Pour les premiers pas du nouveau festival cinéma & poésie, des courts en hiver, à la Casa di Lume vendredi 24 janvier, Isularama a déplacé son guetteur à Porto-Vecchio.

Il est bon de descendre de temps à autre de son poste de guet et d’aller humer in situ ce qu’il y a sous les signaux échangés de tour en tour. Muni d’une invitation des organisateurs, j’ai donc pris la route, œil aux aguets et narines au vent, pour assister à l’ouverture. Une assistance plaisante. La centaine de personne. Homogène. Concentrée. Sans doute le premier cercle, appelé à s’élargir les journées suivantes, et d’année en année. Le lancement des courts métrages sélectionnés a été précédé d’un échauffement. Je n'y ai pas assisté, mais :

Ce prélude commence avec la lecture, par Jacques Bonaffé, de textes de Rouzeau et de Verheggen. Bien avant le cinéma, l’aède. La modulation fondamentale est la voix, appliquée à un texte mémorisé, pliant la langue aux arts de la mémoire, avant l’écriture ; la pliant aux techniques de notation, avec l’écriture. Au moment de la performance, l’acteur projette ce matériau dans le monde sensible. Qu’enregistrerait la caméra ? Suffit-il de sortir au bon moment son portable pour transformer cette performance en court métrage poétique ? 

Ce prélude se poursuit avec Le voyage dans la lune de Méliès (1902). Il rappelle les premiers temps du cinéma, technique naissante, d’où émerge la possibilité d’un langage autonome, exploré de manière débridée, jubilatoire et poétique par Méliès. Au delà du choc initial des frère Lumière — l’écrasement symbolique de l’assistance par l’image en marche d’une locomotive fonçant sur elle, crachant ses effets de réalité jusqu’à la fascination panique — il y a une autre perspective — l’envolée poétique de la salle dans la vison d’un monde improbable né du jeu réussi avec cette nouvelle matière visuelle offerte au travail des créateurs —. Avec Méliès, les fondamentaux de ce langage sont encore explicites. Dans le plan, le collage. Dans le temps, le montage. La grande machinerie hollywoodienne n’a pas encore imposé sa loi d’enfermement du spectateur dans l’extraordinaire prégnance des effets spéciaux conjugués de l’image et de la narration, comme dans l’extraordinaire fascination qu’exerce sur les gens ordinaire la représentation d’une puissance créative illimitée, incarnée par des vedettes vivant, hors champ, dans une opulence sans bornes où tout leur semble permis. Avec Méliès, la captation de l’imaginaire n’a pas encore eu lieu. Les portes sont encore ouvertes. Notamment, celle de la poésie. Ce qui est permis est encore entre les mains du créateur. Loin des antiques censures. Plus loin encore des confiscations modernes.

Le sang d’un poète, troisième volet du prélude, n’est qu’une virgule, insipide, mais historique. Au demeurant, les expérimentations ratées apportent parfois plus à la réflexion que les protocoles de démonstration de ce que l’on sait déjà…

C'est sur ces attendus que je rejoins le festival et sa première série de courts métrages. La programmation est assez éclectique pour donner à sentir, un siècle après Le Voyage dans la lune, la diversité des pistes explorées pour accoupler poésie et cinéma, sinon l’y installer au centre. À voir. Roboratif. À suivre. Prometteur.

[] Xavier Casanova

Des courts en hiver, Festival cinéma & poésie
Cinémathèque de Corse, jusqu'au 26 janvier.