prévision
Hasard et prévision est le thème central de l’ouvrage imposant de Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir : la puissance de l’imprévisible, paru en 2012 aux éditions Les Belles Lettres. Ce que Taleb appelle un « cygne noir », c’est un phénomène imprévisible, entrainant des conséquences qui font exploser les prévisions des statisticiens, les modèles sur lesquels repose leur art divinatoire, et les croyances qui s’y accrochent. Au centre de ces modèles, la loi des grands nombres, et sa figure symbolique : la cloche que dessine la courbe de Gauss. Sous le nom de loi normale, elle survalorise la moyenne d’une distribution statistique, et stipule une diminution progressive de la probabilité, au fur et à mesure que s’accroît l’écart, en plus ou en moins, par rapport à cette moyenne. Dans un tel modèle, les inégalités sont très faibles entre toutes les valeurs qui s’approchent de la moyenne. L’écart type y fait figure de zone d’inégalité acceptable, rejoignant par exemple l’idée de tolérance accompagnant, en construction mécanique, la spécification de la dimension des pièces [2]. Le caractère universel [3] de la courbe en cloche est déjà relativisé en faisant appel aux fonctions de répartition, dont l’illustration la plus célèbre est la courbe de Pareto et sa loi des 20/80 [4]. Dans les zones de l’univers intellectuel où la courbe de Gauss fait figure de phare, il n’y a rien de plus dérangeant que l’irruption d’un phénomène crevant largement le plafond, bien au delà des prévisions considérées comme normales relativement au modèle théorique, ou jugées réalistes en comparaison des observations empiriques. Les gaussiens ont alors tendance à ranger le phénomène dans le placard des choses rarissimes, inexpliquées, relevant du pur hasard, et échappant de ce fait aux dispositifs de prévision et d’explication. Pour Taleb, ces dispositifs sont incomplets dès lors que des phénomènes de cette importance leur échappent. Et, s’ils leur échappent, c’est qu’ils sont régis par un ordre différent de celui que décrit la courbe de Gauss : l’ordre fractal imaginé par Benoît Mandelbrot [5].

Littérature et prévision
Taleb fournit tout au long de son ouvrage de multiples exemples de phénomènes échappant à la courbe de Gauss, et présentant des caractères dont rend davantage compte l’ordre fractal. Ils surviennent de manière imprévisible et bouleversent les ordres de grandeur donnés par la loi normale. C’est ce qu’il appelle des « cygnes noirs ». À côté de l’exemple frappant de l’attentat du 11 septembre 2001, il revient fréquemment, au cours de son ouvrage, sur l’exemple des grands succès de librairie. Qui aurait pu prévoir la renommée fulgurante de J. K. Rowling, où le score mondial du Da Vinci code ? Taleb laisse ainsi entendre que le paysage littéraire est une sorte de plan d’eau immense, agité par des vaguelettes que les statisticiens ordinaires modéliseraient comme des ondulations gaussiennes, en tenant pour inexplicables le surgissement aussi rare qu’imprévus de véritables geysers. Les théoriciens du marché ont beau jeu de parler d’œuvres ayant rencontré leur public : ils parlent après coup, en constatant les faits et, au mieux, en rationnalisant l’inexplicable. Les théoriciens de la chose littéraire ne font pas mieux et tendent à fermer les yeux sur les succès qui dérogent à leurs manières de soupeser la valeur intrinsèque des œuvres. Les idéologues de service se lamentent du caractère massif des insuccès, y ajoutant l’insuccès encore plus massif des manuscrits qui ne trouvent même pas un éditeur, malgré le nombre impressionnant d’officines jouant un rôle d’éponge plus que de catapulte. Mais ces derniers pourraient tenter leur chance en commettant à ce propos un ouvrage collectif réclamant des correctifs : l’égalité des chances est un marché porteur lorsque le lissage des courbes fait consensus chez les politiques, les statisticiens et les opinions publiques.

Narration et prévision
Ce qui relie les politiques, les statisticiens et les opinions publiques, ce sont des dispositions communes à tous les primates supérieurs que nous sommes : notamment, la propension à préférer les histoires aux listes de faits bruts [6]. Dans une liste de faits bruts, celui qui accapare la totalité de l’attention est le fait qui se relie le mieux à ce qui, dans l’expérience de l’observateur, se coule dans une histoire. S’y coule ce qui est propre à déclencher en lui une réaction comportementale : le surgissement d’une émotion, le réveil de connaissances acquise, ou le déclenchement d’un acte. Autrement dit : fait mouche ce qui induit une projection émotive, cognitive ou gestuelle. La sélection d’un item dans une liste ou un flux d’items isolés dépend ainsi des capacités émotives, cognitive et gestuelles déjà installées chez l’observateur, qui tend à en préserver la stabilité, et à jouir ainsi de ses acquis plus qu’à les bouleverser. Le seul moyen de contrecarrer cette propension de nos congénères à s’emparer d’un détail, plutôt que d’un ensemble, c’est d’accroître la liaison des éléments entre eux, de manière à les inclure dans un bloc, un « schunk ». Sous cette forme, plusieurs informations sont alors capables de franchir la barrière attentionnelle et de pénétrer la conscience. C’est ce que réalise, dans l’ordre linguistique, l’inclusion des items dans un récit où ils forment, par exemple, une intrigue. C’est ce qu’accomplit, dans l’ordre graphique leur assemblage dans un schéma [7]. À cet égard, face à un échantillon disparate d’items isolés, aucun mécanisme spontané ne ressemble à un traitement statistique similaire à l’extraction d’une valeur moyenne [8]. Cette « moyenne » n’existe que dans la fiction narrative spécifique des manipulateurs de chiffres. L’économie de l’attention se déroule sur un autre mode où ce qui pénètre l’esprit « rafle la mise » et s’accapare la totalité de l’attention disponible. Ce phénomène est cumulatif : l’attention se dirige de préférence sur ce qui l’a déjà attiré. On peut donc parler de contamination, si on examine les choses au niveau des consciences individuelles. Dans l’ordre des phénomènes collectifs, on pourra parler de propagation épidémique, de bouche à oreille. Cette épidémie sera plus ou moins galopante selon qu’elle engage des bouches plus ou moins qualifiées et des oreilles plus ou moins complaisantes. Se tisse ainsi une narration qui échappe à celle que l’auteur a couché dans ses œuvres, et qui la transcende. C’est celle qui se trame au dessus de lui dans un phénomène social qui le transforme lui-même en personnage « héroïsé » de ce récit collectif.

Conclusion et prévision
Ami lecteur, si, selon mes prévisions [9], tu as conservé en mémoire, tout au long de ma démonstration, la figure exemplaire de Jérôme Ferrari donnée dans le titre, alors je te propose, en conclusion de cet article et à propos de la littérature corse d’expression française, de distinguer la littérature gaussienne de la littérature fractale ; les catalogues – gérés comme des portefeuilles d'action – dirigés par des illusions gaussiennes aménageant des nécessité, ou par des illuminations fractales ouvertes à l’imprévisible ; les écrivains innombrables suant dans le gaussien, et les rares auteurs satellisés dans le fractal, ce qui équivaut à un déplacement de grande amplitude redéfinissant totalement et irréversiblement aussi bien leur propre sociabilité que, pour leurs œuvres, leur scalabilité [10].

[] Xavier Casanova

[1] Ces coûts ne se limitent pas aux frais d’impression. Ils incluent tous les frais liés à l’édition d’un ouvrage.

[2] Sans oublier que la dimension réellement obtenue n’est connue que dans la limite du degré de précision des instruments de mesure.

[3] L’universalité est une valeur littéraire. Il serait intéressant, à cet égard, de dresser une statistique de toutes les occurrences de ce terme dans les jugements portés sur les œuvres littéraires.

[4] Cette loi vaut pour tous les phénomènes où 20 % des causes entraînent 80 % des conséquences. Ce serait, par exemple, le cas d’un catalogue où 20 % des titres assurent 80 % du chiffre d’affaires. S’agissant de livres, il n’est pas rare d’observer des disparités encore plus marquées, entre les œuvres qui flambent, ronronnent ou stagnent. Mais il est très rare de les tenir pour résultant du seul hasard (voir, infra, note 6).

[5] Benoît Mandelbrot (1924-2010), mathématicien à qui on doit la définition d’une nouvelle classe d’objet : les fractales. Voir, ici-même : « Mandelbrot : signal, fractales et bourse ».

[6] Ce que le story telling développe en technique de communication. Le souci d’efficacité conduit à effacer l’information recueillie – le listage des faits bruts –,  au profit de la communication. Il est en effet plus difficile de mémoriser une suite d’items servis en vrac, que leur présentation dans une narration. Les ordonner dans le temps et les relier par des relations de causalité revient à les compacter sous un sens global. Plus cette interprétation des faits semble les éclairer, plus elle ferme la conscience à toutes les autres interprétations possibles. De manière générale, plus ce sens global est prégnant, plus il clôt l’interprétation. C’est ce que je rappelais déjà à travers toutes les théories aussi fausses que bien énoncées qui émaillent mon Codex Corsicæ(Ajaccio : Albiana, 2005). 

[7] La Gestalttheoriea décrit la manière dont le jeu des similitudes et des proximités fait émerger des formes globales dans un ensemble statique de stimulations visuelles. Des mécanismes tout aussi prégnants et inconscients conduisent à interpréter les changements, dans le temps, des proximités et des similitudes relatives des éléments comme des comportements, qui tendent à être lus comme la résultante de causes internes ou externes, c’est-à-dire de jeux de forces et de résistances intentionnelle ou physiques. Il y a, à cet égard, des similitudes entre percevoir des formes et percevoir des comportements : ce sont deux manières d’assembler des événements visuels discrets dans des globalités signifiantes.

[8] Sauf à descendre à une échelle inférieure aux limites de la discrimination visuelle où jouent effectivement, au niveau local des champs récepteurs, des phénomènes de réduction à leur valeur moyenne des variations de luminance et de chrominance.

[9] Ayant aussi prévu qu’il pourrait ne pas en être ainsi, ce qui suit vaut piqûre de rappel.

[10] À l’inverse des préceptes de la rhétorique, ici le coup de trompette final se fait sur un terme – scalabilité – qui va imposer un recours au dictionnaire à 98 % des lecteurs. Je salue, au passage, les 2 % qui en sourient.

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19/07/18

Stefanu Cesari : Bartolomeo in cristu

« Viens et vois »

BARTOLOMEU IN CRISTU

Bartolomeo in cristu,
lu par Carine Adolfini

Bartolomeo in cristu de Stefanu Cesari n’est pas un livre ordinaire que l’on range dans sa bibliothèque après la lecture. C’est un objet que l’on veut garder près de soi, comme un recueil de prières et l’esthétique de ce livre, minutieusement conçu par les Éditions Éoliennes, se prête à la comparaison : 59 poèmes en corse avec leur traduction que l’on pourrait faire glisser sans fin entre les doigts comme les perles d’un rosaire et un 60ème qui longe à l’envers le bord inférieur des pages, nous incitant à relire, relier, poursuivre… 

Stefanu propose une découpe régulière du texte, essentielle. Les poèmes sont répartis comme des blocs de pierre qu’il aurait taillés, ainsi la forme pèse autant que le temps.  On notera comme toujours chez l’auteur, la volonté du mot juste, la recherche du rythme parfait, de la sonorité exacte, et en particulier dans ce recueil, cette façon qu’il a de matérialiser certains ressentis.  Ceux qui sont liés à la mémoire remontent avec une épaisseur palpable, la plume du poète en fait du sable, de l’eau, du gravier de la chaux… il met de l’âge dans le souvenir,  tandis que l’écriture se fait éthérée quand elle dit l’inconnu, la respiration, les vapeurs lumineuses de ce qui est en devenir. On ne sait par quelle alchimie, les mots sécrètent alors de mystérieuses substances spiritueuses. L’auteur a donc ce pouvoir de nous faire sentir par la langue, la lente altération des choses et des êtres. Au sein de l’écriture, le sol enlace le ciel et le poème bascule dans un tournoiement sans prise.

Cette tension entre advenu et advenir palpite au coeur d’un pays entre deux arbres, qui est aussi un espace temps maturant. Hommes et bêtes s’exercent à verticaliser ce lieu, s’agitant indéfiniment et durement comme sur la scène d’un théâtre, dans une sorte de circonvolution répétitive, à l’image de la végétation qui les entoure : «  On y naît on y meurt les mères y ont une myriade de fils qui courent après leurs pères, c’est ainsi, tout se dresse comme un signe âpre, un pourquoi qui n’est pas une question… »

Le sol ici remué trouve une force de mouvement, il vibre au rythme des jours, des nuits, des saisons. Les générations successives y ont laissé leurs traces en couches superposées, une histoire, des pierres taillées, un chantier à finir qui renforce la mémoire et le respect de la transmission. Une communauté de nature est donc évoquée entre l’homme et le pays dans lequel il vit, oeuvre, meurt, réglé par une organisation harmonieuse, terreuse et solidaire :   « le travail quand il est fait attend qu’un autre homme fasse le sien ».

Toutefois,  derrière l’inertie apparente de ces tableaux de vie se joue en filigrane une certaine thématique de l'ouvert et du fermé de laquelle émane un mystère. Une trace ouverte traverse ce monde clos, suggérée notamment par les mouvements de la transhumance pastorale. On perçoit la transparence d’« une voie, » d’une « fenêtre du temps »  effleurée par les « allers-retours » des oiseaux et des enfants aussi, dont « les yeux sont pour le ciel ». Nous ajouterons à ces images de l’ouvert la mystérieuse « chanson » : « lumière d’un autre royaume » et l’amanderaie, puisque le poète précise : « L'amande c'est la peau dure qu’il faudrait passer, » incitant le lecteur à cheminer du visible à l’invisible, à travers l’imprévisible. Dans la matière se déchire donc un chemin de ciel, la soif d’une longue marche sèche, une voie hasardeuse et fascinante qu’il faudra affronter pour ne pas s’enliser dans le réel dense et humide du passé.

La lumière de ces signes n’est peut-être pas vraiment perçue par les habitants de ce pays, trop occupés à leurs tâches, mais il se pourrait qu’elle se fonde à leur insu en leur être comme une force d’action. Elle transparaît en tous cas dans la matière du poème comme la remontée de l’origine au sein du temps pour esquisser le visage de l’éternité. Ainsi on oserait presque dire que le recueil de Stefanu prend des allures de Saint Suaire.

Le passage dans le texte de cette organisation terrestre au cosmos se fait de manière plus évidente par la présence insolite et lumineuse de l’image de Bartolomeo, personnage central et étranger au pays. Sa silhouette qu’on dirait à moitié vivante, immobile et active, nue, « in cristu », faite, défaite, refaite de plusieurs couches où le rouge domine, se détache d’une fresque de la chapelle de San Parteo-Gavignano. 

La contemplation de ce Saint, nous dit Stefanu, a été le point de départ de l’écriture. Parce que le poète sait bien la réciprocité du regard, son imagination va faire alors de ce Saint le gardien aux « pupilles blanches comme des couteaux ouverts », qui veille sur le lieu. Le premier sens de con-templare, n’est-ce pas tracer le sillon délimitant l’espace sacré du temple ? Cette tâche revient à Bartolomeo, bar-tolmay en hébreu, littéralement, le fils du sillon. C’est lui le maître d’œuvre : « l’esprit du lieu » dira le poète. 

Bartolomeo, immobile et muet apparaît donc comme l’axe, le moyeu autour duquel s’articule la roue cosmique. C’est lui aussi, « le signe » qui indique que la tâche des hommes est reliée à celle de l’univers. Par la force voyante du Saint disparait alors l’idée d’une activité vaine, d’un enlisement local et temporel. Depuis ce regard qui rassemble le multiple, (le Saint est justement le patron des relieurs) l’Homme se trouve jeté à la périphérie, dans l’espace infini de la chair rouge du monde, là où toutes les couleurs se fondent. Il trouve dans cette sensation d’appartenir au tout, un sens à son travail et à son existence terrestre.

Cette vision première, cette évidence jaillissante qui va devenir l’énergie pénétrante du recueil, va faire aussi de son auteur un acteur du pays qui en oeuvrant à la construction de sa « maison de papier » apporte sa pierre à l’édifice sous l’autorité muette du Saint. 

Selon la légende dorée, St Barthélemy aurait été écorché vif et décapité, on dit aussi qu’il aurait été crucifié la tête en bas. Le Saint évoque donc le sacrifice volontaire, l’oubli de soi dans l’oeuvre commune terrestre et intemporelle. Sacrifier signifie mettre à mort, ainsi « vient le temps pour les bergers de tuer les agneaux sur la pierre » c’est le prix « pour le récit à venir » pour la perpétuation du cycle.

Dans l’ouvrage de Stefanu donc, les scènes concernant l’abattage des animaux ne manquent pas, et la couleur rouge qui baigne le livre, évoque tantôt la lumière tantôt le sang, nous rappelant l’ambivalence de l’acte, difficile mais nécessaire, parce qu’au final, on ne possède que ce que l’on donne. Bartolomeo lui, ne possède que sa peau et il la porte sur son épaule comme on se déshabille d’un vêtement, signe du don qui a mûri, véritable, pur et total.

Le 59ème poème ainsi relie la mort et la vie dans un cours d’eau. Tout vieillit « comme une frontière » et tout passe : « … effluves de bêtes devant l’homme, de fleur d’amandier, d’urine, puanteur longue de la marche… » Mais « tout ce vivant » relié par le hasard du chemin n’est -il pas finalement la beauté pure de l’ordre universel ?

Et le voyage recommence à l’envers, « tête penchée ». Nous sommes invités à suivre avec la nostalgie de l’étoile perdue, la voie rouge du desiderium, jusqu’à à la source limpide de l’enfance, à travers les débris de l’œuvre, la peau déchirée, la parole en charpie du poème 60. 

Le lecteur qui est arrivé à ce stade du chemin, n’est plus le même, ainsi se plonger de nouveau dans le lecture du recueil de Stefanu Cesari ce n’est jamais se baigner dans les mêmes eaux. D’ailleurs, au point de coïncidence de ce cercle, le poète pose un fragment d’Héraclite comme une offrande : 

« Le dieu change comme le feu mêlé d’aromates, reçoit le nom de chaque parfum. » 

Il y aurait encore tant à dire, mais pour laisser aux lecteurs le plaisir de porter sur le recueil de Stefanu Cesari un regard d’enfant, nous terminerons sur les mots de l’Obscur :

« Le tout est divisible indivisible, mortel immortel, logos et temps, père fils, ordre divin règle humaine. »

[] Carine Adolfini 

  • Stefanu Cesari,
    Bartolomeo in cristu,
    Bastia : Editions éoliennes, 2018.
    Broché, format 12x17, 128 pages,
    16,50 €
    ISBN 978-2-37672-010-2

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22/06/18

David Pietri, La valse des corbeaux

DAVID PIETRI VALSE CORBEAUX

D’une génération à l’autre, le roman des gens de lettres n’est plus ce qu’il était. Avec Le dossier Felix Decori, Jacques Fusina remonte le temps jusqu’au dernier tiers des Trente Glorieuses, sa jeunesse heureuse. L’amour des lettres est encore convertible sur le marché du travail. Les grandes librairies du Quartier Latin épongent alors les excédents de diplômes supérieurs de lettres classiques ou modernes. Ce n’est pas une conversion douloureuse que de s’y faire vendeur en magasin : le livre est encore tout sauf une marchandise. Mais, c’était il y a déjà un demi-siècle. Avec La valse des corbeaux, David Pietri plonge dans le présent, et une tout autre conjoncture. Il efface de son curriculum vitæ ses études littéraires pour conserver quelques chances d’accéder hic et nunc – c’est-à-dire en Corse et aujourd’hui – à un emploi ne demandant aucune qualification : clerc d’huissier. 

Ainsi, avec sa Clio, va-t-il livrer aux quatre coins de la Corse-du-Sud diverses assignations comme d’autres précaires, avec leur scooter, livrent des pizzas. Travail ingrat, mal rémunéré, et conduisant à servir, à des gens qui n’ont rien commandé, des sommations aussi aigres qu’indigestes. Comment faire de cela un roman ? A minima. Au jour le jour. De l’insipide. S’il avait été gendarme en retraite, il aurait pu mettre dans sa musette, comme amulette, ses épaulettes. Mais David Pietri n’est pas en train de vivre une seconde vie. La première est restée en friche, en déshérence, à l’abandon, après les années fac. Dans sa sacoche, à côté des actes, un livre. Montaigne. Un scapulaire. Le chemin de la littérature est ainsi réduit à une breloque, un souvenir, un porte-clefs dont l’anneau vide symboliserait l’ensemble des portes fermées à double tour sur les illusions passées de l’ancien étudiant en Lettres. Qu’offre le roman ? Rien. Un constat d’huissier. Son récit déroule le quotidien d’une sorte de gentil bourreau condamné à multiplier poliment des exécutions de basse intensité, en s’interdisant tout recul à l’égard des situations rencontrées, et toute identification à ceux qui en pâtissent. Au fil de ce texte morne, pas d’autre distanciation que quelques clichés épars sur la « société insulaire (…) très compartimentée » ; pas d’autre empathie que des civilités de circonstance, sans meilleure générosité à offrir que des étalements de créances sur plusieurs mensualités. Pathétique, l’auteur lui-même. Il se dit écouter d’une oreille distraite le fonds sonore de France Culture entre deux livraisons, ou signale qu’il lui arrive encore d’acheter Le Monde Diplomatique. Attaches et curiosités vestigiales d’un intellectuel dévoyé.  

Reste au lecteur la liberté d’envoyer paître l’éditeur servant ce livre comme une « chronique sociale de l’Île de Beauté », sans oser préciser qu’il satisfera davantage un voyeurisme de bas étage qu’un quelconque besoin d’analyse éclairée. Mais le lecteur pourrait aussi prendre la liberté d’accepter l’auteur comme une sorte de fruit moderne des copulations de Don Quichotte et de Madame Bovary, ou tout au moins de l’amalgame des deux lignes décrivant, dans un manuel de littérature, le cas typique de dissociation frustrée qu’ils illustrent, l’un dans une version baroque et l’autre romantique, ce qui laisse la place à une mouture contemporaine où la plume tient lieu de selfie stick. Il eût été plus romanesque, au demeurant, que l’auteur basculât son personnage dans l’absurde ou le suicide. Mais qu’il se rassure ! Cette publication devrait lui apporter les mêmes satisfactions que la délivrance d’un commandement à payer. S’il est lu – avec un peu de recul et beaucoup d’empathie, s’entend –, il peut réussir à se faire plaindre de devoir faire ce qu’il fait, voire de n’avoir plus que ça à écrire. Sans le savoir ni le dire, il est en train de toucher du doigt le peu de distance qui sépare son inconsistance sociale – dernier maillon de la machine judiciaire –, et l’extrême précarité des justiciables déchus constituant l’essentiel de son fonds de commerce. Ce qui est vécu dans la résignation, en refermant le couvercle de la cocotte minute. Appeler « Montaigne » ce couvercle évite de se sentir enfermé dans ses propres abdications. Mais bien maigre le bouillon où, noyés dans un quotidien sans relief, ne mijotent plus que quelques lambeaux de prêt-à-penser.

« Les bons livres font les bons clercs », dit le proverbe. 
Aux lecteurs de soupeser la solidité de la réciproque.

[] Xavier Casanova

David Pietri,
La valse des corbeaux : journal d’un clerc d’huissier, 
Lormont : Le bord de l’eau, éd., 2018 (Coll. Spondi).
Broché, format 13x20, 144 pages, 165 grammes, 15,40 €
ISBN : 9782356875440

Du même auteur : 
Le jour où Napoléon rencontra Michel Phelps

IMAGE : Infographie XC,
d’après Giovanni Lanfranco, « Elie et le corbeau »,
huile sur toile (ca 1624-1625).

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08/06/18

Carine Adolfini-Bianconi : Ma béance ta demeure

MA BEANCE TA DEMEURE

À Fior di Carta, le plus rural de nos éditeurs insulaires, vient d’ajouter à son catalogue un recueil de poèmes de Carine Adolfini-Bianconi, accompagné de leur traduction en corse par Stefanu Cesari. Il s’offre sous une couverture épousant la simplicité rudimentaire d’une page de titre de la « belle époque ». Elle délivre son intitulé au noir, complété, en guise de vignette, d’une lettre hébraïque gros corps dans la couleur des rubriques.

« Ma béance ta demeure », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Jean de la Croix disait « Il dort tranquille dans mon sein » (La nuit obscure). La figure mystique de l’incorporation de l’être aimé n’a plus de sexe lorsque c’est l’âme elle-même qui s’ouvre et s’offre comme une béance aux effusions et aux fusions de l’extase. Mais l’âme est si imperceptible qu’elle ne se donne à comprendre que dans la métaphore du corps, de ses élans, de ses unions, de ses émois. « Je meurs du désir de lui être uni », dit Thérèse d’Avila (Relation 1). Mais, qu’est-ce que cette âme en quête d’union sinon un double idéal de mon corps charnel, putrescible et désirant ? « C'est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon », dit Michel Foucault dans Le corps utopique. C’est le corps imaginaire qui se purifie dans le bain lustral, se régénère dans le rituel, s’entretient dans la chasteté, contre des promesses d’immortalité, contre l’angoisse de vivre la triste finitude de la condition humaine. L’oubli est son remède. L’oubli collectif de « la divinité qui tout gouverne, car elle préside à la naissance et au coït, envoyant la femme se mêler à l’homme, comme l’homme à la femme. Oui, le premier dieu qu’elle [la nature] enfanta, ce fut Eros. » Ainsi parle Parménide, au Vs. av. J.-C., dans son poème « Autour de la nature ». Eros, dieu effacé dans l’écrasement des paganismes, dieu dénaturé dans les pornophanies du siècle.

« Vont-ils s’égarer à en perdre le sens ? »,
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Pourquoi donc ce détour castrateur par l’âme ? Le mystère le plus tangible et le mieux partagé est le corps lui-même. Ses appels à l’étreinte. La renaissance inlassable du désir, ce manque qui nous comble. Aux temps baroques de la fondation du Carmel, le corps est convoqué dans la méditation comme l’image l’est dans les livres d’emblèmes : il s’agit de prendre appui sur une expérience sensible pour s’élever en esprit, comme dans le songe de Jacob, jusqu’au royaume des anges, jusqu’à l’extase, l’union intime avec le divin. « L’âme cesse de tourner sur elle-même », dit Bergson, « Dieu est là et elle est en lui. » Ne pourrait-il pas tout autant dire qu’il est en elle dans ces noces mystiques sans corps à corps où tout se compénètre et fusionne ? Ou bien, que cesse la dualité, les deux ne faisant plus qu’un ? Mais où donc se forme d’ordinaire l’expérience sensible d’une telle exaltation, si ce n’est dans la relation amoureuse ? Oublions l’âme, terminus ad quem, pour certains. Pas le corps, terminus a quo, pour tous. Le portail est commun, mais les chemins innombrables et, en cours de route, encore plus diverses les pensées et plus précieuses les rencontres. « Tu as eu raison d’être / tu peux recommencer », dit Carine, offrant ainsi à une de ces rencontre un lendemain. Rien qu’un lendemain. Mais un lendemain voulu. Une attente. Un espoir.

« Certains chants ne meurent jamais », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Si le titre ne résonnait pas comme une formule mystique, nous n’aurions pas commencé notre commentaire en citant Jean de la Croix, comme nous aurions pu en appeler aussi au Livre des demeures, sous titrant Le château intérieur de Thérèse d’Avila. Pour seule illustration, la couverture du recueil de Carine propose un signe, une lettre hébraïque. Elle renvoie à une autre mystique, celle que développe la kabbale juive dans sa mise en correspondance, par le signe, des énergies corporelles et des attributs divins. « Le Saint béni soit-il a sept formes saintes et toutes ont leur correspondant en l'homme », dit au Moyen Âge le Sefer Yetsirah, ou Livre de la création. Plus tard, cette correspondance relie la parole humaine et la parole divine : le Créateur ne crée-t-Il pas le monde en le nommant ? Rien ne saurait donc détruire cette part de divin contenue dès l’origine du monde dans le nom de toute chose. Quelle que soit la manière dont les humains assemblent les lettres et les mots, la parole ainsi formée porte toujours en elle la puissance divine déposée en chaque nom. Un supplément de sens. Ce que la Kabbale tente de percer, pour remonter du peshat, le sens littéral, jusqu’au sod, le sens caché révélant les mystères de la création.

« Chaque bout du mot songe à se croiser en étoile », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Chaque mot est un assemblage de lettres. Comment le Créateur a-t-Il pu créer le monde en le nommant sans créer avant toute chose la lettre ? À son origine, la lettre n’est pas une forme arbitraire, mais la représentation schématique d’une chose et prend pour nom le nom de cette chose. L’arbitraire du signe n’est que l’oubli des origines du signe, l’effacement de son histoire sensible, l’hypostase de sa valeur logique aux temps présents, contre le tout synthétique ouvert à des interprétations plurielles. Ainsi, la lettre kaf apposée en couverture, outre sa valeur phonétique, porte un nom signifiant « paume, main », et une figure évoquant une main ouverte vue de profil (la posture de la main signant la lettre « c », dans l’alphabet gestuel des sourds-muets, par exemple). Ainsi présentée, c’est la main qui reçoit ou qui présente une offrande, et, par extension de sens, toute ce qui comporte une face concave pouvant servir de récipient. Une béance. 

« Tuer le plein, accueillir le vide », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Dans cette béance, un point, un daguech, signe de mutation de la consonne. Il donne à voir la lettre kaf non pas à l’état vide, mais à l’état plein. Instantanément. Comme une empreinte. Une chose en soi. Un phénomène visuel précédant toute interprétation. Le moment initial où se joue le « esse est percipi » de Berkeley face à une singularité du monde sensible pénétrant la conscience. « Bienheureux celui qui voit », conclue Stefanu Cesari dans la préface de ce recueil. Encore davantage celui qui décrypte, ajouterons-nous, car il préfère au plein des réponses le vide des questions ; à la position acquise, le pas de plus qui s’offre à lui ; aux mains qui possèdent, celles qui créent.

« Je ne t’appartiens pas mais j’habite tes mains », 
dit Carine Adolfini-Bianconi.

Les mains caressent. Les mains écrivent. Tout aussi bien que l’amante, la langue elle-même pourrait faire siennes les paroles de Carine. La langue, bien commun par excellence, n’est la propriété de personne. Mais elle est prête à se domicilier  dans les mains de qui l’accueille, la pétrit ou la caresse. Renversement. Le créateur ne crée pas ce qui doit être : il ouvre la liberté de poursuivre sans fin l’entrelacement des créations et des interprétations. Peut-être même que les deux ne font qu’un. « Parce que la poésie ne finit jamais elle se continue de mains en mains, de regards en regards, elle existe chaque fois que le livre s’ouvre. » Chaque fois qu’il se réécrit dans une autre langue, ajouterons-nous, en déplaçant le regard des strophes de Carine Adofini-Bianconi, et en le tournant vers leur traduction en corse par Stefanu Cesari. Création d’un autre monde. Un autre « World on paper », comme dit l’anthropologue David R. Olson. Fassent les hommes, plutôt que le ciel, que ce ne soit pas seulement des normes et des lois qui se déposent à fleur de feuille, à fior di carta

[] Xavier Casanova

Carine Adolfini-Bianconi, 
Ma béance ta demeure
Barrettali : À Fior di Carta, 2018. 
108 pages, 13,00 €. 
ISBN 979-10-95053-55-2

05/06/18

Jacques Fusina, Le dossier Félix Decori

DOSSIER FELIX DECORI

Belle audace que de s’emparer d’un sujet aussi rebattu que les amours de Sand et Musset. Belle réussite que d’en faire un roman attachant, mettant en scène un jeune couple des années 60, commentant à deux voix la Correspondance de George Sand et d’Alfred de Musset, lue dans son édition originale publiée à Bruxelles en 1904, établie par un certain Félix Decori. Belle inspiration que de relever le nom de cet illustre inconnu et, au fil du roman, de le faire passer du statut de simple indice bibliographique à celui de sujet de recherche, puis, de surprise en surprise, d’objet d’une quête, et finalement de personnage à part entière, pivot de l’intrigue.

Jacques Fusina, dans son roman, tresse ainsi habilement trois temporalités distinctes : le temps compact de la lecture conduite en commun par deux jeunes amoureux, sur un volume qui, en les publiant bout à bout, transforme en chiame è risponde les échanges entre Sand et Musset ; le temps plus distendu de la relation complexe et singulière liant Sand et Musset, entre évocation du voyage à Venise et consommation de leur rupture ; le temps épars suggéré par la date de publication du recueil, cette « belle époque » donnant le canevas sur lequel se projette la « reconstitution de carrière » de Félix Decori.

Le roman lui-même se met en place lorsque Jean et Marie reçoivent d’un bouquiniste l’offrande d’un livre ancien, et découvrent avec émotion ce qu’annonce sa page de titre. Correspondance amoureuse offerte aux amoureux, mêlant à leurs sentiments réciproques un même amour des livres et une même passion pour la littérature. Deux regards se portent sur cet objet reçu comme un clin d’œil, une bénédiction, un parcours initiatique, un signe du destin… Deux désirs se croisent sur ce cadeau commun. Ils se complètent. Marie ne s’est-elle pas mise à feuilleter l’ouvrage à la recherche des dessins et des autographes, traces directes de l’émotion de Musset ou de Sand, et de leur énergie créatrice ? Jean n’a-t-il pas posé aussitôt un doigt interrogateur sur le nom inconnu figurant en couverture, signature d’un tiers assumant l’édition posthume de ces lettres privées ?

Le roman, sous forme de dialogue entre Jean et Marie, va dérouler ces deux dynamiques parallèles. La première se projette de manière romantique sur le vécu et le génie des deux grands auteurs. La seconde s’attache avec méthode à préciser la place et le rôle de l’homme qui a dirigé la publication. La première a pour main courante le livre. La seconde, les documents exhumés dans la recherche et classés dans le dossier. Toutes deux ont pour ciment la complicité studieuse, rigoureuse, amoureuse et prometteuse de Marie et de Jean. Leur conduite de l’étude – comme leur conduite dans l’étude – est faite d’échanges incessants entre eux, et de plongées alternatives dans le codex et dans le dossier. Le tout est restitué par la plume précise, fraiche et bienveillante de Jacques Fusina. Nul doute qu’elle entrainera avec autant de bonheur les admirateurs de Sand et de Musset, que ceux qui seraient avant tout aiguillonnés par une curiosité plus élémentaire et très bien partagée. Elle se résume, en effet, à deux questions. C’est qui ? Il est d’ici ? Des pas dans la rue suffisent à les provoquer. On peut donc imaginer qu’il en sera de même au passage de la couverture…

Mais avant d’élargir à ce point le lectorat, que se précipitent déjà sur ce roman tous ceux d’entre nous qui ont fait leurs humanités avec le Lagarde et Michard en main, surtout s’ils étaient déjà bien avancés dans leurs études littéraires, un demi-siècle avant le jubilé de Mai 68 et le baptême de Parcoursup. Le régal est assuré. Lettres et Histoire confondus.

[] Xavier Casanova

Jacques Fusina, Le dossier Félix Decori,
Ajaccio : Albiana, 2018.
Broché, 320 pages, 16,00 €. ISBN 9782824108605

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29/05/18

La peau de l'élagueur

COUV LA PEAU DE L’OLIVIER

Le documentaire de Laurent Billard, « La peau de l’olivier », a réinjecté dans l’actualité culturelle le livre de Jean-Michel Neri, dont il reprend le titre et adapte le texte à l’écran.

Ce livre ne m’était pas inconnu [1], mais, ne l’ayant jamais lu, son image restait assez floue. De même celle de son auteur, dont je pouvais tout au plus rapporter la progression de la bibliographie :

Récemment, mes curiosités sont passées du mode veille distraite au mode attention active, alertées par quelques photos d’arbres urbains agitant leurs moignons après une taille violente et sans pitié. Publiées sur les réseaux sociaux, elles étaient  accompagnées d’un commentaire acerbe dirigés contre les employés municipaux ayant civilisé de manière un peu trop sauvage les arbres de leur ville. Dans toutes les écoles de journalisme on répète que le poids d’un événement est maximal lorsqu’il s’est déroulé dans l’environnement immédiat du lecteur. Cette loi joue : je réside dans cette commune. Mon attention s’éveille. Le billet est signé Jean-Michel Neri. Je découvre ainsi une proximité qui ne m’était pas apparue dans les notices bibliographies.

De là, je cherche à en savoir davantage et découvre une vidéo relatant une intervention de Jean-Michel Neri, élagueur de son état, sur une oliveraie aux arbres multiséculaires. Elle est conduite en mettant en œuvre du matériel et des techniques d’escalade. Ceux qui ont entendu parler des neurones miroirs savent qu’il suffit de voir des gestes que l’on a pratiqués pour que s’éveillent en soi les sensations qui y sont associées. Là, je ne parle pas de tronçonneuse, mais de cordes et de baudriers. Je n’ai joué de la tronçonneuse que pour débiter des branches cassées et des arbres couchés par les tempêtes. Mais la corde d’escalade est une bien vieille histoire aux épisodes multiples, même si désormais elle sommeille, suspendue à un piton de tringle à rideau, au coin d’une fenêtre donnant sur la montagne. Corde de rappel, dit-on, lovée sur tous les souvenirs de jeux divers avec la verticale.

Or, très récemment, après quelques mots échangés lors de la première édition de Festi Libri, Jean-Michel Neri m’a offert son livre. C’est assez dit des « expériences » positives qui ont précédé ma lecture, jusqu’à la rendre urgente et nécessaire. Pourquoi se sont-elles déclenchées à la seconde édition et non pas à la première ? Pourquoi cette seconde édition et non pas une réimpression à l’identique de l’édition princeps ? Pourquoi une nouvelle couverture, sans indication d’éditeur ? Pourquoi me faut-il autant de temps pour trouver sur internet un catalogue donnant la référence bibliographique exacte de l’ouvrage ? Ces quelques question me laissent penser à des défaillances éditoriales, que l’auteur a corrigées lui-même. N’y aurait-il pas des similitudes entre un élagage barbare et une édition bancale ? Des actes accomplis sans véritable réflexion sur les « règles de l’art » ? Des règles qui dépassent la simple mise en œuvre des machines ou des logiciels, tronçonneuse ou inDesign ? Et des conflits de compétences, entre qui s’aveugle sur ses pratiques et qui cherche à leur donner davantage de sens ? Le sens ? Essayons de le voir comme un « rhizome » reliant ceux qui font, ceux qui font faire et ceux qui bénéficient des actes accomplis. De toute évidence, la seconde édition est un élagage, du moins pour ce qui concerne la couverture. Un élagage selon les règles de l'art, s’entend. Un élagage réussi.

Et le texte ? Adoptant la forme romanesque, il dit ce que l’élagueur porte à fleur de peau, en donnant la parole à un olivier que l’on imagine millénaire. La fiction littéraire permet de prêter à l’arbre – en la transposant dans sa perspective – « l’expérience » de l’élagueur aguerri. Cette « expérience » n’a rien à voir avec ce que l’on étale d’ordinaire dans un curriculum vitæ ou une offre d’emploi. Cette « expérience » est le mélange de sensations, d’émotions et de pensées qui se forment dans la tête d’un homme partageant son quotidien avec les arbres. Ce qui est très différent de le partager simplement avec sa tronçonneuse. Cette « expérience » est pétrie de respect pour le caractère vivant de la matière d’œuvre dont il a la charge, et non pas flétrie de suffisance, de domination aveugle du végétal, assortie de jouissances intimes proportionnelles à la puissance des machines et à la rentabilité des opérations. Quel mal y a-t-il à voir l’arbre avec assez d’empathie pour lui prêter des sensations, des émotions et des pensées ? Quel bien y aurait-il à caresser affectueusement sa tronçonneuse après la coupe à blanc d’un vieux bosquet d’arbres de haute futaie ?

Le soliloque de l’olivier n’est pas continu sur tout le roman. Le narrateur s’y glisse, ici où là, et y va de son paragraphe dans les premiers chapitres. Dans l’avancée du livre, il prend de plus en plus d’autonomie, s’appropriant des chapitres entiers. Dans la seconde partie, le narrateur est désormais seul. Il restitue quelques épisodes de la vie d’un jeune élagueur, Cosimu. Comment ne pas voir dans ce prénom une allusion au livre d’Italo Calvino, Il Barone rampanteLe Baron perché ? Indirectement, l’auteur réinjecte ainsi dans son texte une « expérience » de lecture qui, de toute évidence, l’a marqué : l’histoire d’un jeune garçon qui, sur un différent avec ses parents, se réfugie dans un arbre et décide de ne plus jamais en descendre.

Comme le roman d’Italo Calvino, La peau de l’olivier peut recevoir une multitude de lectures. Mais, au fil des pages, le conte philosophique s’estompe et les notations biographiques surgissent. La fiction semble ainsi se briser devant la réalité, jusqu’à ce dernier chapitre, « Cahiers verts de Cosimu », qui ne délivre plus que des fragments. Petits épisodes de vie ordinaire où l’auteur voit combien son « expérience », si bien partagée avec ses doubles – l’olivier et Cosimu – est totalement illisible pour nombre de ses semblables. « Il faut que je fasse attention, je vais virer aigri », dit-il, portant à nouveau le regard au fond de lui-même. Dominer cette émotion. Relire l’épilogue donné avant les cahiers verts. L’olivier y avait repris la parole. Parlait ce qui restait de l’arbre : ses racines profondes. S’énonçait ce qu’il avait vécu, ressenti et pensé lorsqu’il fut démembré et abattu. Douleur, certes, mais espoir aussi. Réunir ses forces. Un bourgeon. Sortir au grand jour. Une tige. Tout recommencer. Un arbre.

Aujourd'hui, le livre est fermé et bourgeonne déjà le désir d’ouvrir l’autre : Minoru.

Lire. Lire encore…

[] Xavier Casanova

[1] La peau de l'olivier a été recensé en décembre 2014 par Pedru-Felice Cuneo-Orlanducci sur le blog Anima capiata.

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26/05/18

Scontri di u libru / Bastia 30 mai

Scontri di u libru Bastia 2018

Voir le programme sur le site de Musanostra.

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17/05/18

Prunelli di Fium’Orbu / Festi libri / 1ère

FESTI LIBRI 1ère édition

Prunelli du Fium’Orbu inaugure le 20 mai prochain la première édition de « Festi libri », salon du livre et des rencontres littéraires. Au programme, un parterre d’auteurs présentant et dédicaçant leurs œuvres, une bourse aux livres d’occasion et un cycle de 5 forums dont le dernier sera animé par Philippe Croizon sur le thème « tuttu hè possibule ». On ne peut que saluer et suivre avec intérêt cette initiative, en espérant un succès qui assure sa reconduction d’année en année. 

J’ai particulièrement apprécié l’illustration de l’affiche : un livre ouvert où pousse le gazon, sur lequel se dresse un arbre dont les frondaisons attirent une nuée de livres volants, laissant libre de voir dans cette volée des ouvrages nichant dans l’arbre où y butinant.

PLUS D’INFOS

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14/05/18

Sculiscia

PARADOXES III BLOG

— Tu te trompes ! Il a mouillé sa chemise.
— Certes, quelques sueurs fiscales. Tu as d’autres éléments de langage ?
— Pourquoi cette question ?
— Pour qu’on continue à jouer à « tu bricoles, je rigole ».

Strattu di : 
Cacciamosca, Paradoxes III
La Gare, 2018 (Coll. « The French Collection »).

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12/05/18

Divuzzione

PARADOXES III BLOG

— Si tu lis par dévotion, c’est bien. Par réflexion, c’est pas pareil : on sait jamais à quoi tu réfléchis. Mon pauvre ! Dans ta vie militante, à coup sûr, tu t’en es pris plein les dents. Quand l’apparatchik te cite le Livre, tu crois que c’est pour que tu le lises ? Tu crois qu’il l’a lu ? Non. Il l’a mis sur le buffet avec plein de bougies autour. S’il te le donne, c’est pour que tu fasses pareil.
— J’ai fait pareil. Mais j’avais laissé un ticket de métro là où j’en étais. Il dépassait. Ça lui a pas plu.
— Et alors ?
— Il a dit que je cherchais des poux, que si c’était ça, je perdais mon temps, et que si j’étais un bon, et un vrai, j’aurais déjà tout ça en moi.
— Toujours le même cinéma. On te bassine pour que tu viennes au catéchisme, et là on te raconte qu’il faut détester ceux qui ont besoin de l’apprendre, puisque ça montre que, chez eux, c’est pas naturel.

Strattu di : 
Cacciamosca, Paradoxes III
La Gare, 2018 (Coll. « The French Collection »).

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Schjaffu

PARADOXES III BLOG

— Tu parles de danger ? Tu n’as pas tort. L’arrogant suscite la haine pour n’avoir que ça à combattre, jetant ainsi une couverture totalement opaque sur les appétits supérieurs qu’il défend. La démocratie et l’état de droit sont des voiles bien trop transparent : une fine mousseline qu’une simple association de défense de l’environnement réussit à percer. L’arrogant excite la haine en multipliant les provocations, jusqu’à ce que surgisse la violence, car, alors, les pudeurs s’estompent, permettant d’exhiber et de manœuvrer l’appareil répressif qu’il ne cesse, comme ses prédécesseurs, de faire grossir, de crise en crise, chacune ayant permis de faire reculer d’un vote les chevaux de frise protégeant les libertés communes. — Ah ! Sous quel signe met-on l’émancipation ? Le martinet et le hochet. Chevènement, pour memento mori, et Macron pour horizon libéral. — Ah ! Sous quel signe met-on la justice ? Sous « ce qui ne se plaide pas ». Qu’est-ce qui ne se plaide pas ? Ce qui se résout par la guerre. — Ah ! Sous quel signe met-on le maintien de la Corse dans la République ? En effaçant d’entrée de jeu son drapeau de la cérémonie officielle. Un effacement acté au grand jour, face à une assemblée d’élus locaux. — Ah ! Sous quel signe met-on les élus locaux ? N’a-t-on pas a rappelé à leur président qu’il n’était que ça ? Faut-il continuer ? — Que faut-il faire pour ne pas se laisser enfermer dans la folie qu’il tente de fabriquer ? Savoir qu’il espère qu’elle se réveille et vienne justifier les quatre tours de clés déjà donnés dans les discours, et l’enfermement qu’ils provoquent. Savoir que leur haine recuite n’est pas un sentiment. C’est une stratégie. La stratégie du pire : provoquer l’émergence du geste fatal qui permettra de résoudre définitivement la question corse. Celui qui permettra à l’Etat de laisser libre cours à « ce qui ne se plaide pas ». Avec des rafles façon « piste agricole », mais sous état d’urgence et non plus sous le régime du droit commun. Mais ces deux plaques ne se rapprochent-elles pas à chaque crise, spontanée ou orchestrée ? — Ah ! Nous sommes encouragés à cultiver notre identité… Pourquoi ? Pour jouer à la perfection au corse de service dans la téléréalité dont il ficèle le scénario ? Pour tomber, là encore, dans « ce qui ne se plaide pas », les préjugés bien installés dans la « société du spectacle » et les rumeurs dévastatrices qui enflamment les réseaux sociaux ? — Oui. Danger ! Il n’est pas nécessaire, en effet, que les accusés soient coupables, pourvu que l’on puisse se décharger sur leurs têtes des culpabilités collectives. Ce que nous masquerions en passant à l’acte. Ce que nous validerions en baissant la tête, touchés par quelque humiliation que ce soit. — Oui. Danger ! Double bind. On n’en sort qu’en évacuant le paradoxe dans lequel nous enferme cette autorité arrogante venue nous intimer de l’imiter, tout en conservant notre identité. En gros, sois un autre si tu veux qu’il t’autorise à rester ce que tu es. Saches cependant que si tu plies, il te voit comme un mou. Mais si tu te dresses, il te montre comme un fou. Il est libéral : il te laisse le choix. Un choix « gagnant-gagnant », où c’est toujours le même qui gagne.

Strattu di : 
Cacciamosca, Paradoxes III
La Gare, 2018 (Coll. « The French Collection »).

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Zilimbrina

PARADOXES III BLOG

« Père ! Père ! Quand aurai-je le droit de te désobéir !
— Le jour où tu respecteras vraiment mon autorité. »

Le destin de cet enfant-là fut rectiligne. Sa vie entière fut consacrée à collectionner tout ce qui donne le droit de désobéir à tout ce qui ressemble à un père. Tâche aisée : il en voyait partout. Il eut pour ami l’orphelin, qui en cherchait partout. Ils marchèrent ensemble, chacun étant le prophète de l’autre. À eux deux, ne faisaient-ils pas le tour de la question ?

Strattu di :
Cacciamosca, Paradoxes III,
La Gare, 2018 (Coll. « The French Collection »).

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Scintilla

PARADOXES III BLOG

— Quand j’étais gamin, je voulais être gagman.
Et alors ?
— Je l’ai dit à mes parents.
Et alors ?
— Ils ont éclaté de rire.
Et alors ?
— Ça m’a définitivement refroidi.

Strattu di :
Cacciamosca, Paradoxes III,
La Gare, 2018 (Coll. « The French Collection »).

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16/03/18

Massacre des innocents : commentaire ex post

MASSACRE INNOCENTS

Personne n’a jamais protesté des billets qu’il m’arrive de commettre, où je donne la « critique d’un ouvrage avant de l’avoir lu », dans une espèce d’analyse sauvage de ce que réveille en moi ce qu’offre l’objet livre créé à partir d’un texte d’auteur. Qui oserait protester que je reprenne la plume après avoir lu ? Or j’ai lu Massacre des innocents commenté par ailleurs.

Histoire de la lecture.En décembre, Marc Biancarelli partage sur Facebook une image de la couverture de son roman à paraître début janvier, Massacre des innocents. L’information tombe donc dans la période où beaucoup s’emploient à s’équiper en cadeaux à distribuer sous les bougies des anoukiot et des sapins. Mais elle annonce une parution un peu tardive pour faire figurer l’ouvrage dans les bibliographies sélectives transitoirement constituées à l’approche des fêtes, où se recensent les livres d’étrennes. Je le retiens néanmoins comme cadeau à offrir à Alexandre Ducommun, pour ébranler le jugement global et péremptoire qu’il porte sur la littérature insulaire. Il faut dire qu’il m’est arrivé à l’occasion de le fournir, sinon en arguments, du moins en formules marquantes. Par exemple, à propos d’un flyer impression quadri recto seul sur couché brillant 125 g, j’avais ainsi osé dire « les fadaises de Bonifacio ». Mais c’était pour créer un contraste faisant ressortir Orphelins de Dieuici glosé – que je l’incitait alors à lire, ne parlant que de sa couverture :

  • Sur fond noir, le squelette d’un homme chevauchant celui de sa monture. Il semblait fuir au galop son monde, laissant derrière lui ses chairs et son armure, peut-être comme le lézard se détache de sa queue, qui, se tortillant sur place, absorberait l’attention de ses fans et de ses assassins. Mais, peut-être, s’élançait-il, ainsi allégé, à la conquête de nouveaux territoires ?

Or, la couverture suivante montre un enfant habillé, main posée sur une carte… Faute d’avoir été publié dans le temps social adéquat, ce cadeau est arrivé un peu tard. Mais il a fait son effet, dont on trouve trace dans le commentaire d’Alexandre publié ici même. L’histoire de la lecture s’arrête-elle ainsi ? Mais pas du tout ! Pour me remercier d’une aussi belle lecture, très exactement par un contre don à hauteur de l’émerveillement provoqué, Alexandre m’offre, en retour, un exemplaire de ce même « massacre ». Il sait que ma curiosité est toujours très vive pour les œuvres dont je parle sans les avoir lues. Est-ce me prendre au mot que de m’en infliger la lecture ? Ou bien m’apporter une preuve de conversion en m’invitant à communier, moi aussi, aux mêmes espèces, désormais doublement consacrées, à la fois par mes illuminations et leur mise à l’épreuve dans un examen de fonds ? Quoi qu’il en soit, je m’y attache sur le champ.

Les circonstances font que j’en achève la lecture en vol, entre Poretta et Orly, sauf le dernier chapitre, que je lirais à Paris sous les yeux de mes hôtes. Est-ce là, la fin de l’histoire de la lecture ? Patience ! Voilà que, le lendemain, apparaît sur la table du salon le numéro de février du Matricule des anges. « J’ai pris ça pour toi », me dit-on. Je m’y plonge, toujours sous les yeux de mes hôtes. Ils s’y engouffrent, cette fois sous mes yeux. Nous échangeons quelques mots. Hier, j’ai dit à Alexandre que j’avais laissé à Paris le livre qu’il m’avait offert. L’ouvrage est, désormais, en lecture dans le XIVe arrondissement. L’histoire de la lecture serait-elle sans fin ? Quoi qu’il en soit, mon escapade parisienne s’est achevée en abandonnant à leurs curiosités désormais assez vives des hôtes déjà très loquaces sur ce livre qu’ils n’avaient pas encore lu. Mais qui lirait un livre sans que se soit opéré quelque part la transformation d’un texte en objet de désir ?

Impression de lecture.Rien n’est moins stable qu’une impression de lecture : elle se transforme aussitôt qu’un autre livre est ouvert, pour peu que le second résonne avec le premier. Or, il s’agit de Sapiens : une brève histoire de l’humanité, dont je lirai d’un trait 460 pages sur 500, avec l’impression de voir se dérouler une immense fresque qui, sous divers aspects, ne développe qu’un seul thème : l’universalisation. Atteindre l’universel ! Mot d’ordre et gage de réussite des œuvres littéraires ! Le gros titre du dossier de six pages que le Matricule des anges consacre à Marc Biancarelli. L’universalisation est une très longue histoire : celle de l’humanité.

  • Elle commence dès que Sapiens se répand dans le monde. Elle s’accélère à chacune des « disruptions » qui bouleversent l’humaine condition, transformant de manière radicale et irréversible le rapport de l’homme à la nature, à ses congénères et à lui-même, sans trop savoir si tout ce qui agite ses pensées et met en branle ses actes monte de ses entrailles, lui est dicté par les autres, résulte de son expérience du monde ou descend des puissances extérieures tapissant tous les autres mondes qu’il est prêt à s’inventer.

Tendre à l’universel, ne serait-ce pas tout simplement mettre un peu d’ordre dans ce foutu fatras ? En consacrant et en massacrant. Dans une liturgie rudimentaire et primordiale : pouce en haut ou pouce en bas. Foutaise que le devoir de mémoire : rien d’autre qu’une manière de déplacer les culpabilités présentes sur les massacres du passé. « Plus jamais ça », crie l’innocent en montrant le massacre d’hier sans trop voir le jeu de massacre dont il est aujourd’hui à la fois la proie, la victime et l’acteur.

Niveaux de lecture.Le naufrage du Batavia est ainsi un petit épisode d’un massacre généralisé, plurimillénaire, ininterrompu, et en accélération constante, admirablement restitué par Marc Biancarelli dans son Massacre des innocents. Il offre une reconstitution quasiment scénographique des multiples expressions d’un universel qui transcende toutes les universalisations : l’affrontement sans pitié des « cinquante nuances » de la cupidité. Cupidité folle, singulière, sauvage et manifeste de l’individu prêt à toutes les turpitudes pour arracher aux autres ce qu’il n’a pas lui-même, ou protéger des autres le peu qu'il tient en sa possession. Cupidité raisonnée, collective, policée et subreptice des groupes humains ligués dans des « ordres » transitoires où assez durables confisquant à leur profit exclusif et collectif le droit de consacrer et massacrer au nom de raisons supérieures, impératives et universelles. Ainsi en est-il de la VOC, une société par actions.

  • À la barbe des monarchies européennes qui se partagent les océans, un « réseau social » bourgeois va armer la flotte marchande la plus puissante de son époque, lever des troupes mercenaires, régner en maître sur les colonies hollandaises, transformer les poivres en or, et, dans cette alchimie, acquérir un pouvoir politique surpassant celui de l’Etat central des Provinces Unies, déjà réduit, toutes les provinces défendant leurs prérogatives.

De ce contexte, chacun des 18 tableaux du Massacre des innocents donne un fragment de récit qui se clôt sur lui-même. Un de ces tableaux, par exemple, est centré sur le personnage de Cornelisz, du temps où il est encore apothicaire. Bourgeois endetté, au bord de la faillite, il erre dans les rues, joue du coude pour se frayer un passage dans la foule agglutinée en place publique. Elle assiste à une exécution capitale. Il s’en écarte. Il est alors rossé par les hommes de main de son créancier. Il est humilié par une mégère qui, par vengeance, lui pisse sur la figure quand il est à terre. Se remettrait-il de ses traumatismes en rentrant chez lui ? C’est retrouver sa femme et son fils, délabrés par la syphilis. L’épouse est à l’agonie. L’enfant pleure. Il lui applique un oreiller sur la tête, l’étouffe et reprend son errance. À vide. Muni d’une recommandation, il prendra la mer, enrôlé par la VOC dans un de ses convois en partance pour les Indes néerlandaises. Il embarque comme intendant adjoint sur un trois-mâts flambant neuf effectuant son voyage inaugural, le Batavia.

  • L’ouvrage, dans ses 18 tableaux, entrecroise des épisodes majeurs de cette aventure maritime et des moments de vie de ses principaux acteurs, avant ou après la catastrophe centrale : le naufrage du navire sur des hauts-fonds au large de l’Australie.

Raisons de lire. C’était un pari audacieux que prendre la plume sur un sujet aussi rebattu et aussi documenté que la tragédie du Batavia. C’était prendre le risque de passer au dessous du texte fondateur, publié en 1647, livrant le témoignage de Pelsaert ; ou au-dessous des œuvres plus récentes, notamment Les naufragés du Batavia de Simon Leys, ou L’archipel des hérétiques de Mike Dash ; ou même d’une œuvre aussi audacieuse que Batavia, un opéra donné à Melbourne en 2001 ; ou d’une œuvre aussi visuelle que Jeronimus, une bande dessinée en trois tomes inspirée du même drame ; où, plus fondamentalement, au dessous de la portée de cette histoire dans l’imaginaire des Pays-Bas, dont l’expression la plus forte est la construction, à la fin du siècle dernier, d’une réplique grandeur nature de ce trois-mâts légendaire. Pari réussi. De manière magistrale.

  • En appeler si souvent aux peintres hollandais du siècle d’or est, pour l'auteur, une manière de convoquer la minutie de leurs représentations. Elle tient à distance ce qui se joue dans les divers panthéons, préférant la palette crue de ce qui se donne à voir (et à manger) plutôt que les palettes nébuleuses de ce qu’il convient d’imaginer. Cet appel va même jusqu’à projeter dans le texte des personnages empruntés, par exemple, à Frans Hals, telle que Malle Babbe. Un hommage qui répète celui que Courbet avait déjà rendu à Hals en produisant une copie de ce tableau qu’il tenait pour une merveille.

Il y a sans doute une multitude d’autres clins d’œil dans ce Massacre des innocents si bien documenté. Mais ils sont tellement bien intégrés au fil de l’histoire qu’ils passeront inaperçus, emportés par la force du récit et submergés par le plaisir de s’y abandonner. Mais en surprendre quelques uns ne gâche rien de ce plaisir, bien au contraire. Que se poursuive donc, l’histoire de la lecture… Mais il n’y a pas d’urgence : ce Massacre des innocents a toutes les qualités d’un long seller. Au demeurant, attendre l’édition de poche serait une piètre excuse pour en retarder la lecture. Babel, ce sera une autre histoire.

[] Xavier Casanova

COUV MASSACRE INOCENTS

Marc Biancarelli,
Massacre des innocents,
Arles : Actes Sud,
2018

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23/02/18

Lectures fractionnées du Massacre des innocents

SCHIP BATAVIA

Lire, est-ce s’enfermer dans le texte et ne relever la tête qu’au dernier signe de la dernière ligne ? À quoi servent donc les étapes qui ponctuent le livre ? Le Massacre des innocents se divise ainsi en deux parties, qui elles-mêmes se subdivisent chacune en neuf tableaux. Cette construction, n’est-elle pas du même ordre que la subdivision du chemin de croix en douze stations ? N’offre-t-elle pas des arrêts permettant, d’un épisode à l’autre, d’insérer après la ruminatio du texte, le temps de la meditatio ? Dès lors, ne peut-on pas conduire le commentaire en épousant ce rythme, plutôt que d’attendre d’avoir refermé le livre ? Qu’offre-t-il, d’ailleurs ? Un cheminement ou un produit de consommation ? Un rapport entre qualité et prix, ou un apport réflexif pondérant humanité et circonstances ? Que cerne-t-il, qui se révèle au fil des pages, autour de ce naufrage ? Qu’est-ce qui y est épisodique, lié au récit, aux péripéties ? Qu’est-ce qui le transcende et se transpose nunc et semper, c’est-à-dire aussi bien dans les siècles qui précédèrent les faits que dans ceux qui les suivront ?

Comme le souligne Alexandre Ducommun dans son commentaire, « On peut dire (…) que la normativité sociale échoue avec le navire. » Deux naufrages en un. Lorsque la coque du navire se brise contre les récifs, la catastrophe n’est pas tant l’eau qui s’engouffre dans les cales, que tout ce qui s’engouffre dans les têtes, y ébranlant et balayant les constructions de la pensée. Régression dans le bricolage, avec les débris du navire disloqué autant qu’avec les débris de l’ordre social embarqué. L’œuvre des architectes de marine n’est plus qu’un tas de bois indifférencié. Il en est de même du microcosme unifié, tant bien que mal, par le pavillon de la VOC, symbole de ses missions et de son organisation. Les contentions sociales instituées se disloquent et se recomposent dans la formation de bandes, c’est-à-dire de groupes d’individus indifférenciés, chacun jouant sa survie, avec ce qu’il porte en lui de bien et de mal, de force et de faiblesse, dans des jeux d’alliances transitoires avec certains de ses semblables, et de mise à distance des autres, voire d’élimination définitive. Comment des individus recréent-ils entre eux de la différence, quand le cataclysme les a plongés dans l’identique, les atteignant tous, soudainement et sans distinction aucune ?

2018. – Une réforme du baccalauréat est annoncée. Elle ne porte pas simplement sur le déroulement des épreuves, mais elle entraîne avec elle une révision profonde de l’organisation des enseignements et des programmes du Lycée, de la seconde à la terminale. Retenons l’apparition, dans le « socle de culture commune » d’une demi-heure d’« enseignement moral et civique », en classe de première et en terminale. Quels que soient les contenus, je préconise d’appuyer cet enseignement sur Massacre des innocents. Ça se lit comme un roman, ce qui est plus plaisant que de lire un manuel de facture catéchétique. Et ça livre 18 tableaux qui s’offrent parfaitement à l’exégèse dont on peut tirer leçon. Ils n’exposent pas la norme, morale ou sociale. Ils illustrent son effondrement dans la crise, et le coût de sa reconstruction ou de sa restauration par la violence. Au laboratoire de physique, n’est-ce point la pompe à vide qui illustre le mieux la notion de pression atmosphérique ? À cet égard, le « Ongeluckige Voyagie, van’t Schip Batavia » vaut autant que les hémisphères de Magdebourg, méritant des rappels ouvrant à des lectures actualisées. Marc Biancarelli, vient de nous en offrir une. Exemplaire.

[] Xavier Casanova

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21/02/18

Marie-Madeleine Poli-Bonifaci : Sorte ingrata

COUV SORTE INGRATA

« Celui qui écrit crie,
et il faut l’entendre.. »
Paul Claude Racamier.

Le livre est publié en 2018, autant dire alors que nous sommes enfermés pour un an encore dans la commémoration obligée de la Der des Der, et la célébration annexe des prouesses modernes : l’ouverture de tombes anonymes et le décryptage des données personnelles inscrite dans l’ADN des restes de soldats inconnus. La figure mythique du « poilu » est tellement au devant de la scène que, plongeant dans l’ouvrage, j’ai eu l’impression que s’ouvrait un nouveau roman de guerre consacré à 14-18.

Il est vrai que la mitraille produit les mêmes effets, et, que, d’une guerre à l’autre, la mission des brancardiers est toujours la même, comme la nécessité de se défendre de l’horreur d’un corps à corps ignoré, très différent du close combat, où, pour les extraire du champ de bataille, il faut empoigner des survivants éventrés et des cadavres démembrés. Pour évacuer les morts et les blessés, l’ambulancier peut toujours prendre appui sur un protocole de tri ou de soins. Mais pour évacuer son propre choc, à lui d’improviser, de fabriquer la distance qui le préserve. C’est l’enjeu que porte en lui le personnage central de Sorte ingrata, dans ce roman écrit comme si l’auteur avait endossé sa peau[1]. Ne vous attendez donc pas à un récit de guerre comme on pouvait les raconter dans les veillées. Ne vous attendez pas davantage à une étiologie de ce l’on  appelait autrefois « névrose de guerre », désormais démilitarisée[2] et dénommé « syndrome de stress post-traumatique ».

La distance est dans le texte lui-même, comme un écart constant avec les normes de la narration. Il déroule moins une série d’événements que le fil d’une pensée bien plus vagabonde que les aléas de la guerre, et bien plus imprévisible que la mort omniprésente. Cette présence réduit toute chose à de simples anecdotes, dont il reste à rapporter avec élégance la futilité.  En cela, le personnage est bien armé : rien de plus fécond qu’une bonne dose d’érudition pour se jouer du monde en jouant avec les mots. Et qu’importe s’il en résulte une sorte de notation hiéroglyphique donnant, à chaque développement, autant à lire qu’à interpréter.

D’ailleurs, que reste-t-il des sentences qui ont hanté son enfance ? Le souvenir des culpabilités qu’elles engendrent, lorsqu’on y déroge ou s’en détache. La raison peut renvoyer l’arrière monde à son néant, et le divin à ses contradictions. Mais n’est-ce pas alors se sentir encore davantage coupable ? Où est le point d’ancrage de la vérité dans le trop plein des mots ? La terre. Sa terre. Source d’émotions vraies et profondes. Ce qui s’exacerbe dans les rêves et les espoirs des exilés. Mais lorsque l’exilé revient dans la maison familiale et retrouve son village, les gens, les choses, la Corse… rien ne semble avoir bougé. Mais ce qu’il a affronté l’a tellement changé qu’il est devenu un étranger à son propre monde, un étranger à lui-même. Et tout se passe comme s’il restait avec en main le titre de l’ouvrage cueilli dans un lamentu, ne sachant plus où coller cette étiquette. Sur son torse ou sur la Corse ? Sorte ingrata.

[] Xavier Casanova

Marie-Madeleine Poli-Bonifaci, 
Sorte Ingrata
Barrettali : À Fior di Carta, 2018 
Broché, 88 pages, 12,00 € 
ISBN 979-10-95053-41-5


[1] Cette écriture est tout le contraire de la restitution ordinaire et héroïsée de la Seconde Guerre Mondiale, dominée par les images d’Epinal des débordements du nazisme, des débarquements des Alliés et des coups de main de la Résistance Elle soulève indirectement le voile sur ce que fut la campagne d’Italie, qui de janvier à mai 1944, mettra six mois à percer la ligne Gustave dans la bataille de Monte Cassino. La Corse n’a pas simplement prêté son concours en se transformant en porte avion US. Elle a aussi grossi le contingent de cette Armée d’Afrique, si mal récompensée de ses engagements et de ses pertes. « Sorte ingrata », que toutes les désillusions nées dans l’immédiat après-guerre.

[2] Cette démilitarisation est de bonne guerre puisque les conflits modernes font davantage de victimes civiles que militaires. En outre, le savoir accumulé par le service de santé des armées a été transposé à la médecine de catastrophe, y compris la prise en charge du SSPT par la psychiatrie militaire, qui a inspiré la création, la démultiplication et la vulgarisation des « cellules d’aide psychologique d’urgence ».

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19/02/18

Voir le livre avant de lire le texte de Marc Biancarelli

« Il n’y a pas de texte sans image du texte », disait Emmanuel Souchier[1]. On pourrait ajouter qu’il n’y a pas de livre sans image du livre, et c’est en diffusant cette image sur ses réseaux sociaux, que Marc Biancarelli avait averti son entourage de la sortie prochaine de son nouveau roman. Cette image est bien plus que la simple énonciation d’un titre assortie d’un nom d’auteur : c’est son énonciation dans la solennité des formes éditoriales propre à Actes Sud. Elles marquent la consécration et valent ce que valent tous les vêtement liturgiques : séparer de l’humanité ordinaire les hommes et les femmes entrés en « littérature » et habilités à y célébrer les offices[2] ; séparer les proses vulgaires des textes denses, dignes d’admiration et de respect[3]. Et, en même temps, cette consécration princeps ne vaut que tant qu’elle n’accorde la chasuble qu’à des textes d’exception, et vaut par elle-même, comme un acte produisant ses propres effets sans justification, sans discours : « la sentence ou caution exprimée est tout entière contenue dans l’existence même du livre imprimé[4] », dit Brigitte Ouvry-Val. Ce qui se donne à voir, avant de se donner à lire.

Ces effets de consécration se doublent d’un effet d’immersion préalable du lecteur dans une ambiance, un univers, introduit par un « mix » esthétique et thématique. Il est, à cet égard, intéressant de mettre côte à côte deux couvertures de deux livres consacrés à la tragédie du Batavia. À gauche, le récit de Simon Leys[5] est présenté en rapprochant, à travers la thématique commune du naufrage, les peintres de marine et les écrivains de la mer. À droite, le récit de Marc Biancarelli reçoit une illustration plus énigmatique, où un enfant au yeux rougis par les larmes pose sa main sur un portulan. La mer n’est présente qu’à travers la carte, superposant à l’océan sa représentation, qui l’accouple à une multitude d’enjeux mélangeant connaissance du globe et domination du monde. La couverture, ici, n’est pas une simple illustration, mais une métaphore complexe. Elle déplace le drame des aléas extérieurs, aux troubles intérieurs. Biancarelli n’est pas un écrivain de la mer, mais un écrivain de la violence. La couverture ne montre pas les actes qu’elle engendre, mais l’ébranlement qu’elle suscite, et les questions qui en résultent. Pourquoi tout ça ? Peut-être que la réponse est d’abord dans le « ça ». Ne voit-on pas, superposée à la carte, en bas, un autre instrument de navigation : une des planches du test de Rorschach ? Autres profondeurs à explorer.

Batavia Leys Biancarelli

Le « pourquoi tout ça ? » était présent, en filigrane, dans le récit de Simon Leys, grand spécialiste par ailleurs de la culture chinoise et fin observateur de sa Révolution culturelle. Comment une telle révolution, admirable à bien des égards, a-t-elle pu se transformer en tyrannie sanglante ? Comment nombre d’intellectuels, maoïstes de salons, ont-ils pu si longtemps et si profondément rester totalement aveugles aux dérives de cette révolution, et jouer de toutes les intrigues à leur portée pour disqualifier et éliminer les porteurs de visions dérangeant leurs certitudes ? La fin tragique du Batavia est vu, à cet égard, comme une métaphore du naufrage du maoïsme.

Avec Marc Biancarelli, le « pourquoi tout ça ? » n’a plus rien à voir avec ces affrontements idéologiques historiquement situés. La violence est ailleurs, au dessus de la trop simple opposition de situations d’intérêts accessible à la raison. Elle est en tout un chacun, aussi profondément ancrée que très communément partagée, et toujours prête à se réveiller, pour des motifs futiles comme pour de grandes causes, qui peuvent tout autant être des raisons véritables que des prétextes fallacieux.

Cette violence-là, ce ne sont pas les seules victimes qui peuvent en rendre compte et en donner la mesure, mais ceux qui, en eux, en sentent assez la présence pour l’exprimer ou la réprimer ; selon ce que commandent les circonstances, et non pas selon ce qu’elles permettent.

Reste à lire la version de Marc Biancarelli pour jauger la pertinence de cette grille de lecture… Ses deux premiers tableaux semblent la confirmer, y ajoutant en prime un plaisir de lecture assez intense pour fendre sans encombre, jusqu’au bout du texte, le sac et le ressac des jugements transitoires.

[] Xavier Casanova


[1] Emmanuel Souchier, « Formes et pouvoirs de l’énonciation éditoriale », in L’énonciation éditoriale en question : Communication et langages, n° 154, 2007

[2] Qui ne sont pas que des envois.

[3] Ce qui n’exclue pas d’autres registres : ceux du cirque ou des arènes, par exemple.

[4] Brigitte Ouvry-Vial, « L’acte éditorial : vers une théorie du geste », in Communication et langages, op. cit.

[5] Simon Leys, Les naufragés du Batavia, Paris : Le Seuil, 2005. (Coll. Points). 128 p., 5,40 €.

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16/02/18

Viser l’excellence des actes textuels

ACTES TEXTUELS

[] Par Xavier Casanova

L’intelligence collective n’est pas un état statique, mais, comme toute manifestation d’intelligence, une dynamique durable « d’intériorisation de l’extériorité et d’extériorisation de l’intériorité », pour reprendre une formule de Jean Piaget. Il faisait ainsi le lien entre les cycles fondamentaux du vivant observés à différents niveaux : la cellule, l’organe, le corps, par exemple. À chacun de ces niveaux, la dynamique du vivant se lit à toujours à travers un même schéma fondamental où la matière vivante interagit avec son environnement, en le transformant ou en se transformant elle-même : assimilation ou accommodation, disait Piaget.

L’intelligence s’ancre dans ce processus biologique. L’intelligence humaine le déploie en projetant dans son environnement des artefacts, des objets fabriqués. Ces objets ont la propriété d’incorporer l’intelligence engagée dans leur fabrication, et de susciter celle qui s’engage dans leurs multiples usages. Parmi ces artefacts, les représentations symboliques produits dans des actes d’inscription ont donné naissance au « world on paper », selon l’expression de David R. Olson, à la « raison graphique » évoquée par Jack Goody. Aux technologies de la matière s’ajoutent ainsi les technologies de l’intelligence. « L’être de projection », dont parle Edward T Hall ne projette pas dans le monde que des outils, mais aussi des miroirs.

Si la numérisation rend le papier obsolète, elle n’en conserve pas moins le cœur de ces technologies de la pensée : les signes, et les cycles permanents de leur production et de leur interprétation. Ces signes s’assemblent dans des configurations dont le volume, la diversité et la complexité croissent de manière exponentielle. Dans cette croissance, l’écart se creuse entre « lettrés » et analphabètes, imposant même de redéfinir d’urgence le niveau d’alphabétisation visé, par exemple, par le « socle commun de compétences » introduit dans l’enseignement primaire.

Dans cette croissance, qui n’a pas d’autre image que la figure nébuleuse du « cloud », l’entreprise ne peut pas se défausser indéfiniment de toute responsabilité pédagogique, tout en distribuant au monde enseignant ses exhortations complétées de leçons de morale. C’est ce que semblent avoir compris ces entreprises de pointe qui se transforment en campus, plutôt que de poursuivre le rêve fallacieux de cités scolaires transformées en usines, où ne circulerait qu’un flux de consignes « verbe, sujet, complément » énoncées dans le vocabulaire 800 mots des rappeurs, une référence en matière de simplification.

Simplifier est, certes, tout un art. N’oublions pas qu’il n’a de sens que s’il se met en œuvre à partir d’un certain degré de maîtrise de la complexité, et qu’il se déploie avant tout comme un marchepied vers cette complexité. Complexité de l’extériorité, l’Univers, autant que de l’intériorité, âme, esprit, psychisme ou intelligence, selon le référentiel que l’on se donne.

Il est peut-être temps, à cet égard, de retrouver le goût des textes denses et le plaisir des interprétations infinies. En effet, la numérisation ne met-elle pas entre nos mains des objets denses ? Est-ce seulement pour répandre massivement du contrôle social et des usages bornés ? Ou pour permettre l’émergences de nouvelles normativités, aussi universelles que les droits de l’homme, fondées sur un meilleur partage, un meilleur emploi et un meilleur développement du potentiel humain ?

Retour au texte. Aux actes textuels fondamentaux : la notation et l’interprétation. Poursuivre, par le truchement d’un jeu avec les signes – ininterrompu depuis la nuit des temps – la « révélation » de l’élan vital dont ils sont autant l’expression que l’expansion. Bien voir que les 240 caractères d'un Tweet créent une contrainte du même ordre que celle qui limite la longueur des textes gravés sur le marbre des monuments et le granit des tombes, faisant renaître un art de la formule lapidaire dont on faisait autrefois des blasons ou des épitaphes, comme aujourd’hui des mots d’ordre et des slogans. Ces formules pointent-elles vers le texte dense où se déploie l’argumentation valide, ou bien vers des agrégats diffus de préjugés simplificateurs prêts à se figer en consensus ? C’est à voir… À interpréter, donc.

[] Texte d’une micro conférence publiée dans le cadre d'une réflexion collective sur le renouvellement des pratiques manageriales.

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15/02/18

Marc Biancarelli, Massacre des innocents

BIANCARELLI RUBENS MASSACRE INNOCENTS

Déchoir ou résister

[] Par Alexandre Ducommun

Marc Biancarelli
et la « banalité du mal »

Banalité du mal, c’est la phrase qu’avait énoncée Hanna Arendt à Jérusalem en 1961, lors de son rapport sur le procès du nazi Eichmann. Ou comment un petit fonctionnaire  modeste et sans envergure, sans charisme, en était venu à devenir un des rouages essentiel de la barbarie pangermaniste.

Tout dépend des situations. Chez Biancarelli, la situation date de 1629 et du naufrage contre un récif proche de l’Australie d’un grand vaisseau de commerce affrété par la Compagnie néerlandaise des indes orientales. Prenez alors une masse de 250 naufragés ; un archipel de quelques ilôts ; que vont ils faire ? La guerre… et un des plus grands massacres du siècle. Une situation simple et le mal va proliférer. Les masques tombent, si l’on peut dire… On peut dire en tout cas que la normativité sociale échoue avec le navire.

L’instigateur,  trop attiré par les richesses du bateau, est un illuminé nommé Jeronymus Cornelisz. Il va s’auto proclamer intendant et régner, en despote sanguinaire et en violeur. Il rassemble autour de lui les pires renégats. Pourtant c’est un petit bourgeois médiocre de Harleem, apothicaire ruiné, qui doit subir l’opprobre d’une femme syphilitique. Personnage insignifiant et dominé une fois pour toute par la honte. Homme de toutes les humiliations qui, égaré dans les quartiers populaciers, va jusqu’à se faire pisser dessus par une mégère quelconque.

Par contraste, Weybbe Hayes, le personnage héroïque, est un homme madré, mais qui a les mains tachées de sang. Héros en quête de rédemption. C’est dire l’enjeu psychologique du roman de Biancarelli : on y reviendra.

Marc Biancarelli 
et le « clair obscur »

Ce n’est certes pas par hasard si les chapitres se nomment ici « tableaux » et que l’action soit concomitante à l’essor de l’école baroque hollandaise. Il y est même question d’un peintre nommé Torrentius1, possédant un tableau fascinant nommé « Massacre des innocents » qui donne son titre au livre et qui est une tentative de peindre le mal absolu. Jeronymus se sentira investi d’une mission qui guide ses exactions : réaliser ce qui est ici dépeint. 

Le roman s’achève paisiblement à Delft et la référence à Vermeer est de mise ; Vermeer toujours évocateur d’une vie sociale harmonieuse. Mais ce qui précède laisse plutôt penser aux audaces chromatiques de Rubens. Une évidence encore car le titre du livre est le titre de deux peintures de celui-ci. Mais ce qui est moins évident c’est de trouver un équivalent littéraire du clair obscur de Rubens.

Tout va se concentrer sur la peinture des caractères. Chaque personnage possède bien sûr sa part d’ombre, mais la lumière s’y distribue de manière différente. Comment ne pas penser à cette notion de clair obscur quand on la rapporte sur le personnage de l’intendant : Jéronymus est un contraste vivant, tantôt médiocre bourgeois et tantôt maitre du mal. Le livre disserte sur les notions de bien et de mal sans être manichéen et respectant toutes les nuances de la malfaisance.

Marc Biancarelli
et le roman corse

Voilà un livre que Philipe Lefait et sa bande de bobos insomniaques ne pourront pas taxer de régionaliste (ce qui fût le cas de Jérôme Ferrari lors de la parution d’un de ses livres évoquant pourtant la guerre d’Algérie2). L’amitié qui unit Marc Biancarelli à Jérôme Ferrari semble être source d’une saine émulation. Et d’ailleurs Biancarelli mériterait d’être sur la liste du Goncourt. Les deux auteurs confèrent au roman corse de nouveaux territoires à explorer et des domaines d’expressions tout aussi passionnants. L’œuvre de Biancarelli est désormais une référence pour tous les auteurs corse ; un point d’appui.

De fait c’est peut être la littérature insulaire qui atteint la maturité : un grand livre populaire, d’une écriture impeccable, et qui possède le grand souffle épique et une réflexion sur l’humain qui dépasse les limites de l’humanité insulaire.

AD / SAN’PETRU DI VENACU / 14/02/18 []

Marc Biancarelli,
Massacre des innocents,

Arles : Actes Sud, 2018.
Broché, format 115 x 217, 304 pages, 21,00 €
ISBN 978-2-330-09234-4


1. – Johannes Torrentius (1589-1644). Condamné pour hérésie et immoralité, tous ses tableaux ont été détruits sur décision de justice, à l’exception d’une nature morte académique et inoffensive.

2. – Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Arles : Actes Sud, 2010.

  • ICONOGRAPHIE : Rubens, The Massacre of the Innocents, oil on oak, 1611 (The Thompson Collection at the Art Gallery of Ontario). – Biancarelli, Massacre des innocents, op.cit. (Détail de la couverture).

09/02/18

Service de presse : une nouveauté A Fior di Carta

@ POSTIT JPS

Le postit ci-dessus est le « dossier de presse » du dernier ouvrage publié par les éditions À Fior di Carta. Il illustre à merveille la manière dont les circuits courts permettent des démarches rapides et économes. Quelques lignes sur un papillon collé sur la couverture de l’ouvrage. Imaginez un peu, amis lecteurs, ce que serait la réaction du responsable des achats d’une des belles enseignes de la grande distribution à la réception d’un tel message ! Horreur !

À circuit court, réponse courte : je me suis immédiatement plongé dans Sorte ingrata, de Marie-Madeleine Poli-Bonifaci, et n’ai pas réussi à lever la tête avant d’atteindre, page 88, le dernier signe de la dernière ligne. Fin ? Non. Laisser un peu décanter cette expérience de lecture aussi forte qu’inattendue. Un billet suivra. Mais vous pouvez dès à présent le devancer en mettant tout de suite la main sur un exemplaire de ce texte « hors du commun ». Mon billet pourra vous décevoir. Pas cet ouvrage. Il va vous surprendre et vous submerger.

Circuit court ? Du direct.

Marie-Madeleine Poli-Bonifaci,
Sorte Ingrata,
Barrettali : À Fior di Carta, 2018
Broché, 88 pages, 12,00 €
ISBN 979-10-95053-41-5

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