IMAGE LATENTE [2]

Au salon du livre de Bastia, organisé par Musanostra, Carine Adolfini présentait son dernier ouvrage, publié à Barrettali par À Fior di Carta. Dans ce recueil, ses poèmes jouxtent des photographies signées par Claude Giannini, organisant ainsi une confrontation entre prises de vues et « prises de tête » (en effaçant toute connotation péjorative). Ce rapprochement se déroule au jour le jour, dans une chronique printanière poursuivie sur UN PEU PLUS DE DEUX MOIS. Il est précédé, en position de préface, d’avertissement ou de manifeste, d’un préambule intitulé IMAGES LATENTES.

L’ouvrage a été recensé sur le site et revue littéraire de Musanostra, à travers un très bel article signé par Anghjulu Albertini [LIRE]. Plutôt que lui juxtaposer une recension de plus, nous nous limiterons à revenir sur la couverture du livre et sur son ouverture.

COUVERTURE. – Avant de donner à lire, le livre se donne à voir. Sur sa couverture, un enfant vu de dos marche sur une plage blanche sans laisser de traces. Il se dirige vers des artefacts alignés comme des signes et dressés tels la hampe des lettres. Barrières canalisant le parcours horizontal ou lignes verticales reliant la terre et le ciel ? Leurs interstices laissent voir, au loin, une autre ligne de hampes. – Souviens-toi de tes premiers cahiers d’écriture… de tes premiers gestes où avant d’écrire, tu dessinais de l’écriture. – Entre l’alignement des pieux proches des pas et la ligne distante qui barre l'horizon, s’étend un espace qui ne peut être franchi sans se mouiller, littéralement, au risque de s’engluer ou se noyer. C’est ce qui reste à interpréter entre les évidences du signe. Un pas en plus au delà du sens littéral. Le pas risqué de qui, de degré en degré, s’avance dans l’interprétation. 

OUVERTURE. – Le livre s’ouvre sur un avant texte. Il invite le lecteur à scruter ce qui est latent avant de s’aventurer dans ce qui l’attend. Ce qui est latent, c’est ce qui est déjà là, en attente de sa révélation. Choses de la nature en attente d’un regard. Récepteurs sensoriels en attente de stimulations. Emotions intérieures en attente d’une expression. Artefacts graphiques en attente d’un usage. Désir en attente d'une satisfaction. Significations en attente d’une lecture. Supplément de sens en attente d’une méditation… Par le texte. Par l’image. Tandis que la Chine a tiré son écriture des formes de la nature, assimilant peinture et calligraphie, la notre est tirée du langage. Elle sépare ainsi dans deux registres distincts le pictural et le poétique, le voir et le lire. Image et texte se juxtaposent et ont du mal à fusionner. Dès lors ne vit-on cette dissociation du regard comme une incomplétude ? Une douleur latente ? Alors « Qu’il suffirait d’un rien, un creux juste pour y bouger l’écrit ». Le préambule en appelle à l’œil, à la restauration de la puissance du regard, « l’infini de l’œil ». Il lance son mot d’ordre : « Laver le regard / Pour les yeux vides ». Plus loin, qui est ce « tu » interpelé dans « Toi proche invisible tu as dilué tes débuts de chair » ? Qu’est-ce qui fusionne dans l’évocation de la « Hampe incise du lys » sinon la hampe des lettres et la tige d’une fleur, l’artefact construit et le don de la nature ? Hélas ! « C’est plein de temps noué ici ». Qu’est-ce qui se noue en nous autre que les tripes et la langue ? Le fil. L’enfilade des mots déposés à fior di carta, à fil di tempu ; « des verbes qui se croisent et se toisent sur le papier ». Une expression nouée à l’alphabet. Contrainte de tout dire « entre alpha et oméga ». La vie réduite à ce qui se passe entre ces deux signes qui jamais n’épuiseront la poussée du désir : il ébranle tout le corps ; ni la puissance du regard : il embrasse le monde entier. L’ochju.

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L’expression ne s’achève pas en consignant des mots dans un fichier texte mais en organisant leur image. Elle mobilise toujours des propriétés qui échappent à la langue et que capte immédiatement, et dans son ensemble, l’ochju. C'est ce que nous illustrons ci-dessous en créant, à partir du texte, une image qui assemble des éléments cueillis dans l'ouverture et vers la fin de l'ouvrage. Une interprétation. Un condensé d'exégèse offert à la puissance du regard. Deux instantanés, deux cadrage, un montage. Gardien des souvenirs de lecture comme des clichés ramenés d'un périple accompli l'œil aux aguets.

CARINE ADOLFINI [3][] Xavier Casanova